Semaine de quatre jours : Les 35 heures à la russe

Ce lundi 30 septembre, le ministère russe du Travail rend son avis sur la réduction de la semaine de travail à quatre jours.

Le projet est défendu par le Premier ministre, Dmitri Medvedev, qui avait évoqué l’idée pour la première fois en juin 2019, lors de la 108e session de la Conférence internationale du travail, à Genève : « Il est très probable qu’à l’avenir, la semaine de quatre jours soit la base des relations socio-professionnelles », déclarait-il. Et d’invoquer notamment l’exemple d’Henry Ford, qui avait réduit de quarante-huit à quarante heures la semaine de travail dans ses usines, au début du XXe siècle, « obtenant ainsi un gain de productivité significatif ». Il évoquait également les employés de la société néo-zélandaise Perpetual Guardian, plus efficaces et moins stressés depuis le raccourcissement de leur semaine de travail. Pour le chef du gouvernement, le progrès technique et le développement des nouvelles technologies – en particulier des robots – rendent envisageable ce genre de mesure, et les conditions de travail s’améliorent déjà sensiblement dans différents secteurs depuis plusieurs années.

Une mesure encore floue

Peu de Russes ont pris au sérieux la proposition du Premier ministre jusqu’à ce que, fin août, Dmitri Medvedev donne un mois au ministère du Travail pour consulter les représentants des salariés (la Fédération des syndicats indépendants) et du patronat (l’Union russe des industriels et des entrepreneurs) sur la question.

Dans la presse, un point fait notamment débat : le nombre d’heures hebdomadaires. Actuellement, la semaine de travail ne doit pas dépasser quarante heures, généralement réparties sur cinq jours, consécutifs ou non. En cas de réforme, s’agira-t-il de travailler dix heures par jour pendant quatre jours ? Si les huit heures quotidiennes sont maintenues, la réduction à 32 heures de la semaine de travail entraînera-t-elle celle des salaires ?

Les employeurs ont besoin de plus de souplesse, pas de plus de restrictions, pour organiser leur activité et l’emploi du temps de leurs effectifs.

« Il est hors de question de baisser les salaires », a assuré M. Medvedev à la presse le 11 septembre. Il a ajouté que ce type de mesure pouvait être mis en place à très court terme « pour toute une série de professions » (sans préciser lesquelles), mais que cela prendrait du temps dans d’autres cas. « Temps de travail, postes, formation, le code du travail doit être modernisé. Il faut notamment donner à chacun la possibilité d’organiser sa semaine. Naturellement, il ne faut pas mettre les employeurs en difficulté, ils restent les maîtres de la chaîne de production », a expliqué le chef du gouvernement.

Si, au ministère de l’Économie, on évoque l’éventualité de tester la mesure dans des « entreprises-pilotes », le ministre du Travail, Maxime Topiline, n’envisage pas sa généralisation avant plusieurs années.

Les Russes accros du boulot

Qu’en pensent les premiers concernés ? Selon un sondage effectué en juin dernier par le Centre d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), proche du Kremlin, 48 % des Russes désapprouvent la réduction de la semaine de travail, contre seulement un tiers (29 %) d’entre eux, favorables à la mesure. Des soutiens principalement installés à Moscou et Saint-Pétersbourg (36 %), ainsi que dans les autres grandes villes du pays (34 %). Les 25-34 ans sont les plus enthousiastes (39 % d’opinions favorables). Parmi les détracteurs du projet, 52 % vivent dans des villes moyennes (100 000 à 500 000 habitants) et 58 % ont plus de 60 ans.

« La baisse probable des revenus est la première source d’inquiétude des sondés, en particulier chez les retraités et les habitants des zones rurales », commente Valeri Fiodorov, directeur général du VTsIOM. « Si un employé travaille quatre jours au lieu de cinq, les recettes de son entreprise baissent de 20 %, ajoute Rinat Garipov, directeur général du bureau d’architectes Space for Soul. Je doute que le personnel accepte que son salaire diminue d’autant… »

« Il m’arrive déjà de devoir travailler le week-end pour respecter les délais, je ne vois pas en quoi cette mesure va me faciliter la vie, ironise Tatiana Fissenko, fondatrice d’un studio de design. Ce que les gens veulent, c’est gagner plus d’argent ; en quoi ça les aide d’avoir plus de jours de repos ? »

Le Premier ministre russe lors de la session plénière de la Conférence internationale du Travail au Palais des Nations, à Genève le 11 juin 2019. Crédit : omvesti.ru

L’idée laisse également perplexes les commerçants, qui se plaignent déjà des nombreux jours fériés (quatorze par an) et de la bureaucratisation galopante des relations professionnelles. « Il s’agit peut-être d’une bonne nouvelle pour certains secteurs, mais mon magasin est ouvert sept jours sur sept, commente un boulanger. Si la semaine de travail est réduite à quatre jours, je vais devoir engager davantage de personnel et payer plus d’impôts. » Arnaud Benoît, conseiller immobilier français installé en Russie, enchérit : « Une entreprise ne peut pas offrir ses services uniquement quatre jours par semaine, sinon elle perd des clients. »

