Dopage : Le sport russe en suspens

Anjelika Sigorova (perche), Maria Lasitskene (hauteur)… Aux Championnats du monde d’athlétisme de Doha (Qatar), les sportifs russes se distinguent comme à chaque compétition. Pourtant, la Russie ne figure pas au tableau des médailles.

La raison : le 26 septembre dernier, à la veille de la compétition, l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) a confirmé la suspension du pays, effective depuis les révélations, en 2015, d’un système de falsification des échantillons au sein du laboratoire d’analyse de l’Agence russe antidopage (RUSADA), dirigé par Grigori Rodtchenkov.

Un pas en avant, deux en arrière

Les relations entre la Russie et les instances sportives internationales semblaient pourtant s’améliorer depuis deux ans. En novembre 2017, le même Grigori Rodtchenkov fuit la Russie pour les États-Unis et annonce de prochaines révélations qui « enterreront le sport russe pour au moins cinq ans ». Il transmet alors à l’Agence mondiale antidopage (AMA) les résultats de tests effectués par la fine fleur de l’athlétisme russe. Certains contrôles sont positifs. Aussitôt, les autorités russes reconnaissent les infractions, assurent que « le ménage a été fait » et que les coupables ont été sanctionnés. Vladimir Poutine ajoute que « Moscou collaborera désormais plus étroitement avec l’AMA et l’IAAF » afin que ce genre de pratique ne se reproduise plus. Il en fait la promesse à Thomas Bach, le président du Comité international olympique, qu’il connaît personnellement.

Ces actes de contrition permettent à la Fédération russe d’athlétisme de regagner un peu de crédit auprès des instances internationales, qui saluent les efforts de Moscou. En 2018, l’AMA se dit prête à réhabiliter l’athlétisme russe à condition que lui soit remise, avant le 31 décembre, l’intégralité des données récoltées par la RUSADA. C’est chose faite en janvier 2019. Malgré ce retard (dû, selon la presse russe, à des « problèmes techniques » empêchant les experts de l’AMA de se connecter aux ordinateurs du laboratoire), la Russie est officiellement invitée à participer aux Jeux olympiques d’été à Tokyo, en 2020.

« Nous avons été trahis. On nous a retiré le droit d’être du côté de la vérité. »

L’euphorie qui s’empare des athlètes russes est de courte durée. Dès le début de l’été, après analyse des données, un constat s’impose : une quinzaine de sportifs sont convaincus de dopage et la suspicion est forte pour plus de trois cents autres. Nouveau coup de tonnerre en septembre : les experts de l’AMA découvrent des incohérences entre les données officielles obtenues en janvier et celles fournies par M. Rodtchenkov. « Des tests positifs ont disparu des ordinateurs de la RUSADA. Pourquoi ? La Russie doit s’expliquer », accuse Jonathan Taylor, président de la commission de conciliation de l’AMA.

Cette dernière se réunira le 23 octobre prochain. Si elle conclut à des fraudes de l’agence russe antidopage, l’affaire sera transmise au Tribunal arbitral du sport (TAS). « C’est le moment pour la Russie de jouer franc-jeu pour éviter les sanctions », poursuit M. Taylor. En attendant, à Doha, les champions russes doivent porter la tenue grise des « athlètes neutres autorisés » et l’hymne de la Russie ne retentit pas en cas de victoire.

« Pas de fumée sans feu »

Pour l’heure, le président du Comité olympique russe, l’ancien escrimeur Stanislav Pozdniakov, botte en touche : « Il s’agit là d’un problème très sérieux que doivent résoudre au plus vite les organismes chargés des transferts de données », déclare-t-il. « Si les faits [de falsification des données] sont avérés, la Russie n’a aucune chance de participer aux Jeux de Tokyo », s’alarme, de son côté, le député de la Douma et ancien hockeyeur Viatcheslav Fetissov. Et d’ajouter : « Il n’y a pas de fumée sans feu… »

Iouri Ganous, directeur de l’agence russe anti-dopage RUSADA. Crédit : Reuters

L’insinuation du député résonne comme une réponse forte aux adeptes de la théorie du complot antirusse. En effet, tant dans la presse que sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les commentaires s’étonnant que le scandale éclate à dix mois des Jeux de 2020 – pour les uns, les Occidentaux œuvrent en sous-main, par l’intermédiaire de l’AMA, afin de se débarrasser d’un concurrent de poids dans la course aux médailles ; pour d’autres, il s’agit de l’habituel Russia-bashing.

Du reste, une ancienne hypothèse a revu le jour ces dernières semaines. Il y a trois ans, Grigori Rodtchenkov accusait le FSB (les services de sécurité russe) d’avoir substitué aux échantillons d’urine d’athlètes russes positifs, des éprouvettes claires comme de l’eau de roche, pendant toute la durée des Jeux olympiques de Sotchi (2014). Il y a quelques jours, le politologue Alexeï Makarkine écrivait ainsi sur sa page Facebook que le FSB donnait à nouveau dans la falsification de données sportives…

Le 29 septembre, le directeur de la RUSADA, Iouri Ganous, a publié une lettre ouverte confirmant certains soupçons : « Nous avons été trahis. On nous a retiré le droit d’être du côté de la vérité. Ceux qui nous en ont empêchés sont ceux-là mêmes qui devraient s’efforcer de sortir le sport russe de la crise du dopage. »

La triple championne du monde de saut en hauteur, Maria Lasitskene, compte parmi les rares sportives à oser critiquer l’immobilisme de sa fédération.

Si le haut fonctionnaire pointe du doigt les hautes instances sportives, cibles récurrentes de ses critiques – en particulier la fédération d’athlétisme –, un ancien membre du Comité national olympique russe a confié au Courrier de Russie, sous couvert d’anonymat, que l’idée d’une implication du FSB n’était « pas infondée », et que des précédents historiques existaient. « Dans l’ancienne Allemagne de l’Est, les performances sportives étaient au cœur de la propagande d’État. La puissante police politique, la Stasi, contrôlait de près la préparation des athlètes – en particulier les protocoles de dopage », rappelle-t-il.

La RDA n’existe plus depuis bientôt trente ans, mais les chantres de l’intervention de l’État dans les affaires sportives n’ont pas disparu, notamment en Russie. Certes, comme l’écrit Novaïa gazeta, une enquête a bien été menée sur ces ingérences et sur les pratiques de dopage institutionnalisé ; mais ses résultats – et le nom des personnes impliquées – n’ont pas été publiés. Selon le journal d’opposition, la disparition des données visait sans doute à « protéger les stars du sport russe », en prévision des Jeux de Tokyo auxquels le Comité national olympique se voyait déjà en mesure de participer en toute légitimité. Une question demeure : qui l’a orchestrée ? Nul doute que l’AMA va désormais exiger des réponses précises de la part de Moscou.

La championne du monde de saut en hauteur, Maria Lasitskene. Crédit : Kenzo Tribouillard / AFP

Fuite des athlètes

Pour la Russie, ce n’est pas seulement sa présence officielle au Japon qui est en jeu. Elle doit également redonner confiance en ses structures sportives à ses athlètes et à la population. Récemment, le président de la fédération d’athlétisme déplorait ainsi la baisse des effectifs dans les clubs : « Les parents ont maintenant peur de nous confier leurs enfants à cause des monstruosités qu’ils entendent sur le dopage dans notre sport », constatait-il à la fin de septembre.

Plus grave encore, Moscou pourrait voir, à terme, ses meilleurs athlètes partir à l’étranger. La triple championne du monde de saut en hauteur, Maria Lasitskene, jugée « propre » par l’AMA et autorisée à concourir à Doha avec une vingtaine de compatriotes, compte parmi les rares sportives à oser critiquer l’immobilisme de sa fédération. « En l’état actuel des choses, rien n’est sûr quant à ma participation aux prochains Jeux olympiques. Si la Russie est à nouveau disqualifiée, je suis prête à quitter le pays afin d’être toujours disponible pour les contrôles antidopage obligatoires », a-t-elle d’ores et déjà prévenu.

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