Le russe, une langue qui suscite la polémique

Le philologue Gassan Gousseïnov a récemment qualifié de « langue de caniveau » le russe parlé de nos jours dans le pays. Sur les réseaux sociaux, internautes anonymes et personnalités publiques se déchaînent.

À la fin du mois d’octobre dernier, le philologue Gassan Gousseïnov, spécialiste de la Grèce antique reconnu dans le monde entier, publie un billet d’humeur sur sa page Facebook, dans lequel il regrette l’absence de diversité linguistique de l’édition et de la presse en Russie : « À Moscou, où vivent des centaines de milliers d’Ukrainiens et de Tatars, de Kirghizes et d’Ouzbeks, de Chinois et d’Allemands, il faut se lever de bonne heure pour dénicher quelque chose qui ne soit pas écrit dans le russe de caniveau que parle aujourd’hui le pays. »

Xénophobie, russophobie…

Ce commentaire suscite aussitôt la colère des réseaux sociaux et des médias. Au demeurant, ce n’est pas la diffusion extrêmement restreinte de publications en langues étrangères dans la capitale multiculturelle d’un pays multiethnique qui soulève l’indignation, mais bien l’expression utilisée pour désigner le russe. Facebook supprime rapidement le post pour « infraction aux règles d’utilisation » (sans précision particulière, comme souvent sur le réseau social américain). Sur la toile et dans la presse, l’auteur est accusé de russophobie, et on lui intime l’ordre de quitter le pays – ce qui ne devrait pas trop lui peser, avance-t-on, compte tenu de ses origines azerbaïdjanaises…

« Une personne qui s’appelle Gousseïnov n’est pas la mieux placée pour critiquer la langue russe », s’indigne le polémiste Anton Krassovski, considéré comme libéral. Il ajoute que ni l’auteur du Grand Dictionnaire de la langue russe, au XIXe siècle, Vladimir Dahl (d’origine danoise), ni celui des manuels de russe utilisés dans les universités soviétiques, Dietmar Rosenthal (un juif polonais), ne se seraient permis ce genre d’écart.

Gassan Gousseïnov. Photo : s-t-o-l.com

Quant au député Alexandre Khinchtein, connu pour ses relations dans les services secrets, il s’étonne à la télévision que le « professeur russophobe » n’ait pas encore été renvoyé de la Haute École d’économie où il enseigne. L’établissement réagit finalement le 8 novembre en « recommandant » à son professeur de présenter des excuses publiques – par sept voix contre une, son conseil scientifique a jugé ses propos « hasardeux, irresponsables » et « susceptibles de nuire à la réputation de l’institution ».

M. Gousseïnov répond qu’il s’est exprimé en son nom propre, non en tant que représentant de la Haute École d’économie, et qu’il ne voit pas à quel titre ni devant qui il devrait s’excuser. Il souligne n’avoir jamais critiqué le russe en tant que tel mais uniquement la langue de la haine et de la violence qui a cours dans certains médias et sur les réseaux sociaux, une langue « méprisée et corrompue par un certain nombre de journalistes, de politiciens et de représentants des services de sécurité », et ainsi devenue « un instrument extrêmement dangereux ».

Dans certains talkshows, on coupe la parole, les invectives fusent, de prétendus « spécialistes » aboient leurs arguments – quand ils n’insultent pas leurs adversaires.

Dans le même temps, une pétition demandant l’arrêt des hostilités à l’encontre de M. Gousseïnov est lancée par l’Association d’écrivains « Liberté d’expression ». Elle rassemble rapidement les signatures de plus de 400 hommes de lettres, traducteurs, critiques et journalistes.

La forteresse assiégée

Nul besoin d’être linguiste pour mesurer l’écart entre le russe littéraire et la langue des tabloïds, de la télévision, de la radio et des sites internet d’information. Cette langue pauvre, saturée de clichés, plus sommaire que laconique, plus agressive qu’engagée, est précisément celle des élites du pays, dont le mépris manifeste des règles grammaticales et de la précision lexicale trahit l’impatience, l’irritabilité et la morgue.

