Ukraine-Gate : Moscou doit aider Zelensky

Depuis plusieurs semaines, Donald Trump est accusé d’avoir demandé à son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, au cours d’un entretien téléphonique, de l’aider à discréditer Joe Biden, son probable adversaire démocrate à la présidentielle de 2020. Pour le camp Trump, ces allégations sont absurdes. Pour ses adversaires, elles sont assez fondées pour engager une procédure de destitution du président américain. La Russie peut-elle tirer parti de la polémique ?

À première vue, cet Ukraine-Gate sert incontestablement les intérêts de Moscou. D’une part, cette nouvelle « affaire » relègue un peu plus à l’arrière-plan les sempiternelles accusations d’ingérence russe dans la présidentielle de 2016. Le rapport du procureur Robert Mueller, rendu public au printemps dernier, conclut déjà – au grand dam du Parti démocrate ‒ à l’absence de preuves d’une quelconque collusion entre M. Trump et le Kremlin. Le déplacement de l’attention de Moscou vers Kiev a nécessairement été accueilli avec soulagement en Russie.

D’autre part, la publication du verbatim de l’entretien téléphonique entre les présidents américain et ukrainien met en difficulté un Zelensky fort peu diplomate – il accuse, par exemple, Angela Merkel et Emmanuel Macron de « ne pas tout faire pour que les sanctions prises [à l’encontre de la Russie] soient respectées ». Si de nouveaux points de friction apparaissent entre ses partenaires européens et lui, sa position deviendra très inconfortable lors de futures négociations – ce que d’aucuns interprètent déjà comme un point positif pour Moscou. Rappelons que Kiev a déjà perdu l’un de ses plus solides soutiens à Washington, Kurt Volker, représentant spécial de la Maison-Blanche pour l’Ukraine, limogé en pleine polémique.

Dépasser les clivages

Cependant, le gain à court terme semble très limité pour Moscou, au regard des nombreuses difficultés découlant d’une séquence dont Donald Trump sortira vraisemblablement affaibli. En effet, un Trump sur la défensive signifie une politique extérieure encore plus confuse, inconséquente et imprévisible qu’elle ne l’est actuellement – notamment sur le dossier russe.

Le Kremlin profiterait pleinement de la situation si sa politique était orientée vers une perpétuation du statu quo dans le Donbass.

De plus, il n’y a aucune raison pour que la Russie cesse soudain d’être considérée comme un « actif toxique » par la Maison-Blanche. Dans les premières heures de l’Ukraine-Gate, n’a-t-on pas vu la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, appeler à y chercher « la patte des Russes » ?

L’affaiblissement de M. Zelensky n’est pas non plus une bonne nouvelle pour Moscou. En effet, sur la scène intérieure ukrainienne, il a moins de chance de profiter à la Plateforme d’opposition du prorusse Iouri Boïko qu’à la Solidarité européenne de l’ancien président Petro Porochenko, voire aux formations nationalistes les plus extrêmes. Un Zelensky déstabilisé sera dans l’incapacité de s’imposer face à une large frange de l’élite ukrainienne qui ne veut entendre parler ni de la « formule Steinmeier » ni, a fortiori, des Accords de Minsk.

Le Kremlin profiterait pleinement de la situation si sa politique était orientée vers une perpétuation du statu quo dans le Donbass. Certes, en cinq ans de guerre, un parti favorable à ce type de scénario s’est constitué en Russie. Cependant, au-delà de la catastrophe humanitaire et de l’impasse dans laquelle se trouvent les relations russo-ukrainiennes depuis plusieurs années, l’enlisement du conflit est aussi synonyme de scission en Europe et de gouffre croissant entre la Russie et l’Occident. Un éloignement inquiétant, alors même que la gravité des problèmes mondiaux actuels exigerait au contraire que des ponts soient jetés entre l’une et l’autre. Si la politique étrangère russe vise réellement une sortie de crise sur la base d’un compromis acceptable par toutes les parties, alors le Kremlin n’a aucune raison de se satisfaire de la situation actuelle.

Joe Biden et Petro Poroshenko à Kiev, le 16 janvier 2017. Credit : Genya Savilov/AFP

Il va sans dire que Moscou ne peut même pas venir en aide à Donald Trump ; la moindre manifestation de soutien serait aussitôt exploitée par les adversaires politiques du président américain comme le cadeau tant attendu, la preuve tant espérée d’une collusion.

En revanche, le Kremlin peut et doit aider Volodymyr Zelensky. Il dispose sur ce plan d’un large éventail d’instruments, allant d’un assouplissement ostensible de sa position lors des négociations à la prise d’initiatives unilatérales – adoucissement du discours officiel, mise en place de nouveaux canaux de communication, etc. En d’autres termes, il est temps pour Moscou de faire enfin preuve, à l’égard de Kiev, de l’empathie nécessaire à la réalisation de sa politique.

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