Alerte, bouclier, riposte : la surenchère nucléaire

Deux commandants de l’armée russe se sont récemment querellés, par médias interposés, sur la question de savoir combien de minutes la Russie aurait pour riposter à une attaque nucléaire massive.

Récemment interrogé sur les ondes de la radio Écho de Moscou, le général-major Anatoli Nestertchouk, chef de la 15e Armée des forces aérospatiales russes, a affirmé qu’en cas d’attaque nucléaire, la Russie aurait « plus de dix minutes, voire quelques dizaines de minutes » pour riposter.

La réaction du colonel à la retraite Sergueï Khatylev, en charge du commandement de l’Armée de l’Air spécialisé dans les tirs de missiles entre 2007 et 2009, ne s’est pas fait attendre. À l’antenne de la radio NSN, il a jugé « irresponsables » les affirmations du général Nestertchouk : « Ce chiffre est parfaitement irréaliste. En réalité, nous disposerions de bien moins de temps. »

Les secrets des tirs de représailles

Cette polémique n’a rien de byzantin. Depuis quelques années, la Russie et l’Occident sont engagés dans un nouveau bras de fer, qui n’est pas sans rappeler la « guerre froide ». Dans ce contexte, une attaque nucléaire n’est pas absolument inenvisageable. Or, de même que le bouclier antimissile déployé par les États-Unis serait incapable – comme la doctrine militaire américaine le reconnaît elle-même – d’intercepter des frappes massives et coordonnées en provenance de la Russie, il est peu probable que cette dernière soit en mesure de détruire une série de missiles tirés simultanément et menaçant son territoire.

« L’agresseur doit savoir que la vengeance est inévitable, et qu’il sera anéanti, lui aussi. »

Le principe de la « riposte nucléaire » et, plus précisément, du « lancement sur alerte », consiste pour un pays à répondre à l’agresseur avant que les frappes n’aient touché leur but (et probablement détruit tout ou partie de son arsenal). Il repose donc en grande partie sur l’efficacité des systèmes d’« alerte précoce », constitués de satellites et de stations radar terrestres. « Pour décider des représailles, il est essentiel de posséder des informations fiables sur l’origine du missile et sa trajectoire. On n’a pas le droit à l’erreur », insiste Anatoli Nestertchouk.

Le pouvoir russe communique régulièrement sur l’efficacité de son système de détection, qui « repère les bases de lancement situées tout autour du globe, ainsi que les sites de construction des missiles », comme l’affirmait Vladimir Poutine à l’automne 2018, à l’occasion du forum de discussion Valdaï. « En cas d’attaque visant la Russie, nous en serons informés en quelques secondes et pourrons immédiatement riposter. Bien sûr, il s’agira d’une catastrophe mondiale absolue. Toutefois, nous n’en serons pas les initiateurs, puisque notre doctrine militaire ne prévoit pas de frappes préventives. Je le répète, nous n’agirons que si d’autres emploient l’arme nucléaire contre nous », détaille alors le président russe, avant de conclure : « L’agresseur doit savoir que la vengeance est inévitable, et qu’il sera anéanti, lui aussi. Nous, en tant que victimes de l’attaque, en tant que martyrs, nous irons au paradis – tandis qu’eux crèveront sans avoir eu le temps de se repentir. »

Le missile intercontinental Topol-M sur la Place Rouge de Moscou. Crédit : Grigori Sousoiev / RIA Novosti

Un an plus tard, toujours au forum Valdaï, Vladimir Poutine s’est vu offrir l’occasion de revenir sur le sujet. À la question de savoir si, en un an, la Russie s’était « rapprochée du paradis », il a répondu : « Nous sommes tous près du Seigneur, en permanence, et lui seul décide de notre dernière heure. Mais pour répondre à votre question : la situation ne s’est certainement pas améliorée avec le temps. »

Pour mémoire, en 2019, la Russie et les États-Unis sont sortis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), ratifié par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan en 1987. Depuis, le président russe n’a eu de cesse de déplorer la rupture de cet accord, qu’il impute à Washington et qualifie de « régression majeure » en matière de désarmement nucléaire.

Un concept déstabilisant

En principe, la mise en avant, par un pays, de ses capacités de riposte, devrait dissuader tout ennemi potentiel d’attaquer et garantir ainsi la stabilité stratégique du monde. En pratique, la dissuasion nucléaire reposant techniquement sur la fiabilité des systèmes d’alerte précoce est, au contraire, une source d’instabilité et de risque.

À terme, Moscou et Pékin pourraient décider de jumeler leurs systèmes d’alerte afin de créer un second bouclier antimissile mondial, face à celui déployé par Washington.

Leur faillibilité est notamment en cause. Selon le Center for Defense Information, une structure américaine de conseil militaire indépendante, les systèmes d’alerte précoce du Pentagone auraient envoyé près de 21 000 signaux erronés d’attaque nucléaire ennemie entre 1977 et 1984. En 1983, le système soviétique avait également détecté des « frappes nucléaires massives » contre l’URSS. L’humanité avait été sauvée grâce au bon sens d’un homme, le lieutenant-colonel Stanislav Petrov, de garde ce jour-là au centre de contrôle de Serpoukhov : il avait décidé, en dépit des ordres, de ne pas informer ses supérieurs d’un signal qu’il jugeait aberrant. En janvier 1995, le président Boris Eltsine avait la main sur la « valise nucléaire » quand il est apparu que l’alerte avait été donnée après le lancement, en Norvège, d’une inoffensive sonde météorologique…

Depuis plusieurs années, les experts, en Russie comme aux États-Unis, appellent les responsables politiques à entamer des négociations en vue de renoncer mutuellement, à terme, au principe de dissuasion nucléaire. Il y a quatre ans, deux généraux, l’Américain James Cartwright et le Russe Vladimir Dvorkine, avaient cosigné, dans le New York Times, une tribune mettant en garde contre l’absurdité de cette « course à la dissuasion ». Leur argument : en cas d’attaque, l’État visé ne disposerait que de quinze à trente minutes – trop peu pour réagir de manière réfléchie.

Le troisième joueur

Au forum Valdaï de cette année, Vladimir Poutine a fait une autre annonce choc : « La Russie aide Pékin à se doter de son propre système d’alerte précoce. » L’information a été confirmée par le quotidien Vedomosti, selon lequel Moscou a en effet déjà conclu un contrat avec la Chine, portant sur la « conception d’un logiciel de défense », pour un montant de 60 millions de dollars. Et manifestement, ce n’est que le début.

Missiles balistiques Dong Feng-41 sur la place Tiananmen de Pékin, le 1er octobre 2019. Crédit : Thomas Peter / Reuters

Dans les années 1980, la Chine avait déjà essayé – en vain – de mettre en place son propre système d’alerte. Nouvel essai il y a dix ans, sans plus de succès. De fait, le soutien de Moscou arrive à point nommé, les Russes étant considérés comme des spécialistes mondiaux pour la conception des satellites de reconnaissance et des stations de détection terrestres.

À terme, Moscou et Pékin pourraient même décider de jumeler leurs systèmes d’alerte, ce qui aboutirait à la mise en place d’un second bouclier antimissile mondial, face à celui que déploie le Pentagone. Récemment encore, la Chine s’en tenait pourtant à un rôle d’observateur dans l’affrontement stratégique entre la Russie et les États-Unis, estimant son potentiel nucléaire trop faible pour rivaliser avec les deux géants. Mais les choses ont changé. Le 1er octobre dernier, lors des commémorations du soixante-dixième anniversaire de la fondation de la République populaire, les autorités chinoises ont organisé leur premier défilé de missiles balistiques intercontinentaux Dong Feng-41, accompagné de missiles ultrason de portée intermédiaire et de missiles pour sous-marins nucléaires.

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