Nord Stream 2 : Gazprom aperçoit le bout du tunnel

L’insoutenable suspense a pris fin : le 30 octobre dernier, Copenhague a donné son accord pour le passage du gazoduc Nord Stream 2 dans ses eaux territoriales.

L’annonce de l’Agence danoise de l’énergie a permis au chantier de reprendre après une semaine d’arrêt au large de l’île de Bornholm. Selon le patron de Gazprom, Alexeï Miller, les 150 derniers kilomètres de tuyaux devraient être installés d’ici à la fin de l’année. La Russie sera ainsi reliée à l’Allemagne par un second pipeline, après le Nord Stream construit en 2012.

Une décision souveraine

Selon des sources danoises proches du dossier, aucune pression extérieure n’est à l’origine du retard de l’autorisation – ni de la décision finale. « Les débats étaient strictement juridiques », assure-t-on à Copenhague. Ainsi, les menaces américaines de sanctions contre les entreprises partenaires du projet n’ont jamais été prises au sérieux – de toute évidence, Washington se contentait de manifester son soutien à Bruxelles, sans véritable intention de passer de la parole aux actes.

Les lobbyistes allemands ont, certes, redoublé d’activité en coulisse malgré la farouche opposition politique du Bundestag, « mais aucune requête n’est parvenue de Berlin pour forcer la décision », affirment encore les Danois.

Certains observateurs avancent une explication originale au soudain assouplissement de la position danoise. En août dernier, la déclaration de Donald Trump concernant son intention d’acheter le Groenland (qui appartient à la couronne du Danemark) aurait fait l’effet d’une douche froide. « Cela a été perçu comme une attaque contre notre souveraineté. Soudain, les arguments de Washington contre Nord Stream 2 sont apparus beaucoup moins pertinents… », ironise un haut fonctionnaire danois.

Contourner l’Ukraine

Après la mise en exploitation du pipeline, Gazprom sera en mesure d’acheminer vers l’Allemagne 110 milliards de mètres cubes de gaz par an grâce aux Nord Stream 1 et 2. À cela s’ajouteront les 16 milliards de mètres cubes envoyés en Europe via la Turquie par le futur Turkish Stream (qui aura une capacité de 32 milliards, la moitié étant destinée aux consommateurs turcs).

Gerhard Schröder, François Fillon, Angela Merkel et Dmitri Medvedev réunis autour du premier Nord Stream, en 2011. Photo : RIA Novosti

Contrairement aux motivations officielles, évoquées au moment du lancement du double projet de gazoducs nord et sud, en 2010, mais conformément aux déclarations ultérieures d’Alexeï Miller, l’objectif des deux streams n’est pas d’augmenter progressivement les livraisons de gaz russe en Europe (l’UE devrait importer 200 milliards de mètres cubes à l’horizon 2030), mais bien de contourner l’Ukraine.

Gazprom réalise d’ailleurs à marche forcée son programme de démantèlement des gazoducs reliant la Russie à son voisin. Selon son PDG, 4 300 kilomètres de pipelines et 62 stations de compression (en parfait état de fonctionnement) seront mises hors service avant 2020, et 10 700 kilomètres d’ici à 2030. En d’autres termes, l’Ukraine pourrait bientôt cesser d’être un pays de transit pour le gaz russe, en dépit des promesses faites à Kiev par la chancelière allemande, Angela Merkel.

Le coût du contournement de l’Ukraine est un des secrets les mieux gardés de Russie…

Un tel changement de schéma d’approvisionnement n’est pas sans risques. Ainsi, pour la compagnie pétrolière ukrainienne Naftogaz, les gazoducs actuellement exploités en Ukraine seraient en moyenne huit fois plus fiables que les structures mises en service par Gazprom.

En outre, le vaste réseau ukrainien de réservoirs souterrains a souvent permis à l’Union européenne de constituer des stocks, aux moments de brusques baisses de la demande. Les gazoducs Nord Stream et le Turkish Stream, fonctionnant en flux constants, offrent une flexibilité minimale face à la variation des besoins.