Pour Suzanne Denitz, consultante de l’agence de recrutement Pedersen & Partners, qui a quitté l’Allemagne pour la Russie il y a plus de dix ans, la semaine de quatre jours n’est pas adaptée à la vie économique russe : « D’une part, la réduction de la semaine de travail est possible là où la productivité et le travail automatisé sont au maximum ; or la bureaucratie russe est déjà particulièrement chronophage et énergivore. D’autre part, la diminution du temps de travail a un sens dans les pays où l’activité économique s’arrête un ou deux jours par semaine. En Russie, en particulier dans les grandes villes, de nombreux magasins sont ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. »

La consultante en est donc certaine : les employeurs ont besoin de plus de souplesse, pas de plus de restrictions, pour organiser correctement leur activité et l’emploi du temps de leurs effectifs. Arnaud Benoît propose ainsi d’autoriser certaines catégories d’employés, par exemple les mères de jeunes enfants, à travailler chez eux un jour par semaine. Galina Kouznetsova, designer dans une agence de communication, suggère pour sa part d’instaurer la semaine de quatre jours une fois par mois. Pour plusieurs interlocuteurs du Courrier de Russie, si la réforme poursuit des objectifs d’augmentation du bien-être de la population, il serait plus logique de réduire la durée du temps de travail quotidien – afin de ménager des soirées en famille plus longues ou encore de résoudre la question des embouteillages.

Inégalités

La proposition de Dmitri Medvedev suscite la même perplexité chez Maxime Orechkine, le ministre de l’Économie, pour lequel il faut d’abord songer à augmenter la productivité et les salaires. « C’est en remplissant ces deux objectifs qu’on avancera sur d’autres questions, comme celle du temps de travail », a-t-il affirmé en septembre, au Forum économique oriental de Vladivostok.

Les experts de l’Académie russe de l’économie nationale et du service public se montrent également sceptiques. « Compte tenu de la conjoncture économique, il est impossible de réduire la semaine de travail sans toucher aux salaires », soulignent-ils dans un récent rapport. Pour eux, dans le contexte actuel, il serait plus sensé de travailler plus longtemps…

« Beaucoup de Russes sont obligés de travailler bien au-delà de huit heures par jour pour respecter toutes leurs obligations professionnelles. »

Il faut dire que l’économie russe enregistre une croissance morne depuis plusieurs années. Au premier semestre 2019, le PIB n’a augmenté que de 0,7 %, même si le ministère de l’Économie continue de tabler sur 1,3 % en fin d’année. Par ailleurs, conséquence du vieillissement de la population et de la stagnation démographique du pays, certains secteurs (notamment les professions médicales) souffrent d’un inquiétant manque de main d’œuvre. La population active est en baisse (74,9 millions de personnes en âge de travailler en janvier 2019, soit un million de moins qu’un an plus tôt), et le taux de chômage est au plus bas : 4,5 % des actifs en juillet dernier.

Si la conjoncture internationale (sanctions occidentales, contre-sanctions russes) est souvent avancée comme explication aux difficultés actuelles, l’organisation du travail et le déséquilibre entre les professions ne sont peut-être pas étrangers à la faible productivité du pays. Selon un rapport publié en 2018 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les Russes travaillent en moyenne 1 980 heures par an – seuls les Mexicains, les Costaricains, les Sud-coréens et les Grecs font mieux.

L’automatisation de certaines tâches (comme le tri des colis à la Poste) devrait permettre de travailler moins sans perte de salaire. Crédit : 4roboticsnews

« Beaucoup de Russes sont obligés de travailler bien au-delà de huit heures par jour pour respecter toutes leurs obligations professionnelles, tandis que les 5 à 6 millions de gardiens et de chauffeurs privés du pays, par exemple, passent leurs journées à se tourner les pouces », affirme Suzanne Denitz.

Réforme ou manœuvre de diversion ?

Pour Natalia Zoubarevitch, directrice de programme à l’Institut indépendant de développement social, le débat lancé par le Premier ministre n’est rien d’autre qu’une manœuvre de diversion visant à apaiser le climat social, tendu depuis le relèvement de l’âge de départ à la retraite. Adoptée en octobre 2018, cette réforme extrêmement impopulaire a fait chuter la cote de confiance de Vladimir Poutine. En août 2019, seuls 43 % des Russes se disaient prêts à voter pour lui – le taux le plus faible enregistré en dix-huit ans –, selon un sondage de la Fondation Opinion publique (FOM).

Le Premier ministre aurait-il décidé de voler au secours de son président et de son gouvernement ? La qualité de la « diversion » et les réactions de l’opinion publique laissent en tout cas songeurs bien des observateurs…

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