Une PMA qui ne fait pas débat

Dimanche 6 octobre, à Paris, une manifestation se tiendra contre la révision des lois bioéthiques et l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux femmes homosexuelles ou célibataires. En Russie, ce genre de question fait à peine sourciller.

En Russie, les techniques de procréation médicalement assistée (PMA), la fécondation in vitro (FIV), la gestation pour autrui (GPA) sont autorisées à de très rares exceptions près, et seules des célébrités locales y ayant recours entretiennent timidement le débat – de manière aussi superficielle que sporadique : aucune commission parlementaire n’est formée, aucun conseil d’éthique n’est consulté, et il ne viendrait à l’idée de personne de descendre dans la rue pour clamer son avis sur ces questions…

Gazette mondaine

En 2013, par exemple, le couple formé par la chanteuse Alla Pougatcheva (64 ans à l’époque) et le présentateur de télévision Maxime Galkine (de 27 ans son cadet) s’est retrouvé au centre d’une polémique pour avoir engagé une mère porteuse : « Enceinte à soixante balais !? », s’étrangle-t-on alors sur les plateaux de télévision. Talkshows et presse à scandale en profitent pour multiplier les reportages sur « les enfants gâtés des stars », aux fins d’édification des masses.

Le chanteur Philippe Kirkorov – deux fois père grâce à la GPA – a également fait les choux gras des tabloïds et nourri les discussions de comptoirs : « Faut-il vraiment laisser ces gens-là élever des enfants ? » Précision pour les non-initiés : M. Kirkorov est homosexuel. À nouveau, la controverse s’est vite dissoute dans la masse des photos souriantes de la star et de sa descendance.

Philippe Kirkorov et ses deux enfants, Martin et Alla-Viktoria. Crédit : Pinterest

Lorsque la pop-star Janna Friske, puis l’actrice Anastasia Zavorotniouk développent, l’une après l’autre, une tumeur au cerveau, quelque temps après une fécondation in vitro, les médias s’emparent également du sujet à grand renfort de titres outranciers et de raccourcis imprudents. Aucune preuve médicale du lien entre la FIV et le cancer n’est avancée, mais qu’importe : on recense les cas plus ou moins comparables, on convoque pseudo-experts et statistiques. Dans les bureaux, chacun y va de son opinion et cite un vague cousin ayant une collègue dans une situation à peu près semblable… Et puis, plus rien.

Jamais les discussions ne vont au-delà du cas particulier et de l’actualité « mondaine » pour se transformer en débats de société. De nombreux Russes ont beau avoir une idée tranchée sur la question de la maternité à un âge avancé ou la paternité des homosexuels, ils ne cherchent pas à imposer leur opinion aux autres – et encore moins à l’ensemble de la société.

Tant qu’une procédure n’implique pas la destruction d’embryons, aucun couple y ayant recours ne s’expose à la réprobation de l’Église.

Il y a là une différence forte de mentalité entre les Russes et les Occidentaux. En France, en Espagne ou en Allemagne, les problèmes rencontrés par un individu ou une catégorie de personnes peuvent prendre un tour général et concerner la société toute entière. Si une profession mécontente de son sort se met en grève, elle invite d’autres catégories sociaux-professionnelles et plus largement la population à se montrer solidaire. Dans ces pays, personne ne s’étonne de voir, par exemple, les retraités manifester aux côtés des étudiants.

En Russie – où les gens privilégient la structure familiale -, à de rares exceptions près, si un individu n’est pas concerné directement par un sujet, il ne se mobilise pas, ne s’engage pas. Ainsi, les organisations de sensibilisation à l’hémophilie rassemblent-elles essentiellement des hémophiles ou leurs proches ; il en va de même pour les mouvements de défense des droits des handicapés. Les autres aident parfois, mais sans vraiment s’impliquer. « Ce n’est pas mes oignons », « J’ai assez de mes propres soucis » – telle est souvent la réaction des Russes. Dans un pays où 20,2 millions de personnes (près de 14 % de la population) gagnent moins de 160 euros mensuels, seules les questions touchant directement une majorité de gens peuvent provoquer un débat.

Immaculée conception

De manière surprenante, le débat sur la bioéthique fait à peine plus de vagues dans l’Église orthodoxe de Russie. Sur internet, la plupart des publications consacrées aux questions morales ou anthropologiques soulevées par la PMA et la GPA sont le fait d’ecclésiastiques de divers niveaux hiérarchiques. Et un constat s’impose : en la matière, l’Église ne parle pas d’une seule voix.

Traditionnellement, les autorités religieuses condamnent toute interférence dans le mystère de la Vie – que ce soit pour empêcher la naissance (avortement) ou la favoriser. Cette position est partagée par de nombreux membres du clergé, tel l’archiprêtre Dmitri Smirnov, président de la commission des affaires familiales, qui estime impensable de baptiser les enfants « éprouvettes » ou nés de la GPA. Il l’a encore répété récemment à la télévision, provoquant une vive réaction du porte-parole de l’Église, Vladimir Legoïda. Pour ce dernier, le point de vue exprimé par son coreligionnaire est une opinion « strictement personnelle ». Et de rappeler la position officielle de l’institution : tant qu’une procédure n’implique pas la destruction d’embryons, aucun couple y ayant recours ne s’expose à la réprobation de l’Église. L’ecclésiastique qualifie les techniques impliquant une destruction des ovocytes fécondés de « moralement inadmissibles ».

Vladimir Legoïda, président du Département synodal de l’information de l’Eglise orthodoxe russe . Crédit : pravmir.ru

Cette position plutôt « progressiste » de l’Église orthodoxe de Russie remonte à 2013. À l’époque, le synode adopte un texte intitulé : « Sur le baptême des nourrissons nés de mères porteuses ». Le sacrement leur est autorisé, comme à tous les autres enfants. Le document évoque la procréation médicalement assistée comme un moyen envisageable pour les couples sans enfant, à condition que tous les ovocytes fécondés soient conservés. L’Église affirme également, rompant avec la tradition, que l’insémination artificielle respecte les liens matrimoniaux et ne se distingue pas essentiellement de la fécondation « naturelle » en tant qu’elle est l’expression du vœu commun des époux.

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