Youtube : Le nouvel Éden du journalisme russe

La télévision, dont les grandes chaînes sont contrôlées par l’État, n’est plus la première source d’information en Russie. Depuis quelques années, une nouvelle forme de journalisme se développe sur YouTube.

Le documentaire Beslan. Souviens-toi, du journaliste et youtubeur Iouri Doud, a fait sensation sur l’internet russe en septembre 2019. Sa sortie a coïncidé avec le quinzième anniversaire de la tragédie de Beslan (Ossétie du Nord), où, du 1er au 3 septembre 2004, des terroristes ont retenu en otage 1 128 personnes dans une école. Parmi elles, 334 sont décédées, dont 186 enfants ; 126 otages (70 enfants) ont été grièvement blessés ; beaucoup sont encore en rééducation.

Visionné en ligne plus de dix millions de fois en trois jours, le reportage de trois heures montre le quotidien actuel des survivants. Tout au long du film, Iouri Doud donne la parole à des représentants des ONG, des fonctionnaires et des journalistes, dans une tentative de reconstituer les événements et de « trouver les coupables ». En effet, un grand nombre de Russes restent persuadés que les autorités n’ont pas fait tout ce qui était en leur pouvoir pour libérer les otages. Ils leur reprochent notamment d’avoir refusé de négocier avec les terroristes et d’avoir provoqué le carnage en ordonnant aux forces spéciales de prendre l’école d’assaut.

Les médias et les blogueurs favorables au pouvoir ont adressé de virulentes critiques au youtubeur de trente-deux ans pour sa présentation « tendancieuse » des faits. Le journaliste Dmitri Sokolov-Mitritch, témoin de la prise d’otages, affirme que le film déforme certains détails essentiels et inverse parfois la chronologie : il souligne ainsi que l’assaut n’a pas été lancé après un tir de provocation d’un soldat (comme le déclare Iouri Doud) mais après l’explosion d’une bombe posée par les terroristes à l’intérieur de l’école.

Seuls 42 % des moins de 25 ans suivent les nouvelles à la télévision, contre 93 % parmi les plus de 65 ans.

Les éloges dépassent toutefois les critiques en nombre. Doud, auteur d’un film tout aussi retentissant sur la Kolyma – un des pires camps du Goulag –, a été encensé par des journalistes chevronnés, dont Alexeï Pivovarov, rédacteur en chef de la chaîne RTVI et ex-présentateur du journal télévisé sur NTV. « Je pense que Iouri mérite amplement les millions de vues et les réactions enthousiastes suscitées par son film, écrit Pivovarov sur son compte Instagram. Il a transformé le YouTube journalistique russophone, où les chaînes rivalisent désormais en qualité de l’information et des investigations. »

Pivovarov, qui dirige RTVI depuis son siège new-yorkais, a aussi créé sa chaîne YouTube, Redaktsia (« Rédaction »), qui cumule des millions de vues.

Liberté

Aujourd’hui, de plus en plus de journalistes russes quittent la télévision et se lancent sur internet. Les contraintes, estiment-ils, y sont beaucoup moins nombreuses et la liberté d’expression quasi illimitée.

Le journaliste et présentateur Leonid Parfionov en est l’exemple le plus éloquent. En 2004, il a été licencié de la chaîne NTV. La direction avait refusé (selon certaines sources, sur ordre des services de sécurité) de diffuser son interview de la veuve du séparatiste tchétchène Zelimkhan Iandarbiev (assassiné en 2004). Parfionov a réagi en publiant le texte de l’entretien dans le quotidien Kommersant, ce que ses supérieurs ont considéré comme une violation de l’éthique d’entreprise.

En mémoire des victimes, devant l’école de Beslan… Image issue du documentaire de Iouri Doud. Crédit : Youtube @вДудь

Depuis ce scandale, Parfionov n’a plus jamais travaillé pour le petit écran. « Personne ne voulait m’engager, j’étais manifestement irrécupérable », ironise le journaliste. Depuis février 2018, il dirige une chaîne sur YouTube (500 000 abonnés), où il publie ses documentaires sur la Russie tsariste et soviétique. Il y commente également l’actualité politique et n’hésite pas à critiquer le pouvoir.

« YouTube a définitivement vaincu le petit écran, s’enthousiasme Nikolaï Solodnikov. Il offre une possibilité unique de s’exprimer dans les formats les plus variés. » Le nom de la chaîne de Solodnikov, « Echtchio ne Pozner » (Pas encore Pozner), fait référence à Vladimir Pozner, monstre sacré de la télévision russe âgé de quatre-vingt-cinq ans. Aujourd’hui, Pozner anime une émission hebdomadaire diffusée sur la Première Chaîne, dans laquelle il interviewe des célébrités. « Tous ces gens qui travaillent sur les réseaux sociaux, sur YouTube, etc., ne sont pas des journalistes. Pourquoi ? Parce qu’ils n’assument aucune responsabilité pour ce qu’ils font », affirme-t-il.

La télévision sur le déclin

L’avantage de YouTube est évident. Le spectateur n’a pas besoin de se trouver chez lui pour regarder des vidéos : un smartphone, un ordinateur portable, une tablette connectés à internet suffisent.

En 2017, YouTube a supprimé une vidéo du journaliste ukrainien Roman Tsymbaliuk , qui y traitait Vladimir Poutine d’« escroc ».

« Les nouvelles télévisées sont mortes, estime Alexeï Pivovarov dans une interview pour la chaîne YouTube Jiza. Les nouvelles générations n’attendent pas le JT du soir pour s’informer. Aujourd’hui, grâce à internet, on suit l’actualité quasiment en direct. » En effet, d’après un sondage réalisé en septembre par le Centre Levada, seuls 42 % des Russes de moins de 25 ans suivent les nouvelles à la télévision, contre 93 % parmi les plus de 65 ans, pour lesquels elle reste la première source d’information.

Dans l’ensemble, les audiences du petit écran baissent progressivement. S’il y a dix ans, 94 % des Russes suivaient les JT, ils ne sont plus que 72 % aujourd’hui. Dans le même temps, près d’un tiers d’entre eux (deux tiers des jeunes) consultent les blogs informatifs et chaînes journalistiques YouTube au moins une fois par semaine.

Peut-on interdire YouTube ?

L’an dernier, le Kremlin a officiellement interdit Telegram, l’application de messagerie la plus populaire en Russie, en raison du refus de ses développeurs de donner aux services de sécurité (FSB) les clés de cryptage permettant de lire les messages des utilisateurs. Pour les autorités, il s’agissait de lutter contre le terrorisme – l’application aurait été utilisée par les responsables de l’attentat qui a fait seize morts dans le métro de Saint-Pétersbourg en avril 2017.

Leonid Parfionov, un journaliste adepte des nouvelles technologies. Crédit : Yandex

Le pouvoir pourrait-il bloquer YouTube s’il estimait que le contenu des informations diffusées menace la sécurité de l’État ? Le risque existe, d’après Sarkis Darbinian, avocat en droit du numérique et membre de RosKomSvoboda, une ONG qui milite contre la censure sur internet. « Si le gouvernement décide de bloquer YouTube après le refus de sa direction de supprimer une publication, il en a tout à fait les moyens techniques. Ce blocage ne serait toutefois pas total, de nombreux biais existent aujourd’hui, comme les VPN, pour contourner l’interdiction », explique le juriste.

« Le blocage neutraliserait néanmoins le programme Google Global Cache, qui permet le chargement rapide des vidéos », poursuit-il. Une partie des contenus migrerait alors probablement vers d’autres plateformes.

En 2017, le FSB avait déjà essayé de limiter l’accès à YouTube en avertissant tous les opérateurs de télécommunications du pays que les serveurs Google Global Cache installés sur leurs réseaux n’étaient pas certifiés et qu’en les utilisant, ils s’exposaient à une amende. L’affaire en est toutefois restée là. Plus inquiétantes sont peut-être les suppressions de vidéos décidées par YouTube (qui appartient à Google), comme celle, en 2017, de Roman Tsymbaliuk, un journaliste ukrainien basé en Russie, qui y traitait Vladimir Poutine d’« escroc » dissimulant ses véritables intentions dans le conflit ukrainien.

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