Du journalisme à la politique

En septembre dernier, l’annonce de la nomination de l’ancien présentateur de télévision Valeri Fadeïev à la tête du Conseil présidentiel des droits de l’homme a suscité de nombreux commentaires en Russie. Il n’est pourtant pas le seul journaliste à entreprendre une carrière politique.

Cette nomination a surpris. En effet, M. Fadeïev, membre du parti Russie unie, a souvent pris des positions a priori contradictoires avec sa nouvelle fonction. En 2009, il avait suggéré à « tous les mécontents de l’issue des élections régionales » de « quitter le pays ». Plus tard, il s’était prononcé en faveur de la loi qui oblige les ONG recevant des financements extérieurs à la Russie de s’inscrire en tant qu’« agents étrangers ». Dernièrement, il a également approuvé – à la différence notable de son prédécesseur, Mikhaïl Fedotov – la répression musclée des manifestations d’opposition qui ont agité la capitale russe au cours de l’été.

« On ne peut pas plaire à tout le monde »

Valeri Fadeïev, 59 ans, mathématicien de formation, rejoint le groupe de presse Kommersant au début des années 1990. Quelques années plus tard, il fonde, avec d’autres journalistes, les éditions Grouppa Expert, pour, en 1998, devenir rédacteur en chef du magazine Expert. Il assume cette fonction durant près de vingt ans, jusqu’à l’été 2017.

Il entre en politique lors de la présidentielle de 2012, au nombre des soutiens de Vladimir Poutine issus de la société civile. En 2016, il se présente, dans la république des Komis, aux « primaires » de Russie unie, des élections locales servant à constituer des listes de candidats pour les législatives. Il n’est pas élu.

Valeri Fadeïev. Photo : oprf.ru

Le rédacteur en chef d’Expert anime alors, depuis deux ans, sur la Première Chaîne, un débat politique, « La Structure du moment ». En 2016, il est chargé de présenter, sur la même chaîne, une autre émission politique hebdomadaire, qu’il quitte au bout de seulement deux ans. Officiellement, il veut « se consacrer à son poste de secrétaire de la Chambre civique », un organe consultatif ; selon des collègues anonymes, son départ serait lié à une forte baisse d’audience.

Face aux nombreuses critiques qui se sont élevées au moment de sa nomination à la tête du Conseil des droits de l’homme – elle est survenue peu après l’exclusion des trois membres de la structure les plus ouvertement opposés au Kremlin –, Valeri Fadeïev s’est contenté de commenter : « On ne peut pas plaire à tout le monde ». À son arrivée, il a par ailleurs prévenu qu’il comptait se concentrer « non sur les libertés politiques, comme ses prédécesseurs, mais sur les droits sociaux » de la population, en tentant notamment de réduire les inégalités et d’améliorer les services de santé publique.

Du prime-time à la Douma

M. Fadeïev n’est pas le premier journaliste pro-Kremlin à s’essayer à la politique. Piotr Tolstoï, 59 ans, descendant de l’auteur de Guerre et Paix, a suivi la même voie. Dans les années 1990, il commence sa carrière de journaliste au sein des bureaux moscovites du Monde et de l’Agence France Presse (AFP).

En 2008, il intègre la Première Chaîne. Il y crée deux émissions, « Le temps le dira » et « Tolstoï. Dimanche ». Il rejoint les rangs de Russie unie en 2016 et est élu quelques mois plus tard à la Douma. Il devient vice-président de la chambre basse et dirige la délégation russe auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE).

Tolstoï est un soutien indéfectible de la politique du Kremlin et se fait le héraut des « valeurs traditionnelles » prônées par le pouvoir russe depuis une dizaine d’années. Une remarque sur les « origines juives » de certains opposants et des sorties contre les homosexuels lui attirent les foudres des milieux libéraux sans choquer outre mesure la base de son électorat.

Un autre ancien journaliste, Alexeï Pouchkov, est aujourd’hui une des figures en vue de Russie unie. L’ancien rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire Moskovskié Novosti (« Les nouvelles de Moscou ») a présidé le comité de la Douma pour les Affaires étrangères jusqu’en 2016, avant de prendre la tête de la commission sénatoriale en charge de l’information et des relations avec les médias.

Alexeï Pouchkov. Photo : ShutterStock

À la différence de MM. Fadeïev et Tolstoï, il anime toujours – depuis plus de vingt ans ! – l’émission d’actualité Post-scriptum, sur la chaîne TV-Tsentr.

Inscrit depuis le début de la crise ukrainienne sur les listes noires des États-Unis, du Canada, de l’Australie et de l’Ukraine, Alexeï Pouchkov multiplie, sur Twitter, les attaques contre Kiev, Washington et plusieurs capitales européennes. Le réseau social lui sert aussi de tribune pour défendre la « pureté de la langue russe contre les anglicismes ».

Regard de femme

Parmi les 71 femmes que compte la Douma (sur 450 députés), Oxana Pouchkina détonne. Cette ancienne journaliste (pendant une dizaine d’années, elle a présenté, sur la Première Chaîne, « Regards de femme », une émission consacrée aux femmes célèbres de l’Histoire), devenue déléguée aux droits de l’enfant pour Moscou et sa région en 2015, est élue au parlement sous les couleurs de Russie unie dès l’année suivante.

Oxana Pouchkina. Photo : globallookpress.com

Malgré son appartenance au « parti du pouvoir », Mme Pouchkina fait preuve d’une certaine indépendance. Ardente défenseuse des droits des femmes, elle est la seule parlementaire russe à avoir soutenu le groupe de femmes journalistes ayant accusé de harcèlement sexuel le député Leonid Sloutski, en 2018. Elle défend actuellement un projet de loi sur les violences domestiques, un phénomène qu’elle ne cesse de dénoncer sur les réseaux sociaux.

Simonian, Sobtchak et Primakov…

D’autres journalistes engagés politiquement occupent des fonctions moins en vue. Margarita Simonian, rédactrice en chef de la chaîne RT, est ainsi, depuis 2017, membre du Conseil civique près le ministère de l’Intérieur. Elle comptait parmi les soutiens publics de Vladimir Poutine pendant la campagne présidentielle de 2018.

Dmitri Kisselev, directeur de l’agence de presse Rossia Segodnia, surnommé le « propagandiste en chef du Kremlin », figure sur les listes noires de Washington et de Bruxelles. Il a récemment pris la tête de l’Union des viticulteurs russes, succédant à ce poste à Boris Titov, le défenseur des droits des entrepreneurs.

Citons encore le présentateur Roman Babayan, élu cette année au parlement de Moscou, et Ksenia Sobtchak, présentatrice de l’émission de téléréalité Dom 2, éphémère journaliste de la chaîne indépendante Dojd et candidate malheureuse à la présidentielle de 2018.

Evgueni Primakov. Photo : lentachel.ru

Cette passerelle entre la presse et le pouvoir n’est toutefois pas un phénomène nouveau en Russie. Dans les années 1990, le journaliste d’investigation Iouri Chtchekotchikhine, qui écrivait notamment pour le journal Novaïa gazeta, était aussi député, membre du Comité de sécurité de la Douma et expert de l’ONU sur les questions du crime organisé.

Mais l’exemple le plus emblématique demeure sans doute celui d’Evgueni Primakov. Dans les années 1960 et 1970, cet arabisant de formation était envoyé spécial de la Pravda et de l’agence TASS au Proche-Orient. Après l’effondrement de l’URSS, il a été nommé ministre des Affaires étrangères (1996-1998), puis Premier ministre (1998-1999).

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