Réchauffement climatique : Les Russes entre inquiétude et déni

En mer de Sibérie occidentale, une équipe de chercheurs russes a enregistré des rejets records de méthane dans l’atmosphère. Cette conséquence de la fonte du permafrost pourrait obliger la Russie à prendre au sérieux le problème du réchauffement climatique.

Partis en expédition au large de l’île Bennett, les scientifiques de l’Université polytechnique de Tomsk (Sibérie) ont enregistré une concentration atmosphérique de méthane six à sept fois supérieure au taux mondial. Le phénomène se manifeste même de manière très concrète par la formation de colonnes de bulles remontant à la surface et donnant aux eaux sombres de l’Arctique une teinte vert émeraude…

« En une quarantaine d’expéditions dans la région, je n’avais jamais assisté à des remontées de gaz aussi intenses », a confié l’océanologue Igor Semiletov, membre de l’Académie des sciences de Russie.

Cet exemple est un des nombreux signes tangibles du changement climatique dans le pays. Le permafrost, la partie du sol gelée en permanence, couvre près des deux tiers du territoire russe et le développement de micro-organismes méthanogènes en fait une bombe à retardement. Sa fonte progressive, liée à la hausse de la température moyenne du globe, provoque un rejet massif de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, accélérant le réchauffement climatique. Les données officielles sont claires : entre 1976 et 2018, la température s’est élevée de 0,47 degré par décennie en Russie. C’est 2,5 fois plus vite que dans le reste du monde.

Même en doublant sa production charbonnière, la Russie resterait dans les clous de l’accord de Paris sur le climat.

Le phénomène a également des répercussions sur les infrastructures (affaissements de routes, effondrements d’immeubles) et sur l’environnement : l’assèchement des tourbières favorise les départs de feux – autres sources massives de gaz à effet de serre. Au début d’octobre, les autorités russes ont annoncé l’extinction des derniers incendies qui ravageaient les forêts sibériennes depuis le printemps dernier. Si leur origine criminelle a été plusieurs fois évoquée, les scientifiques voient dans leur répétition annuelle une autre conséquence du réchauffement et de l’assèchement des sols.

Entre deux chaises

L’inquiétude suscitée par ces signaux ne saurait faire oublier la complexité et le caractère global du problème climatique. Sans doute est-ce le sens de la remarque de Vladimir Poutine qualifiant la militante écologiste suédoise Greta Thunberg (qui avait indirectement critiqué la Russie, quatrième émetteur mondial de gaz à effet de serre, dans son discours à la tribune de l’ONU en septembre) de « petite fille gentille et sincère » à laquelle les adultes n’ont pas tout expliqué. Le 2 octobre dernier, lors de la Semaine russe de l’énergie, organisée à Moscou, le président russe a précisé sa pensée : « Les populations d’Afrique et d’Asie souhaitent atteindre le niveau de confort des Européens. Faut-il le leur permettre à condition qu’ils utilisent uniquement l’énergie solaire ? Se rend-on compte des investissements inimaginables que cela coûte ? » Pour le président russe, voilà la manière dont il faudrait présenter la problématique aux jeunes qui s’intéressent à l’écologie.

 « En grève pour le climat ». En Russie, 700 personnes seulement ont participé à la marche pour le climat du 4 octobre 2019. Crédit : ZHANNA ISMAILOVA

Au demeurant, la position du Kremlin peut sembler ambiguë. D’un côté, il soutient l’accord de Paris sur le climat ; de l’autre, la production de charbon (qui alimente la majorité des centrales électriques du pays) constitue, avec le pétrole et le gaz, un des piliers du modèle économique russe. Elle a ainsi atteint un niveau record en 2018, avec 439,3 millions de tonnes extraites, et la stratégie de développement actuellement à l’étude au ministère de l’Énergie prévoit une augmentation de 50 %, à 660 millions de tonnes annuelles. La Russie deviendrait ainsi le premier exportateur de charbon au monde.

Il faut dire que les décideurs russes ont bien fait leurs calculs. En signant l’accord de Paris en avril 2016, Moscou s’est engagée à ramener, avant 2030, ses émissions de gaz à effet de serre à 70 % de leur niveau de 1990. Or, il y a trente ans, presque toute l’industrie lourde soviétique fonctionnait au charbon. Ainsi, même en augmentant sa production charbonnière et malgré la disparition de millions d’hectares de forêts, le pays devrait être très en deçà du plafond fixé (entre 25 % et 30 % des émissions de 1990, selon les estimations).

Certains voient dans le réchauffement climatique une blague, une « théorie comme une autre », voire un bienfait susceptible d’adoucir le rude climat local…

Toutefois, il serait exagéré d’en déduire que le Kremlin considère la question comme réglée. Selon des sources proches du pouvoir, les intempéries sibériennes de l’été (incendies et inondations) et les conséquences dramatiques pour les populations (isolement, pertes de récoltes et de logements, risques d’épidémies) ont profondément marqué Vladimir Poutine, qui placerait désormais la « menace climatique » au cœur de ses préoccupations au niveau tant national qu’international.

Arriviste et attardée…

Une grande majorité des Russes ne partagent pas l’inquiétude de leur président. Ils ne sont certes pas indifférents aux problèmes écologiques, comme le prouvent les récentes mobilisations contre des projets industriels au bord du lac Baïkal ou contre les chantiers des décharges géantes à Chies (région d’Arkhangelsk) et en banlieue de Moscou. Mais à chaque fois, ce sont essentiellement les riverains qui s’offusquent des dégradations de leurs conditions de vie : pour la plupart des Russes, le réchauffement planétaire demeure une menace abstraite. Certains y voient même une blague, une « théorie comme une autre », voire un bienfait susceptible d’adoucir le rude climat local…

Quant à la militante suédoise, sa posture irrite, et beaucoup la considèrent comme une arriviste qui ne mérite que sarcasme et mépris. « Elle se prend pour qui, cette oie blanche, à faire la morale aux grandes personnes ? », « Qu’est-ce qu’elle comprend au monde d’aujourd’hui ? », « On va bientôt découvrir qu’elle est en fait une créature du lobby de l’atome ! » : les internautes exploitent abondamment l’âge (16 ans) et le handicap (syndrome d’Asperger, une forme d’autisme) de la lycéenne, qui la rendraient inaptes à juger de l’état du monde et à exprimer un point de vue pertinent. Chez certains intellectuels, le mépris va jusqu’à l’insulte : « Cette activiste suédoise en bas âge est surtout une dangereuse schizophrène, sa place est à l’asile pour l’empêcher de mordre. Le monde a perdu la tête s’il s’emballe pour une malade mentale », écrit sur Twitter Evgueni Ponassenkov, un historien considéré comme progressiste.

Greta Thunberg, « jeune fille intelligente au grand cœur » pour les uns, « dangereuse schizophrène » pour les autres. Crédit : Eric Baradat / AFP

Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, s’est également montré soucieux de la santé de la jeune Suédoise : « L’important est qu’elle aille bien, qu’elle ne soit pas surmenée émotionnellement et que son fragile organisme d’enfant supporte tout ce qui lui arrive », a-t-il confié. Avant d’assurer : « Il faut simplement lui expliquer que beaucoup de pays font énormément [en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique, ndlr] ». La situation écologique demeure toutefois, selon lui, « très préoccupante ».

Enfance gâchée

Face à l’urgence climatique, l’opinion russe est partagée, et tout le monde n’approuve pas les sarcasmes et la méchanceté dont Greta Thunberg est la cible. La revue Snob (qui s’adresse à des lecteurs plutôt éduqués et urbains) a ainsi présenté la militante comme une jeune fille intelligente au grand cœur, dont les préoccupations traduisent celles des populations des pays développés – par opposition aux Russes, qualifiés d’« aborigènes à la compréhension du monde archaïque » et qui seraient moins en phase avec les défis majeurs de la planète.

Cette prétendue conscience aiguisée de la situation actuelle ne semble pas pourtant prémunir Greta Thunberg contre l’exagération. « Vous avez volé mes rêves et mon enfance » : cette exclamation de la jeune fille, à la tribune de l’ONU, sonne particulièrement faux aux oreilles des Russes, habitués depuis des décennies à la morgue et aux outrances verbales de leurs dirigeants. Pour eux, les millions d’enfants qui meurent de faim dans le monde peuvent parler ainsi, pas la jeune Greta Thunberg. Si la phrase a été écrite par elle, il s’agit d’une erreur de jeunesse ; si son discours a été rédigé par un adulte, alors c’est de la manipulation pure et simple.

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