La Russie, nouvelle terre d’immigration

La Russie connaît un afflux de migrants massif : selon les statistiques établies par l’Université russe d’économie Plekhanov, au premier semestre 2019, 154 000 travailleurs étrangers sont entrés sur le territoire, soit une hausse record depuis dix ans. Le pays est aujourd’hui la quatrième terre d’immigration au monde, avec plus de 12 millions d’étrangers présents sur son sol (8 % de la population).

« Chez nous, il n’y a pas de travail, et j’ai cinq enfants à nourrir, témoigne Abdoullah, 45 ans, originaire du Kirghizistan. Je vis à Moscou depuis deux ans, et j’ai déjà pu faire venir ma famille. Tout me plaît, ici. J’ai un bon salaire, de 50 000 roubles (le salaire moyen dans la capitale russe s’élève à 57 900 roubles, soit un peu plus de 800 euros, ndlr). Je suis chauffeur de bus, et ma femme fait le ménage dans un magasin. »

Près de 90 % des immigrés de Russie sont originaires d’une ex-république soviétique – des pays généralement caractérisés par une natalité élevée et des salaires faibles. En 2018, le pays recensait, selon la Fédération russe des migrants, 3,4 millions d’Ouzbeks, 1,7 million de Tadjiks, 1,3 million d’Ukrainiens, et entre 300 000 et 600 000 Kirghizes, Kazakhs, Azerbaïdjanais, Arméniens, Moldaves et Biélorusses. Hormis les Ukrainiens, tous sont originaires de pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), formée en 1991 sur les décombres de l’URSS, et bénéficient des accords de libre-circulation.

La barrière de la langue et la complexité des démarches administratives poussent nombre de jeunes vers l’économie parallèle.

Les ressortissants des États d’Asie centrale voient dans les grandes villes russes un véritable Eldorado. Ils y trustent les emplois de balayeurs, de conducteurs de bus et de tramways, d’agents d’entretien, de caissiers et de vendeurs sur les marchés. La plupart de ces travailleurs envoient la moitié de leurs revenus à leurs familles restées au pays. Selon Igor Liakine-Frolov, ambassadeur de Russie à Douchanbé, les transferts d’argent vers le Tadjikistan ont représenté 2,5 milliards de dollars en 2018 – soit plus d’un tiers du PIB du pays.

Toutefois, l’intégration à la société russe est loin d’être simple. À la différence de leurs aînés soviétiques, qui maîtrisaient parfaitement le russe, ces centre-asiatiques le parlent souvent mal, voire pas du tout.

Ali, Tadjik de 32 ans, est également à Moscou depuis deux ans. Après des études d’agriculture à Douchanbé, il a travaillé un temps comme comptable, puis effectué divers petits boulots. « J’étais très mal payé là-bas – pas assez pour élever mon fils », confie-t-il. À son arrivée, Ali ne parlait quasiment pas russe : « C’est une matière mal enseignée au Tadjikistan. Mais avec ce que je gagne ici, j’ai pu mettre mon fils dans une école russe, à Douchanbé – ça lui servira dans la vie, c’est certain ! »

Le repose mérité de travailleurs tadjiks, employés sur un marché de la banlieue de Moscou. Photo : Denis Sinyakov / Reuters

« Cette barrière de la langue et la complexité des démarches administratives poussent nombre de jeunes vers l’économie parallèle. Ils deviennent rapidement les proies d’organisations criminelles et de mouvements islamistes radicaux », explique le politologue Grigori Loukianov.

« Besoin de bras »

Les questions d’intégration sont au cœur de la nouvelle Conception de politique migratoire, adoptée par le Kremlin en 2018. Jusqu’à l’année dernière, les autorités considéraient l’afflux d’étrangers comme un moyen d’enrayer le déclin démographique et concentraient principalement leurs efforts sur la lutte contre l’immigration illégale – on estime entre 3 et 5 millions le nombre de clandestins en Russie.

Le nouveau document met désormais l’accent sur la nécessité d’« empêcher la formation d’enclaves ethniques » et sur les dangers de la « marginalisation » des étrangers. Constatant, « statistiques à l’appui, la perception globalement négative des unions mixtes en Russie » (selon une étude de la Haute École d’économie, on compte 12 % de mariages interethniques dans le pays), ses auteurs estiment par ailleurs que l’accueil d’immigrés doit avant tout, désormais, « répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’économie russe ».

Le Kremlin envisage un élargissement progressif de sa politique de naturalisation.

« En seulement un an, la population active a baissé d’un million de personnes. Le pays ne parvient toujours pas à sortir de la crise démographique dans lequel l’a plongé l’effondrement de la natalité observé dans les années 1990. Aujourd’hui, la Russie a besoin d’immigrés parce qu’elle manque de bras », résume la sociologue et démographe Ioulia Florinskaïa.

De fait, les autorités russes semblent hésiter face au besoin de main d’œuvre. En janvier 2015, le gouvernement a aboli l’ancien système – complexe et opaque – de quotas à l’embauche par pays. Les ressortissants des États membres de la CEI peuvent désormais obtenir un simple permis de travail d’un an (renouvelable), qui fait également office de titre de séjour. Toutefois, si cette procédure est moins lourde, elle leur coûte cher : entre l’assurance obligatoire, les examens médicaux et le test de connaissance du russe, l’obtention du document coûte, selon les régions, entre 200 euros (à Moscou) et 800 (à Vladivostok) – auxquels s’ajoute un impôt mensuel fixe, dont le montant oscille entre 40 et 130 euros.

