Carine Clément renvoyée de Russie : les frontières de l’engagement

Dans la soirée du 27 novembre, la sociologue française Carine Clément s’est vu interdire l’entrée sur le territoire russe par les Services fédéraux de sécurité (FSB) à son arrivée à l’aéroport Cheremetievo de Moscou.

« On m’a emmenée dans une salle où des agents du FSB m’ont remis un document signifiant mon interdiction de territoire pour dix ans. Ils ont ajouté que je serais renvoyée en France par le premier avion », raconte la sociologue au journal économique Kommersant. Motif évoqué : la loi fédérale sur la sécurité de l’État – sans plus de précision. Carine Clément, qui a vécu plus de vingt ans en Russie (elle est aujourd’hui mariée à Andreï Demidov, ancien coprésident d’un syndicat indépendant d’enseignants), ajoute avoir contacté l’ambassade de France à Moscou et envisage de contester la décision devant les tribunaux. 

Une pratique choquante

« Mon mari et ma fille sont russes, ils font sans cesse des allers et retours entre nos deux pays », plaide l’ancienne chercheuse de l’institut de sociologie de l’Académie des sciences de Russie. Spécialiste des « gilets jaunes », elle était invitée à participer, le 29 novembre, à une conférence consacrée aux mouvements sociaux contemporains.

L’inscription de Carine Clément sur la « liste noire » du FSB a « choqué » Boris Kravtchenko, leader syndicaliste de la Confédération du travail et membre du Conseil présidentiel des droits de l’homme : « Je connais Carine depuis de nombreuses années, et je ne l’ai jamais vue participer à des actions menaçant la sécurité du pays. C’est une chercheuse brillante, aux analyses très éclairantes, que son travail mène à rencontrer des centaines de militants de différentes régions », déclare-t-il à Kommersant. Il ajoute vouloir « tirer au clair les motivations réelles de cette décision honteuse », tout en doutant qu’il soit possible de la faire annuler, même en mobilisant des parlementaires et des membres du Conseil des droits de l’homme.

« En tant que directrice de l’ONG Action collective, non seulement elle menait des activités de recherche, mais elle coordonnait l’action des différents syndicats indépendants. »

Il faut dire que, depuis le début de la crise ukrainienne (2014), la Russie a durci les règles d’entrée sur son territoire pour les étrangers critiques de sa politique. Ces dernières années, elle a par exemple fermé ses portes à Vera Savtchenko, sœur de l’ex-militaire et femme politique ukrainienne Nadejda Savtchenko (accusée du meurtre de plusieurs journalistes russes et détenue pendant deux ans en Russie), ainsi qu’à des députés allemands ou néerlandais dénonçant ouvertement l’annexion de la Crimée. Les services migratoires ont également plusieurs fois proposé que l’entrée en Russie soit interdite à tout ressortissant étranger favorable à un renversement du pouvoir par la force ou défendant des positions révolutionnaires.

Carine Clément, lors d’une conférence sur la sociologie en Russie. Photo : 900igr.net

Une sociologue engagée

C’est peut-être effectivement du côté de l’engagement politique de Mme Clément que se trouve la motivation de la décision du FSB. De 2002 à 2009, la chercheuse a été mariée au député social-démocrate du parti Russie juste Oleg Cheïne, alors une des principales figures de l’opposition de la gauche radicale. Il semble difficile de dire qui, du mari ou de la femme, à cette époque, est le plus engagé. Dès le début des années 2000, Mme Clément parcourt la Russie et assiste à de nombreuses manifestations qui lui permettent, comme elle le reconnaît en 2018 dans une interview au site Meduza, de « saisir la nature propre à la contestation en Russie ». Sa participation aux rassemblements dépasse toutefois largement le cadre de ses recherches sociologiques, selon Dmitri Ofitserov-Belski, membre de l’Institut d’économie mondiale et de relations internationales (IMEMO) : « En tant que directrice de l’ONG Action collective, non seulement elle menait des activités d’étude et de recherche, mais elle coordonnait l’action des différents syndicats indépendants », explique-t-il.

D’ailleurs, en 2008, Carine Clément est élue à la direction d’un des partis d’opposition les plus radicaux, le Front de gauche, aux côtés, entre autres, d’une figure de la contestation anti-Poutine, Sergueï Oudaltsov, et du directeur du Comité islamique de Russie, Gueïdar Djemal. Le mouvement milite notamment pour la mise en place d’une « société socialiste », pour l’interdiction de la propriété foncière et pour l’abolition du secret bancaire. Sur une photo largement diffusée dans les médias, la sociologue apparaît, lors d’un meeting, micro en main et entourée de Sergueï Oudaltsov et Sergueï Mitrokhine (parti socio-libéral Iabloko).

« Dans les années 2000, Carine Clément était surveillée par le FSB, en raison de sa fine connaissance des mouvements contestataires. »

Certains événements semblent alors indiquer que cet engagement politique ne laisse pas le pouvoir indifférent. Mme Clément est d’abord victime d’un vol à la tire : à la sortie d’un bureau de change, un individu « d’apparence asiatique » la frappe au visage et lui arrache son sac contenant 27 000 roubles (environ 1 000 dollars à l’époque). Deux semaines plus tard, elle est en route pour une réunion politique lorsque deux hommes s’approchent d’elle et lui plantent une seringue dans la jambe. La scène se déroule dans le quartier de la Loubianka, où est situé le siège du FSB. Les deux agresseurs disparaissent instantanément. Les analyses médicales ne détectent finalement aucune substance suspecte.

« À la fin des années 2000, Carine Clément était bien évidemment surveillée. Elle n’était pas spécialement suspecte en tant qu’étrangère, mais elle était crainte pour sa fine connaissance de l’opposition et pour ses relations avec les gauchistes russes », confie, sous couvert d’anonymat, une source appartenant aux services de sécurité.

« Comme à Paris »

Les manifestations anti-Poutine de 2012 ont des conséquences terribles pour le Front de gauche. Sergueï Oudaltsov est arrêté, tandis qu’Oleg Cheïne rentre dans le rang de l’« opposition parlementaire » – tolérée par le Kremlin. Il faut attendre l’été 2019 pour voir une centaine de milliers de personnes manifester à nouveau à Moscou derrière l’opposition dite « hors système ». Cette dernière, aujourd’hui conduite par Alexeï Navalny, demeure sensible à la question des inégalités sociales mais beaucoup moins aux solutions de choc que souhaite y apporter la gauche radicale.

Rentrée en France, Carine Clément étudie, depuis l’automne 2018, le mouvement des « gilets jaunes », dont elle souligne la proximité des revendications avec celles d’une partie de l’opposition russe : « On retrouve une même critique sociale, une même défiance vis-à-vis des autorités, assure-t-elle à Kommersant. C’est d’ailleurs ce sur quoi devait porter mon intervention du 29 novembre à Moscou. Je trouve curieux que le FSB considère cela comme une menace pour la Russie… »

Sergueï Oudaltsov et Carine Clément lors d’un « rassemblement de la colère du peuple », le 25 octobre 2008. Photo : photoxpress.ru

Au demeurant, on peut trouver « curieux » cet étonnement, de la part d’une sociologue expérimentée qui connaît bien la vie politique russe et qui ne saurait ignorer l’attention particulière dont le mouvement des « gilets jaunes » (en particulier les violences observées dans les rues de Paris) fait l’objet au Kremlin. Interrogé en décembre 2018 sur l’arrestation du physicien et militant des droits de l’homme Lev Ponomarev, qui appelait au maintien de rassemblements malgré leur interdiction par les autorités, Vladimir Poutine avait ainsi répondu : « Vous voulez que ça finisse comme à Paris ? »

« Certes, l’activité politique de Mme Clément s’est considérablement restreinte depuis le début des années 2010. Toutefois, son arrivée a le malheur de coïncider avec un regain des protestations en Russie », souligne le chercheur Dmitri Ofitserov-Belski.

« Le FSB soupçonne sans doute Mme Clément de vouloir qu’ici aussi, ça finisse comme à Paris. C’est pour cela qu’ils ne veulent pas d’elle à Moscou, suppose la source du Courrier de Russie au sein des services de sécurité. Pour nous, elle reste une militante d’extrême gauche. Nous savons aussi pertinemment qu’entre une conférence sur les mouvements sociaux et un séminaire de formation des militants, la frontière se franchit aisément… »

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *