Sergueï Tchemezov : le patron du complexe militaro-industriel

Sergueï Tchemezov, proche de longue date de Vladimir Poutine et PDG du conglomérat d’État Rostec, est aujourd’hui considéré comme l’une des personnalités les plus influentes du pays. Il serait même pressenti pour le poste de Premier ministre, en remplacement de Dmitri Medvedev.

Sergueï Tchemezov et Vladimir Poutine, qui ont tous deux 67 ans cette année, se sont connus il y a plus de trente ans à Dresde, en Allemagne. De 1983 à 1988, Tchemezov travaille au bureau est-allemand du groupe Loutch, une entreprise ultrasecrète du complexe militaro-industriel soviétique. L’actuel président arrive en 1985, en tant qu’officier du KGB chargé du renseignement en Allemagne de l’Est, où il reste jusqu’en 1990.

« Dans les missions de longue durée à l’étranger, on a naturellement tendance à fréquenter ses compatriotes. Nous habitions le même immeuble et nous côtoyions dans le cadre du travail », se souvient Sergueï Tchemezov en 2005, dans un entretien accordé au magazine Itogi.

Recommandé par Poutine

De retour en URSS, Vladimir Poutine entame sa carrière politique aux côtés du maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. Sergueï Tchemezov, de son côté, est nommé, à Moscou, directeur adjoint de l’agence Sovintersport, qui négocie les contrats des sportifs russes à l’étranger.

La distance ne rompt pas les liens entre les deux hommes : « Nous continuions de nous croiser de temps à autre pour le travail, et de nous voir en amis. Nous nous rendions même parfois visite, quoique rarement », poursuit l’actuel patron de Rostec.

« Certains considèrent que la vente d’armes est une activité honteuse, qu’il est immoral de faire le commerce d’engins de mort. Je ne suis pas de cet avis. »

En 1996, Tchemezov connaît des difficultés à Sovintersport, qui supporte mal l’ouverture du « marché » sportif à la concurrence. Poutine le fait entrer à la Direction des affaires présidentielles, qu’il a rejointe dès la démission de Sobtchak, la même année.

Au service du commerce extérieur, Sergueï Tchemezov s’occupe principalement d’établir les droits de propriété de la jeune Fédération de Russie sur les biens immobiliers et fonciers ayant appartenu autrefois à l’Union soviétique et à l’Empire. En 1999, Poutine est nommé Premier ministre, et Tchemezov prend la tête de l’entreprise publique Promexport, spécialisée dans la vente d’armes et de technologies militaires à l’étranger. Une fonction qu’il assume pleinement : « Certains considèrent que la vente d’armes est une activité honteuse, qu’il est immoral de faire le commerce d’engins de mort. Je ne suis pas de cet avis. Vous savez ce qu’on dit : Si tu veux la paix, prépare la guerre », déclare-t-il quelques années plus tard.

Armes, voitures et titane

Au début des années 2000, Promexport fusionne avec le groupe Rosvooroujenie pour former Rosoboronexport. Officiellement présidée par Andreï Belianinov, ancien adjoint de Tchemezov ayant également travaillé en Allemagne dans les années 1980, la structure est en réalité dirigée par l’« ami » de Poutine, élu président de la Russie en 2000.

À l’époque, plusieurs sociétés ont le droit d’exporter des armes. Peu à peu, Tchemezov s’assure le monopole de l’activité, et Rosoboronexport touche des commissions, en tant qu’intermédiaire, sur l’intégralité des transactions. Le groupe s’étend et se diversifie : il prend notamment le contrôle du constructeur automobile AvtoVAZ, puis du leader russe de la production de titane, VSMPO Avisma.

