Russie-Venezuela : une amitié durable

Au Venezuela, la balance penche de plus en plus du côté… du Kremlin. Grâce au soutien de la Russie, le régime de Nicolas Maduro est sauvé et la menace d’intervention américaine semble écartée. Cependant, le pays est toujours au bord de la faillite.

Le 25 septembre 2019, le président vénézuélien, Nicolas Maduro, rendait visite, à Moscou, à son puissant allié, Vladimir Poutine. Un déplacement initialement prévu pour le mois de juillet, puis reporté au 30 septembre pour l’ouverture, à Sotchi, de la 16édition du forum international Valdaï, avant d’être finalement avancé, à l’initiative du président russe. À noter qu’en acceptant cette invitation, Nicolas Maduro renonçait à participer à la 74e session de l’Assemblée générale de l’ONU (24-30 septembre). Vladimir Poutine, pour sa part, avait déjà fait savoir qu’il ne s’y rendrait pas.

Éloge de la négociation

De cet entretien entre les deux chefs d’État, les observateurs russes ont retenu cette phrase de Vladimir Poutine : « La Russie continue de soutenir sans faille toutes les institutions légitimes du pouvoir au Venezuela, y compris la présidence et le parlement. Et nous soutenons aussi de façon inconditionnelle le dialogue que vous menez, Monsieur le Président, avec les forces de l’opposition. » Le président russe s’est montré très clair : un refus de négocier serait « nuisible pour le pays et menacerait l’équilibre social ».

Ce conseil, Vladimir Poutine l’avait déjà formulé lors de sa dernière rencontre avec son homologue, au début de l’année. À l’époque, le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, venait de s’autoproclamer président du pays par intérim, soutenu par le parlement et de nombreux États d’Amérique latine, et les jours de Maduro à la tête du Venezuela semblaient comptés.

Contrairement aux prévisions de nombreux observateurs, l’armée vénézuélienne est restée loyale à Nicolas Maduro, qui est sorti renforcé de la crise.

Fin septembre, le Kremlin a réitéré son avertissement de façon plus appuyée. Même message du côté du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, qui a récemment fait savoir que Moscou avait « établi des contacts » avec les partisans de Guaido, regrettant toutefois leur caractère « sporadique ». Le sous-entendu est clair : le Kremlin ne continuera de soutenir le président vénézuélien élu qu’à la condition que celui-ci parvienne à s’entendre avec ses adversaires politiques.

Dans le même temps, un constat s’impose : Juan Guaido a échoué à renverser le gouvernement. L’armée vénézuélienne est restée loyale à Nicolas Maduro, qui est sorti renforcé de la crise. La situation économique reste cependant désastreuse : le pays affiche une inflation de plus d’1 300 000 % et un taux de chômage de 34 %, tandis que le PIB à chuté de 18 % en un an, mais le calme est revenu dans les rues.

Le président en exercice peut désormais envisager plutôt sereinement de rester en fonction jusqu’au bout de son mandat, à la fin de 2025.

Washington s’en lave les mains

Cette stabilité est due à plusieurs facteurs. Bien sûr, les dissensions apparues cet été au sein de l’opposition ont grandement permis au pouvoir de réaffirmer son autorité.

Toutefois, le « salut » du régime s’explique aussi largement par le changement d’attitude de Washington. Alors qu’au début de l’année, Donald Trump exigeait chaque matin un compte-rendu de la situation à Caracas, cet intérêt semble s’être éteint. De plus, le président américain a eu beau affirmer, en limogeant fin septembre le principal « faucon » de son administration – le conseiller à la sécurité nationale John Bolton –, que seul ce dernier l’avait retenu de prendre des mesures « véritablement radicales » vis-à-vis de Caracas, il paraît aujourd’hui clair que Washington n’a jamais eu sérieusement l’intention d’envoyer des troupes au Venezuela. Quant aux États sud-américains, s’il leur est arrivé d’évoquer une possible « intervention humanitaire » afin de stopper l’afflux de réfugiés – 4,2 millions de personnes ont quitté le Venezuela depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro, en 2013 –, ils ne se seraient jamais risqués à aucune action d’envergure sans le soutien des États-Unis.

Plus de quatre millions de Vénézuéliens ont déjà fui la crise. Crédit : EPA

Au demeurant, de ce côté-là aussi, l’équilibre des forces pourrait évoluer rapidement. À la veille de l’élection présidentielle en Argentine, prévue pour la fin d’octobre, les observateurs donnent gagnant le candidat péroniste Alberto Fernandez, qui envisage de nommer à la vice-présidence Cristina Fernandez de Kirchner. On connaît les relations d’amitié que cette dernière, qui a dirigé le pays de 2007 à 2015, entretient avec Vladimir Poutine : en visite à Buenos Aires en juillet 2014, le président russe s’était même fendu d’un air d’accordéon, sous les applaudissements et le regard admiratif de celle que l’on surnomme parfois la « Chavez en jupon ». Il est évident que si les péronistes reviennent sur le devant de la scène politique, Maduro verra un poids lourd régional quitter le camp de ses adversaires.

