Vostok Oil : Le nouvel horizon pétrolier

Le conflit entre le ministère des Finances et le géant pétrolier Rosneft touche à sa fin : le gouvernement a approuvé la création de Vostok Oil, une zone de forage de plus de 1 000 kilomètres de long regroupant des gisements appartenant à Rosneft et à la compagnie Neftegazholding, au sud-ouest de la péninsule de Taïmyr, dans l’Arctique.

Le pétrolier peut être satisfait : les entreprises engagées dans le projet seront exonérées d’impôt pendant trente ans. Cet avantage a été obtenu, le 24 octobre, au terme d’une réunion présidée par le ministre des Finances, Anton Silouanov. La probable participation d’entreprises étrangères – indiennes et surtout chinoises – a sans doute fait pencher la balance. En effet, Rosneft – dirigée par Igor Setchine – et Neftegazholding – appartenant à Edouard Khoudoïnatov, l’ancien adjoint de M. Setchine à Rosneft – envisagent la vente, à des investisseurs étrangers, de 15 % à 20 % des parts de Vostok Oil.

« Les propositions affluent », déclarait à Vedomosti, au début d’octobre, une source proche du dossier. La demande serait si forte que les deux compagnies russes seraient en mesure de choisir les candidats et de dicter leurs conditions ‒ un privilège rare dans un contexte de sanctions occidentales et de difficultés économiques pour la Russie.

Forer « gratuitement »

Pour maximiser leurs gains, Rosneft et Neftegazholding n’ont pas hésité à demander un petit coup de pouce à l’État, sous la forme d’abattements fiscaux. Dans une lettre adressée cet été à Vladimir Poutine – et qui a ensuite fuité dans la presse –, Igor Setchine demandait notamment une suspension de l’impôt sur l’extraction de ressources naturelles pendant trente ans, une réduction de l’impôt sur les sociétés de 20 % à 7 % et une baisse massive des cotisations sociales de 30 % à 7,6 %. Un abattement évalué par M. Setchine à environ 41 milliards de dollars. En d’autres termes, il entendait faire peser une grande part des risques financiers sur le budget fédéral : outre le fait qu’il voulait forer « gratuitement » jusqu’en 2050, il espérait également un retour rapide sur investissement via d’importants allègements fiscaux.

Igor Setchine, nouveau VRP de la route maritime du grand nord. Source : RIA Novosti

En échange, les entreprises associées au projet s’engageaient à investir environ 100 milliards de dollars dans la construction de 5 500 kilomètres de pipelines, d’un aéroport, de terminaux maritimes et d’infrastructures électriques. Leur argument phare : c’était l’occasion de prouver au monde entier la navigabilité de la « Route maritime du nord » – permettant, grâce à la fonte des glaces, de relier l’Atlantique et le Pacifique via l’Arctique – et de créer les infrastructures facilitant son exploitation.

Efforts financiers

En toute logique, les exigences d’Igor Setchine ont d’abord trouvé un écho défavorable au ministère des Finances, qui voit d’un mauvais œil ses rentrées fiscales rabotées chaque année de plus de 3,5 milliards d’euros au bénéfice des entreprises gazières et pétrolières. En juillet dernier, le ministre, Anton Silouanov, a demandé à Vladimir Poutine de suspendre jusqu’en 2024 les réductions fiscales sectorielles. Requête partiellement satisfaite : le « moratoire » prendra fin le 31 décembre 2019… Le ministre a néanmoins obtenu un audit de l’ensemble des sites de forage bénéficiant de réductions fiscales et une évaluation de l’efficacité de ces dernières. Les résultats devraient être connus d’ici à la fin de l’année en cours.

Selon Nikita Maslennikov, analyste de l’Institut de développement contemporain (dont les expertises font foi pour le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev), « la plus grande opacité règne actuellement, en Russie, autour des régimes fiscaux des compagnies pétrolières ». Plus de la moitié de l’or noir extrait dans le pays échapperait ainsi au fisc. « On peut comprendre que l’État veuille mettre de l’ordre dans tout cela, d’autant plus que les puits russes sont en moyenne moins performants que dans le reste du monde », commente l’expert. Pour lui, avant de se lancer dans un projet immense et très risqué, il serait bon d’aller au bout de ceux déjà en cours : « Il y a là une manne largement sous-exploitée. » Cet avis rejoint la position du ministère des Finances, las de dilapider ses crédits pour peu de résultats.

