La belle moisson des blogueurs ruraux

En Russie, où plus des deux tiers des 147 millions d’habitants surfent régulièrement sur internet, les ruraux sont de plus en plus nombreux à tenir des blogs et des chaînes YouTube. Avec un succès certain, comme le rapporte Ogoniok.

À Kordon, village situé dans les montagnes de l’Altaï (à 3 000 kilomètres à l’est de Moscou), il est impossible de capter le réseau de téléphonie mobile depuis le plancher des vaches. Pour téléphoner et envoyer des textos, les habitants sont contraints de grimper sur les toits, les poteaux électriques ou les clôtures. En revanche, internet fonctionne à peu près correctement – quoique lentement. Le village a d’ailleurs sa célébrité locale : Vitali Tchibissov, apprécié par des milliers de Russes pour son blog sur la vie rurale. Même le chef de l’administration du district ne peut se targuer d’une audience aussi large.

Des followers de bon conseil

« Hier soir, pas moyen de m’endormir. Je suis sorti, j’ai levé les yeux et là, juste au-dessus de notre maison : la Grande Ourse. Je ne l’avais jamais vue en ville », écrit ce père de trois enfants. Ex-citadins, sa femme Nina et lui rêvaient depuis leur mariage de vivre à la campagne.

« Vivre dans une grande ville, c’est en permanence la course, explique Vitali. Je me souviens de m’être dit un jour : à force de courir à droite et à gauche, je ne vis plus. Je me levais le matin, je prenais mon petit déjeuner puis je partais travailler pour rembourser mes prêts et payer le petit déjeuner du lendemain… »

C’est grâce à internet et à l’allocation de maternité (6 450 euros accordés à partir du deuxième enfant) que les Tchibissov ont pu réaliser leur projet il y a trois ans. Ils commencent par créer le blog « La campagne. Un nouveau départ », sur la plateforme Yandex.Zen, où ils confient leurs inquiétudes quant à leur futur déménagement. Le succès est rapide, le blog attire de plus en plus d’abonnés. Les Tchibissov dénichent même leur maison de Kordon grâce aux conseils de leurs lecteurs.

Les Tchibissov en sont certains : ils ne retourneront plus jamais vivre en ville. Crédit : zen.yandex.ru/moydomderevny

Ce sont encore une fois les followers qui incitent Vitali à solliciter l’aide de l’État pour monter son propre atelier de menuiserie. Aujourd’hui, le blog continue d’être alimenté au gré des aventures de ces néoruraux. Lorsque leurs poussins sont tombés malades, les époux ont reçu une multitude de recommandations de leurs abonnés : « Sur leurs conseils, nous avons acheté des sachets de levure, nous en avons nourri les poussins, et ils se sont rétablis ! »

Vitali ne tire pour l’heure qu’un salaire symbolique de son blog, qui compte actuellement 7 160 abonnés. Ses revenus publicitaires lui suffisent à peine à chauffer sa maison. « Mais nous avons la possibilité de parler de notre vie, d’échanger des expériences et de faire de nouvelles connaissances », se réjouit Vitali. En trois ans, les Tchibissov ont reçu davantage d’invités qu’en dix ans de vie urbaine. Tous les voisins blogueurs du couple semblent leur avoir rendu visite : les uns ont appris à Nina à fabriquer de la brynza (fromage frais à base de lait de brebis), d’autres à préparer du pain de seigle.

Un travail à part entière

Il y a quatre ans, le Pétersbourgeois Andreï Tamachov s’installe, à son tour, dans un village de la région de Pskov (600 kilomètres au nord-ouest de Moscou) pour échapper à l’agitation urbaine. Un soir d’hiver, alors qu’il se balade sur des « blogs ruraux » pour tuer le temps, il est atterré par leur piètre qualité. « Certains sont tout simplement incompréhensibles », confie-t-il au journal local Pskovskaïa pravda.

Il décide alors d’acheter une caméra, un micro et un trépied, et de créer sa chaîne, Bloc-note rural, « afin de relever le niveau ». Il y explique comment élever du bétail, couper du bois, cultiver des concombres… Parfois, à court d’inspiration, il se contente de raconter sa vie ou les nouvelles du village. Et ça marche : ses dernières vidéos dépassent les 100 000 vues.

« Je suis assis dans un bureau à mille kilomètres d’Oukholovo et je regarde ces types sur leurs tracteurs… Pourquoi ? Aucune idée. »

« Les gens préfèrent les vidéos courtes et informatives. Je les réduis donc au maximum. Je veille aussi à les rendre distrayantes et à éviter le côté donneur de leçons qu’on trouve souvent sur ce genre de support », commente le blogueur.

Le Bloc-note rural occupe Andreï cinquante heures par semaine, dont dix rien que pour répondre aux commentaires. S’il s’agissait initialement d’un simple hobby et si deux tiers de ses revenus provenaient de l’élevage de lapins et de petits boulots pour les voisins (coupe de bois, pose de gouttières et de toitures), ses priorités sont maintenant inversées. Sa nouvelle activité lui rapporte autant que son ancien emploi d’agent de sécurité à Saint-Pétersbourg (autour de 400 euros par mois).

Partager son quotidien

« Mon père a eu trois fils : deux intellectuels et un conducteur de tracteur. Mes ancêtres ont labouré ces champs », raconte Sergueï Korneïev, qui n’a quitté son village d’Oukholovo, dans la région de Riazan (au sud-est de Moscou), que pour faire son service militaire. Âgé de trente ans, il a commencé à tourner des vidéos sur son travail en 2013, soit presque aussitôt après sa sortie du lycée agricole. Sa chaîne YouTube, « Le quotidien d’un conducteur de tracteur », suivie par près de 128 000 abonnés, s’est fait connaître il y a deux ans avec l’épisode « Nous ne sommes pas des alcooliques, mais des professionnels », visionnée 1,7 million de fois.

Le jeune homme ne filme pourtant rien d’exceptionnel : un tracteur embourbé, une herse obstruée, des conducteurs en train de plaisanter à l’ombre des arbres. Ces vidéos trouvent toutefois leur public, en particulier auprès des hommes : « Je suis assis dans un bureau à mille kilomètres d’Oukholovo et je regarde ces types sur leurs tracteurs… Pourquoi ? Aucune idée », commente un fidèle. Certains envoient des cadeaux – Sergueï insiste pour qu’ils soient destinés à toute son équipe et a même créé une rubrique spéciale où il filme le déballage des colis. « On nous offre des gants, des outils. Une fois, on nous a même envoyé du cognac. » Sergueï touche entre 10 000 et 30 000 roubles (entre 140 et 420 euros) par mois de revenus publicitaires.

« Pour moi, c’est un hobby. J’ai simplement eu envie, un jour, de filmer notre travail, commente nonchalamment Sergueï. Je ne m’attendais pas à un tel engouement. Mais, au fond, ce n’est pas étonnant. Les gens en ont marre des bandits, des règlements de comptes, du glamour… »

La période des récoltes l’oblige à mettre son activité de vidéaste entre parenthèses, faute de temps. À la fin de l’été, il lui a donc fallu justifier son absence auprès de son public : « Moissonner, pour un paysan, c’est comme… voler dans l’espace pour Iouri Gagarine ! », déclare-t-il à ses fans. Le glamour a parfois du bon, quand même…

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