Le totalitarisme soviétique avait sa « langue », son « lexique fondamental » pour reprendre le titre d’un tableau de Gricha Brouskine. À côté de mots tels que « paix », « peuple », « travail », vidés de leur sens à force d’omniprésence dans les discours officiels et les slogans, en régnaient d’autres, terribles – « Goulag », « troïka NKVD » (les tribunaux expéditifs des purges de 1937-1938), « ennemis du peuple », « suppôts du capitalisme » (qu’il fallait abattre « comme des chiens enragés », pour reprendre l’expression du procureur Andreï Vychinski, grand artisan de la Terreur stalinienne). Autant de marqueurs linguistiques de la violence de l’époque, entretenue par l’isolement du régime, la dureté de la répression et l’aveuglement d’une population dont la représentation du monde extérieur (voire le seul lien avec la réalité) était dictée par les articles idéologiques et mensongers de la Pravda.

Le lexique fondamental, Gricha Brouskine, Huile sur toile, 1986. Photo : artguide

La « langue de caniveau » qui vaut aujourd’hui à Gassan Gousseïnov les pires attaques xénophobes, est également le reflet du « syndrome de la forteresse assiégée » dont souffre à nouveau la Russie depuis quelques années (au moins depuis la crise ukrainienne et le regain d’influence des services de sécurité). Si l’on en croit un certain nombre de médias – en particulier les grandes chaînes nationales de télévision –, la patrie est en danger, l’ennemi est partout. Les « suppôts de la CIA et du département d’État » manœuvrent en coulisse à la moindre contestation populaire. Dans certains talkshows, on coupe la parole, les invectives fusent, de prétendus « spécialistes » aboient leurs arguments – quand ils n’insultent pas leurs adversaires. Certains présentateurs vedettes se posent en détenteurs d’une vérité qu’ils révèlent dans un discours manichéen où s’opposent « nous » et « les autres », « le peuple » et « les élites », et même, au sein de la société, les « bons » et les « méchants ». Les mots sont simples (voire simplistes), les jugements – expéditifs.

« La langue n’est pas une arme mais un instrument de soft power. »

Un des premiers à avoir repéré le danger du glissement sémantique de la langue pratiquée dans les médias vers une langue de la haine et de l’exclusion, a été l’ancien ministre des Affaires étrangères et ancien Premier ministre de Boris Eltsine, Evgueni Primakov. Selon des rumeurs, il aurait écrit à Vladimir Poutine dès 2014, afin de le mettre en garde contre une télévision trop zélée dans sa dénonciation de la « russophobie » ukrainienne – il y a cinq ans, à en croire les médias russes, Kiev s’apprêtait à faire la guerre à son voisin. Le président russe n’avait pas donné suite.

Soft power

La polémique autour de la déclaration de Gassan Gousseïnov a rappelé à certains internautes un article intitulé « Le marxisme et les problèmes de linguistique », publié en 1950 par un certain Joseph Staline dans la Pravda. Le dictateur y mettait un point final au débat sur le rôle de la langue russe dans la lutte des classes et sur son devenir après l’avènement du communisme.

Ces utilisateurs d’internet particulièrement érudits espéraient peut-être que, comme il y a soixante-dix ans, le chef de l’État monterait au créneau et mettrait un terme à la polémique. Tous les regards étaient donc tournés vers le Conseil de la langue russe, auquel Vladimir Poutine assistait le 5 novembre dernier. Or, non seulement le président n’a pas dit un mot à ce sujet, mais il a semblé très proche, dans ses positions, du professeur philologue.

Réunion du Conseil de la langue russe au Kremlin, le 5 novembre 2019. Photo : RIA Novosti

Un mois plus tôt, il avait déjà critiqué le ton de la couverture de la crise ukrainienne par la télévision – cinq ans après les mises en garde de M. Primakov : « Nous ne devons pas présenter notre voisin, ce peuple frère, sous un jour mauvais », avait-il déclaré au forum Valdaï de Sotchi. Il avait ajouté qu’on pouvait critiquer le pouvoir de Kiev – s’il y avait lieu de le faire –, mais en aucun cas le peuple ukrainien.

Au Conseil de la langue russe, à la surprise générale, le président a demandé que soient amendées au plus vite les lois sur la langue officielle et sur les langues des peuples régionaux, et que soit constitué un corpus de dictionnaires et de lexiques à l’usage des services de l’État. De manière plus significative encore, à son conseiller pour la Culture, Vladimir Tolstoï, qualifiant la langue d’« arme puissante », il a vertement répondu qu’il ne s’agissait pas d’« une arme », mais d’« un instrument de soft power ». « Une arme, ça se combat. La langue est incontestablement une force, mais une force douce, et cela suffit amplement », a ajouté le président.

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