Dans le même temps, les consommateurs européens voient se renforcer leur dépendance énergétique vis-à-vis d’un fournisseur, la Russie, susceptible de fermer les robinets en cas de crise politique, comme en 2006 et 2009. Au cours de l’hiver 2014-2015, Moscou avait également divisé par deux ses livraisons afin de protester contre la revente de son gaz à l’Ukraine par les Européens (un manque à gagner évalué par Gazprom à 6 milliards de dollars).

Visite d’inspection des installations du Turkish Stream pour Vladimir Poutine et Alexeï Miller, le 23 juin 2017. Photo : Mikhail Metzel / AFP

Au demeurant, le premier acheteur européen de gaz russe, l’Allemagne, envisage la construction de terminaux pour la réception de gaz naturel liquéfié (GNL) américain ‒ une manière d’assurer ses arrières, en cas de tensions sur le « front » de l’est, et de faire jouer la concurrence au cas où Gazprom voudrait profiter de sa position de quasi-monopole pour augmenter les prix.

Le prix du succès

Si la partie russe se réjouit de sa « victoire », elle sait aussi le prix mirobolant de son projet.

Dès le milieu des années 2000, la direction de Gazprom a décidé de se détourner du traditionnel réseau de gazoducs reliant les gisements sibériens (Ourengoï, Medveji, Ioubileïny, notamment) à la partie occidentale du pays. Elle a alors lancé la construction de nouvelles voies d’acheminement entre la péninsule de Iamal et la mer Baltique – avec une bifurcation vers le sud en direction de la mer Noire. Le Programme d’exploitation de la péninsule de Iamal, signé par Alexeï Miller en 2007, évaluait à l’époque entre 80 et 93 milliards de dollars le coût du chantier jusqu’à la ville de Torjok, située à mi-chemin de la Baltique. Aucun chiffre n’était avancé concernant le tronçon sud. Depuis dix ans, aucune donnée supplémentaire n’a été publiée. Le coût du contournement de l’Ukraine est un des secrets les mieux gardés de Russie…

Paradoxalement, la victoire finale de Gazprom passe par la décentralisation et la libéralisation du secteur gazier russe.

Quoi qu’il en soit, il s’agit bien d’un chantier pharaonique s’étendant du Grand Nord russe aux côtes allemandes et turques. Si les motivations politiques du projet sont évidentes, ce dernier apparaît irrationnel du point de vue économique. Le Programme de 2007 reconnaissait déjà qu’il ne serait pas rentable avant 2035. En attendant, il fixait à 6,40 dollars pour mille mètres cubes le coût net de l’acheminement de gaz en Europe (rappelons que les livraisons annuelles se mesurent en milliards de mètres cubes…).

Les vertus du partage

En dépit de ces investissements, Gazprom ne pourra pas renoncer entièrement à faire transiter son gaz par l’Ukraine. En cause : sa position monopolistique.

La directive sur le gaz du troisième paquet énergie de l’UE interdit en effet à la compagnie, non seulement d’exploiter 100 % des capacités de Nord Stream 2, mais aussi d’intervenir sur le réseau à la fois comme fournisseur de gaz et comme opérateur des pipelines.

Un chantier pharaonique s’étendant du Grand Nord russe aux côtes allemandes et turques. Photo : Nord Stream 2

En conséquence, si la Russie veut utiliser au maximum les capacités du gazoduc, elle doit, d’une part, créer un nouvel opérateur indépendant de Gazprom et, d’autre part, amender sa législation qui interdit actuellement à toute autre compagnie d’exporter du gaz russe.

Il y a fort à parier que le conflit entre les principes européens de libre concurrence et la manie russe du monopole d’État aura un certain retentissement en Russie. La position européenne en faveur d’un véritable marché concurrentiel russe devrait obtenir le soutien des compagnies pétrolières, qui disposent de réserves gazières dont elles ne peuvent disposer à leur guise, ainsi que, par exemple, des opérateurs des gazoducs délaissés par Gazprom sur le territoire russe… Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la victoire finale du géant russe sur le dossier de Nord Stream 2 passe par la décentralisation et la libéralisation du secteur gazier domestique.

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