Touristes étrangers et travailleurs immigrés au stade Loujniki de Moscou, lors de la Coupe du monde de football 2018. Photo : Alexander Zemlianichenko /AP / REX / Shutterstock

Tous les citoyens de la CEI ne sont cependant pas logés à la même enseigne sur le marché russe du travail. Les ressortissants de l’Arménie, de la Biélorussie, du Kirghizistan et du Kazakhstan – quatre pays formant l’Union économique eurasiatique avec la Fédération de Russie – peuvent en effet séjourner et travailler librement sur le territoire, au même titre que les nationaux. Il en résulte que les employeurs, soucieux d’éviter au maximum les complexités administratives, leur accordent souvent la préférence.

« Le péril jaune »

La Chine est une autre terre d’émigration vers la Russie, en particulier vers les régions très peu peuplées d’Extrême Orient (1,2 habitant par kilomètre carré contre 30 à 80 fois plus de l’autre côté de la frontière). Les deux pays sont liés par un régime de visas qui tolère quelques exceptions. Les touristes chinois ont ainsi le droit de séjourner librement quinze jours sur le territoire russe (et inversement). Par ailleurs, les deux villes frontalières de Blagovechtchensk et Heihe, séparées par le fleuve Amour, ont instauré une zone de libre-circulation. Des Chinois en profitent pour passer la frontière et demeurent clandestinement en Russie.

« Si la croissance repart, la demande de main-d’œuvre bon marché va encore augmenter. »

Si la plupart des Russes ignorent que leur pays accueille près d’1,4 million de travailleurs chinois, le phénomène inquiète leurs compatriotes des régions les plus orientales. Selon divers sondages, plus de la moitié des habitants des grandes villes de ces régions, comme Oussouriïsk, Khabarovsk ou Blagovechtchensk, considèrent l’afflux de travailleurs en provenance du grand voisin comme une menace, à terme, pour l’intégrité territoriale de la Russie. Récemment interrogé par la presse sur cette question, Zhang Hanhui, vice-ministre chinois des Affaires étrangères et ambassadeur à Moscou, s’est toutefois voulu « rassurant », affirmant que ses compatriotes qui se rendaient en Russie le faisaient « pour étudier et travailler. Ensuite, ils rentrent à la maison. »

Back in the USSR

En 2007, Moscou a adopté un programme fédéral de « réinstallation volontaire », destiné aux personnes nées en Russie soviétique et qui, installées dans un des États de l’Union au moment de l’effondrement de l’URSS, ont été coupées de leur pays d’origine du jour au lendemain. Selon les situations individuelles et les régions, il inclut des procédures simplifiées de naturalisation, une aide juridique, voire des aides financières. Les chiffres officiels indiquent que ce programme aurait déjà permis 800 000 « retours ».

Toutefois, pour les demandeurs, la réalité n’est pas toujours à la hauteur des promesses. Ainsi, les régions où l’intégration est encouragée sont les plus défavorisées économiquement. En outre, les nouveaux-venus se heurtent aux « exigences particulières » de l’administration locale : « J’ai un ami journaliste, originaire d’Ouzbékistan, qui a essayé d’obtenir la citoyenneté russe dans le cadre de ce programme, témoigne Leonid, un Moscovite de 60 ans. Partout où il allait pour ses démarches, on lui demandait des pots-de-vin. Comme il refusait, savez-vous ce qu’on lui a dit ? Vous n’avez qu’à retourner en Ouzbékistan et attendre votre tour là-bas, avec les autres Ouzbeks… Finalement, il a décidé de tenter sa chance ailleurs : aujourd’hui, il est citoyen norvégien ! »

À l’arrivée du train Tachkent-Moscou. Photo: IOM / Elyor Nematov

Visiblement, ces ratés n’effraient pas le Kremlin, qui envisage un élargissement progressif de sa politique de naturalisation. Les ressortissants étrangers adoptant la nationalité russe devraient ainsi être bientôt autorisés à conserver leur passeport d’origine (actuellement, ils sont censés le rendre, le principe de double nationalité étant très limité). De plus, depuis le 1er novembre, les anciens étudiants des universités russes ayant obtenu leur diplôme avec la mention « très bien » peuvent prétendre à la procédure de naturalisation simplifiée. En avril dernier, cette dernière a également été ouverte, par un décret présidentiel, aux ressortissants ukrainiens des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.

Mais toutes ces mains tendues n’y changeront rien, selon Ioulia Florinskaïa : les migrants d’Asie centrale continueront de constituer la majorité des résidents étrangers en Russie. « Lentement mais sûrement, l’économie russe se rétablit après la crise. Si la croissance repart, la demande de main-d’œuvre bon marché va encore augmenter », affirme la sociologue.

Elle souligne néanmoins l’incohérence de la politique des autorités à l’égard des immigrés économiques : « En dépit de tous les grands discours libéraux des hauts fonctionnaires, la législation ne cesse de se durcir. Ainsi, jusqu’à l’année dernière, les immigrés pouvaient donner l’adresse de leur lieu de travail aux services migratoires. Depuis l’été 2018, ils doivent déclarer leur logement. Cela complique les choses, de nombreux propriétaires refusant d’officialiser les locations, ce qui pousse de nombreux immigrés dans la clandestinité. »

Cette valse-hésitation du pouvoir s’explique-t-elle par une volonté de ménager la chèvre et le chou ? En effet, une majorité de Russes continue de voir l’afflux de travailleurs étrangers d’un très mauvais œil. En décembre 2018, selon un sondage de la Fondation de l’opinion publique (FOM), ils étaient 77 % à estimer que les immigrés étaient responsables de la hausse de la criminalité, et 70 % à penser qu’ils prenaient le travail des Russes.

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