L’architecture : reflet de l’ambition politique

Dans les grandes villes russes, les quartiers d’affaires voient se multiplier les tours. Le Courrier de Russie a rencontré l’architecte Filipp Nikandrov, auteur des gratte-ciels Evolioutsia (Moscou) et Lakhta Center (le nouveau siège de Gazprom, à Saint-Pétersbourg).

En matière d’architecture urbaine, Moscou et Saint-Pétersbourg semblent avoir fait le choix, ces dernières années, de la verticalité…

Filipp Nikandrov : Depuis dix ans, Moscou est en effet la ville d’Europe qui construit le plus de gratte-ciels. Sur les dix plus hautes tours du continent européen, six sont à Moscou, et une, la plus haute de Russie, à Saint-Pétersbourg (le Lakhta Center et ses 462 mètres de haut). La capitale tchétchène, Grozny, est en train d’achever l’édification de la deuxième tour du pays en taille (435 mètres). 

Comme tous les phénomènes de société majeurs, cette tendance enthousiasme les uns – surtout les jeunes ou les plus « progressistes » – et irrite les autres – plus conservateurs, généralement plus âgés. Cependant, la Russie ne fait que renouer avec ses ambitions architecturales passées. Dans les années 1930, l’URSS s’était lancée dans une véritable « course à la hauteur », rivalisant avec l’Occident – dont témoigne notamment le projet, jamais achevé, de Palais des Soviets, qui devait culminer à 400 mètres, un record absolu pour l’époque. Après la guerre, Moscou érige les célèbres « Sept sœurs » staliniennes [dont l’Université Lomonossov et le ministère des Affaires étrangères, ndlr], conçues comme des réponses aux célèbres immeubles new-yorkais. Le centre de radio-télédiffusion d’Ostankino, achevé en 1967, a conservé dix ans durant son titre de plus haute tour autoportante du monde. 

La construction de gratte-ciels est toujours une question d’image et de prestige national, une affirmation de puissance. Même la fondation de Saint-Pétersbourg, capitale de l’Empire russe, a commencé avec la construction de la flèche qui surplombe le clocher de la cathédrale Pierre-et-Paul, la plus haute du pays.

Après la guerre, Moscou se reconstruit. Ici, l’université d’État Lomonossov, en chantier de 1949 à 1953. Source : sell-off.livejournal

Historiquement, à chaque fois qu’un pays se renforce sur le plan économique et militaire, il se lance dans de nouvelles constructions de ce type. En érigeant la Tour Eiffel à Paris, à la veille de l’Exposition universelle de 1889, la France affiche aussi son ambition. On assiste au même phénomène dans de nombreux pays en développement ou dans les monarchies pétrolières, qui construisent à tour de bras afin de faire parler d’eux et d’inscrire leurs capitales sur la liste des destinations touristiques incontournables.

Outre ce désir d’afficher sa puissance, qu’est-ce qui motive ce type de construction ?

F. N. : Il y a un facteur économique évident. Les États-Unis ont beaucoup construit de gratte-ciels au moment de la Grande Dépression, profitant du faible coût de la main d’œuvre. Aujourd’hui, en Amérique et en Europe, un ouvrier du bâtiment, même dépourvu de qualification, coûte cher. À l’inverse, en Chine, aux Émirats arabes unis ou en Arabie saoudite, par exemple, la main-d’œuvre est extrêmement bon marché. C’est aussi le cas en Russie, où de très nombreux immigrés d’Asie centrale notamment, déclarés ou non, sont prêts à travailler pour des salaires de misère. 

« Contrairement à un stéréotype malheureusement bien ancré, la Russie est un pays très ouvert ; elle a toujours volontiers emprunté à l’expérience occidentale, notamment en matière de construction. »

Le boum de la construction de bureaux de prestige, à Moscou, entre 2000 et 2005, correspond également à un afflux sans précédent de revenus tirés des hydrocarbures, à une époque où le baril de Brent dépassait les cent dollars. C’est alors qu’est née l’idée de transférer le siège de Gazprom de Moscou à Saint-Pétersbourg – qui a débouché sur le projet du complexe Lakhta Center. 