Ainsi, selon Tatiana Roussakova, experte du think tank russe Centre d’étude des crises sociales, en se rendant à Moscou, le président Maduro « a envoyé un message à ses opposants de l’intérieur, à ses voisins d’Amérique latine, aux États occidentaux et même à la Chine : la Russie continue de le soutenir ».

Caracas espère donc que l’affichage de son « alliance indestructible » avec Moscou fera réfléchir les pays membres de l’Organisation des États américains, que le Venezuela a quittée en avril 2019. Pour l’heure, la Russie s’est toutefois contentée d’exprimer sa « préoccupation » après l’annonce des sanctions prises par l’organisation, le 23 septembre, contre une série de personnalités et entreprises vénézuéliennes…

Frères d’armes

Devant son homologue, Vladimir Poutine s’est félicité de la hausse de 10 % des échanges commerciaux enregistrée ces derniers mois entre les deux pays. Toutefois, aucune signature de nouveau contrat économique majeur ni aucun prêt supplémentaire n’ont été évoqués au cours de l’entretien, selon le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. On peut comprendre cette prudence. La Russie, qui a injecté en treize ans 17 milliards de dollars dans l’industrie pétrolière vénézuélienne, se soucie surtout, à l’heure actuelle, de protéger ses investissements. Au plus fort de la crise, les experts estimaient que Moscou avait peu de chances de revoir un jour la couleur de son argent. À mesure que s’éloigne la menace d’un changement de régime, le Kremlin a des raisons d’être plus optimiste.

Par ailleurs, depuis de longs mois, les médias et les responsables politiques occidentaux accusent la Russie de soutenir militairement le régime vénézuélien. L’arrivée à l’aéroport international Maiquetía de Caracas, à la fin de mars dernier, de deux avions de l’armée russe transportant près de cent soldats, avait notamment provoqué la fureur de Donald Trump, qui avait sommé les Russes de « quitter le pays ».

« Le seul État qui continue d’acheter de l’or noir à Caracas est la Russie par l’intermédiaire du groupe public Rosneft. »

De son côté, Moscou se justifie en évoquant des accords de coopération militaire bilatérale signés il y a longtemps, aux termes desquels la Russie se doit d’assurer la maintenance des armements fournis à Caracas, ainsi que la formation des soldats vénézuéliens à leur utilisation. Des officiers et instructeurs militaires font régulièrement le voyage afin d’honorer ces engagements. En juillet 2019, Sergueï Riabkov annonçait qu’il n’y avait « presque pas » de spécialistes militaires russes au Venezuela, précisant toutefois que ceux qui s’y trouvaient « pourraient être bientôt remplacés, dans le cadre d’une rotation ordinaire ».

Comme en écho à Vladimir Poutine, qui soulignait devant Nicolas Maduro « la nécessité de poursuivre et renforcer » cette coopération militaire et technique bilatérale, la presse russe a révélé, fin septembre, le débarquement à Caracas d’un nouveau groupe de soldats russes ‒ une nouvelle rapidement confirmée par le président vénézuélien. Bien que l’armée de Caracas conduise actuellement des exercices militaires à proximité de la frontière avec la Colombie – un des États les plus violemment opposés au « dictateur Maduro » et terre d’asile de nombreux opposants –, cette annonce n’a pas suscité, pour l’heure, la moindre réaction de la part des Occidentaux.

Impasse pétrolière

En dépit d’une conjoncture politique et diplomatique plutôt favorable, le régime vénézuélien n’est pas tiré d’affaire. Le Venezuela, qui extrayait plus de trois millions de barils de pétrole par jour à la fin des années 1990, atteint actuellement péniblement les 700 000 ; ce chiffre pourrait encore s’effondrer, d’ici à la fin de l’année, jusqu’à 500 000, voire 350 000 barils, selon le journal vénézuélien El Nacional.

Nicolas Maduro s’essaie à l’épée offerte par le directeur général de Rosneft, Igor Setchine, en marge d’une signature de contrats énergétiques, en juillet 2016. Crédit : Carlos Becerra / Bloomberg

En cause, en premier lieu, l’absence de marchés d’écoulement. Depuis que les États-Unis ont imposé un embargo total sur les importations en provenance de Caracas et menacent de sanctions tous les pays continuant de s’y fournir, le Venezuela n’a quasiment plus de clients pour son pétrole. Même la Chine a renoncé récemment à ses projets d’achats massifs.

De fait, les réservoirs de la plus grande compagnie pétrolière du pays, le groupe public Petroleos de Venezuela, débordent. « Les cales des tankers stationnés dans les ports contiennent entre dix et vingt millions de barils », note l’analyste vénézuélien Francisco Moraldi, qui ajoute : « Le seul État qui continue d’acheter de l’or noir à Caracas est la Russie par l’intermédiaire du groupe public Rosneft, qui l’envoie dans ses raffineries d’Inde. »

Francisco Moraldi souligne toutefois que la Russie connaît elle-même des difficultés pour écouler ses stocks d’hydrocarbures : à ce jour, trente millions de barils de pétrole brut invendus sont immobilisés dans ses navires citernes. Moscou ne continuera pas éternellement à sacrifier ses propres intérêts pour aider ses « frères vénézuéliens », qui pourraient finir par lui coûter trop cher. Pour Maduro, la séquence actuelle tient plutôt de la trêve que de la victoire.

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