« Le Français » : la Russie face à son passé soviétique

À l’occasion de la sortie de son film Le Français, qui raconte le quotidien d’un étudiant français côtoyant la jeunesse soviétique dans le Moscou de la fin des années 1950, le réalisateur Andreï Smirnov (L’AutomneLa Gare de Biélorussie) s’est confié au journal d’opposition Novaïa gazeta. Extraits.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce film ? 

Andreï Smirnov : Probablement, l’histoire de ce groupe de Français slavisants, en voyage d’étude à l’Université d’État de Moscou en 1957. Il y avait le théoricien de la littérature Michel Aucouturier, Louis Martinez, traducteur d’Eugène Onéguine, Georges Nivat, expulsé d’URSS en 1960, deux jours avant son mariage avec Irina Emelianova, la fille de la compagne de Boris Pasternak. Sans oublier Jacques Catteau, qui a publié les trois tomes de la correspondance de Dostoïevski, assortis de commentaires remarquables. J’ai rencontré aussi Geneviève Johannet, qui a traduit, avec son époux notamment, La Roue rouge, de Soljenitsyne. 

Ce sont tous des gens brillants ! Je suis allé les voir avant de commencer à tourner pour qu’ils me racontent ce qu’ils ont vécu à l’époque. Je me suis servi de leurs témoignages pour certaines scènes du film. Par exemple, quand l’un des Français, dans le foyer étudiant, arrache du mur un haut-parleur dynamique qui cache en réalité un micro, c’est un épisode qui a réellement eu lieu – c’est Louis Martinez qui l’a fait, déclenchant un énorme scandale ! Les notes de protestation, sur le « mur d’expression populaire » du foyer, contre les Français qui « se comportent comme des porcs », sont authentiques, elles aussi – j’ai retrouvé ces documents dans les archives de l’université… 

Andreï Smirnov lors de la première du film. Photo : eg.ru

Toutefois, mon sujet principal, au-delà de ce petit groupe, est la période elle-même et cette génération de Russes qui avaient la trentaine dans les années 1960. C’est aussi un peu ma génération, même si je faisais partie des plus jeunes [Andreï Smirnov est né en 1941, ndt].

Pourquoi dédier votre film à la mémoire du dissident Alexandre Guinzbourg ? 

A. S. : C’était un être d’exception ; je suis fasciné par son indépendance d’esprit dans un pays qui n’était pas libre. Mais ce n’était pas le seul, ils étaient tout un cercle. J’ai d’ailleurs réussi à convaincre Vera Lachkova, qui faisait partie de son réseau de diffusion de samizdats [des textes qui circulaient sous le manteau, ndt] de jouer dans le film. Elle a passé un an à la prison de Lefortovo, à Moscou, pour avoir copié des manuscrits interdits.

« Notre histoire est un continent gigantesque, une terra incognita dont nous n’avons pas encore commencé la conquête. »

Le film parle aussi des concerts clandestins où l’on jouait du bebop et du Charlie Parker, du collectif informel de Lianozovo, qui expérimentait une peinture et une poésie de la périphérie et de la langue des gens ordinaires, en opposition à l’art officiel. Cette liberté surgit littéralement de terre au lendemain du XXe Congrès du PCUS et du rapport Khrouchtchev (1956), qui dénonce le culte de la personnalité et amorce la déstalinisation.

Dans le film, un personnage dit : « Tu comprends, chez nous, le jazz n’est plus interdit, mais il n’est pas encore autorisé ». Cette phrase résume un peu l’époque.

Vous décrivez une intelligentsia contrainte de travailler à l’usine, mais qui trouve malgré tout la force de tenir tête au régime… Comment expliquer la force de cette résistance ? 

A. S. : En réalité, ces cercles ne comptaient pas seulement des artistes et des intellectuels « purs », il y avait aussi quelques ouvriers spécialisés, ingénieurs, scientifiques, enseignants… Après le XXe Congrès, la Terreur cesse d’être totale. Une journée d’Ivan Denissovitch n’est pas encore paru [le livre d’Alexandre Soljenitsyne sort en 1962, ndt], mais un sentiment de liberté flotte déjà dans l’air. Cela dure quelques années. La partie la plus instruite de la population prend conscience d’elle-même et de sa force de revendication. On a le sentiment que le cauchemar est en train de se dissiper. En 1961, le XXIIe Congrès du PCUS autorise à sortir Staline du Mausolée !

La Russie de la fin des années 1950 est une sorte de mille-feuilles, où coexistent différents univers et plusieurs époques : certains vestiges de l’Empire subsistent, le modèle stalinien commence à peine à être démantelé, et la génération du dégel commence à croire à la liberté…

A. S. : C’est un des objectifs cruciaux du film : raconter cette histoire de la Russie du XXe siècle, où tout est imbriqué de façon indissociable. Il y a les vieilles dames auxquelles rend visite le Français, qui sont d’anciennes aristocrates, nées au début du siècle ; Oustiougov, l’ex-paysan devenu mécanicien ; et aussi Tatichtchev, ancien officier blanc déporté au Goulag, que l’on surnomme « le Comte »… 

Pierre chez les aristocrates. Photo : proficinema.ru

Cent ans ont passé depuis la révolution d’Octobre, mais le cinéma russe échoue toujours à s’emparer pleinement de notre histoire. Pourtant, si l’on se penche au-dessus de ce puits sans fond, on est frappé par le caractère dramatique de tous ces destins. Ces gens qui ont connu la révolution, qui ont péri au cours de la guerre civile ou ont émigré, aux quatre coins du globe. Combien étaient-ils en France, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, à Malte, en Afrique… Notre histoire est un continent gigantesque, une terra incognita dont nous n’avons pas encore commencé la conquête. 

On entend beaucoup dire, aujourd’hui, que le personnage de Staline est plus complexe qu’il n’y paraît, qu’il a finalement été un « bon gestionnaire », que les victimes des répressions ne sont pas un prix si élevé comparé aux grandes réalisations de la période… Comment expliquez-vous cette mythification du passé ? 

A. S. : Je vais énoncer une banalité, mais on ne doit pas sous-estimer la puissance littéralement criminelle de la télévision, qui instille son poison à doses homéopathiques, au quotidien… Je me souviens d’une femme, lorsque nous avons tourné à la campagne, qui allumait son téléviseur dès le réveil, à quatre heures du matin – avant d’aller traire ses vaches. Et elle l’éteignait le soir juste avant de s’endormir. Qu’on le veuille ou non, le mal et le mensonge pénètrent ainsi dans les cerveaux.

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