Sergueï Tchemezov (au premier plan) lors d’une conférence consacrée aux opérations spéciales en Syrie. Centre national de direction de la défense de la Fédération de Russie, le 30 janvier 2018. Source : RIA Novosti

En 2007, l’État russe fonde le conglomérat Rostekhnologii, qui intègre Rosoboronexport. La nouvelle structure poursuit son expansion par l’acquisition d’aéroports régionaux, de laboratoires pharmaceutiques et d’établissements de soins…

En 2012, le groupe se modernise : il raccourcit son nom en Rostec, se dote d’un nouveau slogan – « Partenaire du développement » – et renonce à son ancien logo : la très soviétique étoile rouge est abandonnée au profit d’un carré composé de quatre flèches noires. Le conglomérat, qui regroupe aujourd’hui plus de sept cents entreprises, a réalisé en 2018 un bénéfice net de 128,1 milliards de roubles (1,8 milliard d’euros, en hausse de 6 % par rapport à l’année précédente) et un chiffre d’affaires de 1 640 milliards de roubles (23,1 milliards d’euros). Toutefois, selon certains analystes, ces chiffres ne sauraient refléter l’état de santé réel d’une structure alimentée par des fonds publics et dont le fonctionnement demeure très opaque. « La Russie traverse une période de stagnation, et j’ai du mal à croire que Rostec fasse exception. Mais Tchemezov a au moins le mérite d’avoir racheté de nombreuses usines qui, sans cela, auraient probablement eu du mal à survivre », admet le politologue Gueorgui Bovt, interrogé par Le Courrier de Russie.

Sa collègue, Tatiana Stanovaïa, est d’un autre avis : « Les exportations d’armes explosent ; elles ont atteint un volume de près de 14 milliards de dollars en 2018. La Russie est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial d’armement après les États-Unis, rappelle-t-elle. On peut dire que Tchemezov a réalisé, jusqu’ici, un parcours sans faute. Le président doit être content de lui… »

Passionné de chasse et de karaoké

Selon la presse russe, au milieu des années 2000, Tchemezov, qui a le grade de général-colonel, aurait refusé la direction du FSB. Le personnage n’en est pas moins exposé : en 2006, bien avant le début de la crise ukrainienne, Rostec est l’une des premières entreprises russes à faire l’objet de sanctions américaines, après la livraison de chasseurs Su-30 à Caracas. Depuis 2014, son PDG est sur la liste noire du Trésor américain.

« Tchemezov fait incontestablement partie du premier cercle, des vingt personnalités les plus influentes du pays. Il doit ce statut autant à sa proximité avec Poutine qu’à la puissance économique acquise par Rostec », résume le politologue Mikhaïl Vinogradov.

Quand le fils Tchemezov lance sa marque de vêtements (World Peace LLC), le 24 octobre 2019, le père n’est jamais loin. Source : Vladislav Shatilo / RBC

Sergueï Tchemezov touche à tout. Il fait partie des initiateurs du système de taxe électronique sur les poids lourds, dont l’instauration, en 2015, avait provoqué un vaste mouvement de grève chez les routiers. Une des filiales de Rostec, spécialisée dans le stockage de données, a bénéficié de l’adoption des lois antiterroristes de 2016, qui contraignent les opérateurs de téléphonie mobile et fournisseurs d’accès à internet à conserver l’historique des communications de leurs utilisateurs. Enfin, des filiales du groupe pourraient également participer à la fabrication des équipements nécessaires à la mise en place de l’« internet souverain », censé garantir le fonctionnement du réseau en Russie si le pays se trouvait déconnecté de la Toile mondiale.

Le patron de Rostec est connu pour avoir pratiqué la boxe à un bon niveau dans sa jeunesse, à Irkoutsk, ainsi que pour sa passion de la chasse ‒ un hobby qu’il aurait découvert pendant son séjour à Dresde, et qu’il associerait, selon certaines sources, à un autre, le karaoké. Il disposerait d’ailleurs d’installations musicales dernier cri dans son avion privé : il y a une dizaine d’années, de retour d’un salon d’armement, il aurait demandé au pilote de faire quelques tours supplémentaires au-dessus de Moscou, le temps de terminer sa chanson…

Futur Premier ministre ?