L’exécutif est prêt à attendre que Vostok Oil dégage des bénéfices avant de le taxer, mais il ne souhaite pas le « financer » en l’exonérant d’impôts.

M. Silouanov ne s’est bien sûr pas opposé à l’octroi de privilèges fiscaux à Rosneft et à Neftegazholding. Au demeurant, entrer en conflit avec un des hommes les plus influents de Russie – Igor Setchine est un proche de Vladimir Poutine – n’est pas sans risques, comme en témoigne le sort de l’ancien ministre de l’Économie Alexeï Oulioukaïev, condamné en 2017 à 8 ans de prison et 1,7 million d’euro d’amende pour corruption et extorsion de fonds (il est accusé d’avoir marchandé 2 millions de dollars, auprès de M. Setchine, son accord pour la vente du groupe pétrolier Bashneft à Rosneft).

Le ministre des Finances a proposé de remplacer la taxe sur l’extraction de ressources naturelles par un impôt sur les bénéfices, prélevé une fois le retour sur investissement assuré. En somme, l’exécutif est prêt à attendre que Vostok Oil dégage des bénéfices avant de le taxer, mais il ne souhaite pas le « financer » en le dispensant de toute contribution fiscale.

Si M. Setchine a accepté, il a toutefois obtenu de sérieux avantages fiscaux pour le gisement de Vankor, déjà exploité par Rosneft. Du côté du gouvernement, on se félicite d’avoir concédé des efforts budgétaires en échange d’investissements massifs, non seulement sur les sites d’exploitation, mais dans la région : construction de voies ferrées, de routes, d’un aéroport et d’un port maritime – pour un coût total avoisinant les 160 milliards de dollars.

Le facteur climatique

Malgré cet accord, rien ne dit que le projet ira à son terme, le facteur écologique s’invitant peu à peu dans les débats en Russie. Récemment encore, la question du réchauffement climatique était largement ignorée par les industriels. Dans les médias, elle était même présentée comme une arme utilisée par l’Occident afin de brider l’économie russe. Quant au pouvoir, lors des conférences internationales consacrées au sujet, il met assez souvent en avant les bons résultats du pays en matière d’émissions de gaz à effet de serre – à moins de 30 % du niveau de 1990, pris pour référence dans les accords de Paris de 2015. Enfin, dans la population, le réchauffement climatique est parfois perçu comme un bienfait : si l’hiver peut durer moins longtemps et être moins froid qu’actuellement, tant mieux !

Le gisement de Vankor, exploité par Rosneft. Source : oilcapital.ru

Toutefois, les choses commencent à changer. Vladimir Poutine, longtemps considéré comme un climato-sceptique convaincu, est convenu à plusieurs reprises, cette année, qu’il existait un lien entre des catastrophes naturelles récentes (feux de forêt et inondations en Sibérie) et le réchauffement de la planète. Les spécialistes russes mettent fréquemment en garde contre une autre conséquence de la hausse des températures : la fonte du permafrost, qui menace la stabilité de certaines infrastructures en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe. À la fin de septembre dernier, en pleine conférence des Nations unies sur le climat, le vice-Premier ministre Alexeï Gordeïev annonçait qu’une loi encadrant les rejets de gaz à effet de serre serait adoptée avant le 31 décembre 2019. Certes, un projet de taxe carbone a été rejeté, fin octobre, par le ministère de l’Économie, sous la pression des industriels, mais le débat est lancé.

Le projet Vostok Oil pourrait être affecté de deux manières par le réchauffement climatique. D’une part, si la fonte des glaces favorise la navigation dans l’Arctique, celle du permafrost complique la construction d’infrastructures sur la terre ferme. D’autre part, et surtout, les décideurs russes ne peuvent ignorer que les grandes entreprises mondiales des secteurs de l’énergie et des transports ont de plus en plus tendance à se détacher des énergies fossiles. Dans ces conditions, pourquoi investir plus d’une centaine de milliards de dollars – et attendre 2050 pour les premières retombées financières – dans un projet dont l’intérêt stratégique pourrait rapidement devenir obsolète ? Et si, dans trente ans, plus personne ne voulait de pétrole ?

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