Pour en revenir à l’affirmation de puissance, elle revêt une acuité toute particulière en Russie, où nous souffrons, historiquement, d’un complexe d’infériorité. Notre peuple relativement jeune, installé sur d’immenses étendues à cheval sur l’Europe et l’Asie, a toujours cherché à impressionner le « vieux continent », qu’il considère comme le berceau de la civilisation mondiale. L’architecture nous sert ainsi de vitrine pour mettre en valeur les aspects les plus modernes de notre société. De fait, nous nous tenons informés des grandes évolutions mondiales de la discipline, nous faisons venir des architectes étrangers et utilisons les dernières technologies développées ailleurs. 

C’est une des grandes différences entre la Russie et les États-Unis. Par protectionnisme, ces derniers refusent souvent d’importer certaines technologies développées par les Européens. La Russie, elle, est totalement ouverte à ces savoir-faire.

Le centre de radio-télédiffusion d’Ostankino de Moscou, troisième tour autoportante du monde (540 mètres). Source : pilothub

Certains bâtiments du quartier d’affaires Moskva City utilisent ainsi depuis longtemps le système d’ascenseur TWIN, développé par le groupe allemand Thyssen, que les Américains n’ont certifié que l’année dernière – seulement dans certains États – et n’ont encore adopté nulle part. De leur côté, les étrangers viennent volontiers donner libre cours à leur créativité à Moscou, où le prix de l’immobilier est aujourd’hui comparable à celui de grandes villes européennes comme Berlin, Amsterdam ou Stockholm. 

Cette pratique ne date pas d’hier : il y a trois siècles, de nombreux architectes étrangers ont participé à la construction de Saint-Pétersbourg…

F. N. : C’est vrai. Contrairement à un stéréotype malheureusement bien ancré, la Russie est un pays très ouvert ; elle a toujours volontiers emprunté à l’expérience occidentale, notamment en matière de construction. Au Moyen Âge, déjà, des architectes lombards avaient participé au chantier du Kremlin de Moscou ! Il faut dire que, jusqu’à Pierre le Grand (1672-1725), la Russie ne possédait pas d’école d’architecture digne de ce nom.

Est-ce que la situation a changé ? 

F. N : Hélas, non. Et c’est dû pour beaucoup au manque de financements. Les écoles occidentales rémunèrent correctement leurs enseignants, elles invitent des professionnels renommés en tant qu’intervenants extérieurs. À l’inverse, les enseignants des écoles d’architecture russes sont généralement des gens qui n’ont jamais rien construit… Toutefois, les choses changent peu à peu, principalement grâce à internet. Les étudiants vont chercher l’information partout où elle se trouve, ils se forment de façon autonome. J’ai pu le constater personnellement à la lecture des mémoires et des thèses des jeunes diplômés que je recrute.

Faut-il s’attendre à un changement de tendance dans l’architecture russe ? 

F. N. : À Moscou, de nouvelles tendances se profilent déjà. Là encore, le facteur économique joue un rôle central. La capitale concentre 70 % des ressources financières du pays. Or là où il y a de l’argent, il y a de la demande – et donc une concurrence qui, à son tour, engendre la qualité. En province, les choix d’urbanisme sont malheureusement trop souvent dictés par le goût personnel des responsables régionaux ou locaux… 

« Le retour en grâce de l’architecture de grande hauteur s’explique par le coût très élevé du foncier dans la capitale. »

Cependant, les habitants des régions sont de plus en plus conscients de ce fossé et de cette injustice. Ils exigent des changements, des améliorations de leurs conditions de vie et, notamment, de leur environnement urbain. Ce désir est palpable. 

Après l’effondrement de l’URSS, Moscou a connu deux maires : Iouri Loujkov, de 1992 à 2010, puis Sergueï Sobianine. Depuis l’arrivée de ce dernier, la ville se métamorphose à vue d’œil. Quelle est la marge d’action des pouvoirs publics sur les grandes tendances en matière d’urbanisme ? 

F. N. : Elle est considérable : C’est d’ailleurs la même chose dans toutes les mégapoles. Jusqu’en 2008, la ville de Londres était dirigée par Ken Livingstone, grand amateur de « verticalité ». Son successeur, Boris Johnson, s’est fermement opposé, à l’inverse, à tout nouveau projet de gratte-ciel.

Iouri Loujkov, qui a régné sur la ville durant dix-huit ans, avait une approche très autoritaire et assez conservatrice de la construction urbaine. Il se fichait des grandes tendances mondiales, estimant que Moscou devait « suivre sa propre voie ». Il a privilégié un style néo-traditionnel, qui virait le plus souvent au kitsch. En témoignent les constructions réalisées sous son mandat, qui tantôt relèvent d’un postmodernisme un peu désuet (le style des centres commerciaux Novinski passaj ou Okhotnyi riad), tantôt imitent l’architecture stalinienne d’après-guerre, comme le gratte-ciel résidentiel Triumph Palace, pâle copie des « Sept sœurs ». 

L’hélicoïdal gratte-ciel Evolioutsia au cœur de Moskva city. Crédit : Photobank Lori

Dans le même temps, c’est aussi Loujkov qui a initié la construction de Moskva City. La réflexion s’orientait donc déjà, à l’époque, vers une architecture authentiquement contemporaine. Dans le cadre de ce projet, la ville a invité des architectes mondialement reconnus et lancé une série d’appels d’offres internationaux.

Qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée du maire actuel ? 

F. N. : Au début de son mandat, Sergueï Sobianine a rejeté l’architecture de grande hauteur. S’il a accepté que l’on achève Moskva City – un chantier qu’il qualifiait alors d’« erreur » –, il a limité la hauteur des constructions, dans le reste de Moscou, à un maximum de 75 mètres – une première dans l’histoire architecturale russe. Il a également abandonné un projet de bâtiments de grande hauteur tout le long de la ceinture périphérique, sans réussir à s’opposer totalement à ce type d’architecture. Aujourd’hui, la mairie soutient le développement de Moskva City et a même approuvé un projet de City 2. Cet appui est indispensable pour résoudre les questions extrêmement complexes qui surgissent lors de la construction de ce genre de grands ensembles, qu’il faut notamment relier aux infrastructures de transport et aux réseaux d’électricité, d’eau, etc. En outre, le gouvernement russe a récemment réitéré son intention de transférer les sièges des grandes institutions fédérales, notamment des ministères, depuis le centre historique vers le quartier d’affaires.

Ce retour en grâce de l’architecture de grande hauteur s’explique aussi par le coût très élevé du foncier dans la capitale – et la perspective, pour la mairie, de bénéficier de rentrées importantes. Les nouvelles normes d’occupation des sols autorisent de construire jusqu’à vingt-cinq, voire trente mille mètres carrés par hectare. 

Ces nouvelles constructions, plus hautes, sont-elles pour autant plus agréables à vivre ? 

F. N. : Il est certain que celles situées à la périphérie des villes ne font pas envie… Mais tout dépendra de la volonté des pouvoirs publics, des maîtres d’œuvre et des architectes chargés de la rénovation. Grande hauteur ne signifie pas nécessairement quartier sinistre ! Et la façon dont Moscou a changé d’aspect, au cours des cinq dernières années, est globalement une réussite. Visiblement, la nouvelle génération de responsables municipaux fait des choix d’urbanisme résolument modernes, plutôt pertinents, pensés sur le long terme et accompagnés tout au long de leur réalisation. Il y a donc toutes les raisons d’être optimiste ! 

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