Pour un dirigeant aussi proche du pouvoir, Sergueï Tchemezov fait preuve d’une rare liberté de parole et d’action. Selon une rumeur abondamment commentée sur internet, il soutiendrait ainsi financièrement des médias critiques envers le régime, tels le journal Novaïa gazeta et la chaîne internationale russophone RTVi. Comme le soulignent toutefois les observateurs, ces deux médias ont des publics trop restreints pour réellement menacer le pouvoir. En outre, les émissions politiques de la chaîne ont adopté un ton beaucoup moins virulent depuis l’arrivée du patron de Rostec : « Aujourd’hui, RTVi est totalement inoffensive. Si elle se mettait à soutenir Navalny, par exemple, le vent tournerait peut-être pour Tchemezov », ironise Gueorgui Bovt.

Dans une interview accordée au quotidien russe RBC en septembre dernier – juste après la vague de manifestations de l’opposition –, Sergueï Tchemezov a alimenté les commentaires concernant ses propres ambitions politiques : « Les gens sont trop en colère, ce n’est dans l’intérêt de personne. La présence d’une opposition saine, d’une véritable force de proposition, serait bénéfique au pouvoir », déclarait-il alors.

Medvedev est aujourd’hui le seul auquel le président fasse entièrement confiance.

Aussitôt, plusieurs blogs politiques et chaînes Instagram, estimant qu’une prise de position aussi indépendante ne pouvait témoigner que d’une montée en puissance fulgurante, ont affirmé, citant des « sources bien informées », que Sergueï Tchemezov était pressenti pour remplacer bientôt Dmitri Medvedev à la tête du gouvernement.

Le politologue Alexeï Makarkine est plus prudent : « Tchemezov est représentatif de ces hauts responsables qui souhaitent l’instauration d’un dialogue avec l’opposition, à l’image de ce qui s’est passé au moment de l’affaire Golounov, ce journaliste accusé de possession de stupéfiants sur la base de preuves falsifiées et rapidement lavé de tout soupçon, sous la pression de l’opinion publique et grâce à une intervention directe du Kremlin. Le problème, c’est que des opposants qui accepteraient une telle entente seraient aussitôt discrédités auprès de leurs sympathisants. »

Autre « signe incontestable » d’un prochain remaniement, selon les mêmes commentateurs : le président de Rostec s’est vu décerner le titre de Héros de la Fédération de Russie, la distinction la plus élevée du pays. Le quotidien Vedomosti, citant un haut fonctionnaire, affirme que cette décoration récompense « la contribution majeure [de Sergueï Tchemezov] au développement du complexe militaro-industriel de la Russie et au renforcement de ses capacités de défense ». Contrairement à l’usage, toutefois, le décret de nomination n’a pas été publié sur le site du Kremlin.

Un hôte de marque pour le 10e anniversaire de Rostec.
Source : Michael Metzel / TASS

Certains observateurs demeurent néanmoins sceptiques. « Le poste de Premier ministre représente une charge et des responsabilités très lourdes, et personne, parmi les fidèles du président, ne s’y risquerait volontairement », avance Tatiana Stanovaïa.

Mikhaïl Vinogradov est plus mesuré : « Sergueï Tchemezov est pleinement satisfait de sa situation actuelle. Il n’acceptera de promotion qu’à condition qu’elle ne fasse pas de jaloux au sein de l’administration présidentielle. » Hors de question, pour le patron de Rostec, de se faire des ennemis trop haut placés…

Si Gueorgui Bovt estime pour sa part que Sergueï Tchemezov pourrait être intéressé par le poste, il ne croit pas non plus à ce scénario. « Poutine n’est pas amateur de revirements politiques soudains. Et surtout, Medvedev est aujourd’hui le seul à avoir l’entière confiance du président. Les autres membres de son entourage bénéficient d’un crédit somme toute limité. » Pour le politologue, le remplacement de Dmitri Medvedev « ne pourrait être la conséquence que de changements véritablement catastrophiques dans l’économie russe. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *