Oleg Smolenkov : L’espion qui jardinait

Au début de septembre 2019, The Washington Post, la chaîne CNN et The New York Times révèlent un scandale d’espionnage remontant à deux ans : la CIA aurait exfiltré en urgence un agent « haut placé au Kremlin », afin d’éviter qu’il ne soit découvert.

Celui-ci lui aurait fourni des informations ultrasensibles, concernant notamment l’ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016 et le piratage des ordinateurs du Parti démocrate. Si la presse américaine tait l’identité du mystérieux espion, le quotidien russe Kommersant dévoile un nom dès le lendemain : Oleg Smolenkov.

Sans surprise, Moscou commence par nier en bloc la possibilité même de la présence d’une « taupe » dans le saint des saints du pouvoir. Elena Krylova, porte-parole de la Direction des Affaires présidentielles, affirme que son département « n’a jamais embauché quiconque de ce nom », affirmation presque aussitôt contredite par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov : « Smolenkov a effectivement travaillé pour l’Administration présidentielle, mais il a été renvoyé il y a quelques années, et il n’occupait pas un poste à haute responsabilité, minimise-t-il. Tout ce que les médias américains racontent sur qui a exfiltré qui, et qui a été sauvé in extremis de qui, relève du roman de gare. »

Photo d’identité d’Oleg Smolenkov, remontant à ses année au ministère des Affaires étrangères. Crédit : RTVI

De fait, au lendemain de ces révélations, le Kremlin est dans ses petits souliers. Comme l’écrit le magazine russe Versia : « On peut répéter à l’envi qu’il ne s’est rien passé de grave, il n’empêche que la tension est palpable dans la haute administration : entre les explosions de colère des chefs de cabinet et la hausse de consommation d’antidépresseurs par leurs subordonnés, on sent déjà planer un désagréable parfum de licenciements… »

L’homme d’Ouchakov

De 2006 à 2008, Oleg Smolenkov a assumé les fonctions de deuxième secrétaire de l’ambassade de Russie aux États-Unis. Selon l’un des ses collègues de l’époque, cité par Kommersant, il y était chargé des questions d’intendance (logistique, achats internes, etc.). À l’époque, c’est Iouri Ouchakov, aujourd’hui conseiller du président russe pour les Affaires internationales, qui représentait Moscou à Washington. Un homme affable, qui organisait fréquemment des rencontres informelles avec les journalistes accrédités, et auquel la rumeur prêtait des ambitions ministérielles avant que le portefeuille des Affaires étrangères ne soit confié au représentant de la Russie aux Nations unies, Sergueï Lavrov.

Ouchakov ne sera pas renvoyé dans les prochaines semaines : Poutine n’a pas l’habitude de traiter ainsi ses collaborateurs.

De retour à Moscou en 2008, Ouchakov devient vice-directeur de l’Administration présidentielle, puis, en 2012, conseiller de Vladimir Poutine. Fait notable, jamais la presse russe indépendante – journaux en ligne et blogosphère compris –, pourtant friande de révélations compromettantes sur les proches du chef de l’État, ne s’en est prise à lui.

Toutes les sources interrogées par Le Courrier de Russie l’affirment : à Washington, Ouchakov et Smolenkov entretenaient des relations d’amitié et de confiance, qui ont fini par ouvrir au second les portes du Kremlin. Alexeï Kondaourov, haut gradé du KGB à la retraite, résume ainsi l’opinion générale : « Selon les Américains, Smolenkov aurait eu accès à des informations ultraconfidentielles, alors que, formellement, il n’était qu’un second couteau [un conseiller d’État de troisième rang, selon son décret de nomination consultable sur internet, ndlr]. Il faut donc que quelqu’un de haut placé lui ait dit des choses et lui ait montré certains documents… Et, en pratique, ce quelqu’un ne peut être que l’homme qui était à la fois son chef, son protecteur et son ami : Iouri Ouchakov. »

Iouri Ouchakov, conseiller du président russe pour les Affaires internationales. Crédit : TASS

Ce n’est un secret pour personne : le Kremlin est le théâtre d’une lutte permanente, acharnée, pour obtenir l’oreille du président. Dans ce contexte, les révélations de la presse américaine pourraient causer un sérieux tort à l’ancien ambassadeur, qui, depuis son retour à Moscou, a acquis une influence considérable au sein de l’appareil gouvernemental – peut-être même plus importante que celle du ministre Lavrov. Ouchakov assiste en effet à chaque rencontre de Vladimir Poutine avec un dirigeant étranger. « Même si l’on ne sait encore que très peu de choses sur l’affaire, le conseiller du président est déjà la cible de toutes les intrigues, visant sinon à le faire tomber, du moins à le discréditer », confirme la politologue Svetlana Tchervonnaïa. Ouchakov ne sera pas renvoyé dans les prochaines semaines : Poutine n’a pas l’habitude de traiter ainsi ses collaborateurs. Mais tous les spécialistes en sont convaincus : même si rien ne change en apparence, son crédit est déjà sérieusement entamé.

Vivre à découvert

Pour en revenir à Smolenkov, la presse russe émet l’hypothèse suivante : et si la CIA avait orchestré cette « fuite » dans les médias afin de protéger une autre source, réellement « haut placée », à la manière du « coup de génie » du KGB, en 1985 ? À l’époque, le renseignement soviétique avait sacrifié deux agents, Edward Lee Howard et Ronald Pelton, afin de couper court aux soupçons de la CIA sur la présence de « taupes » infiltrées à Washington. Le premier avait pu être exfiltré, mais l’autre avait été arrêté par les Américains. L’informateur le plus important des Soviétiques, Aldrich Ames, grand patron du contre-espionnage américain, n’avait été découvert que des années plus tard.

Cette hypothèse pourrait expliquer qu’Oleg Smolenkov, depuis son exfiltration en 2017, ait vécu aux États-Unis sous son vrai nom. Une recherche rapide sur internet renvoie même à deux adresses, l’une à l’ambassade de Russie à Washington, l’autre, plus récente, à Stafford, en Virginie, où la presse afflue depuis trois semaines : l’« agent haut placé de la CIA » y possède une maison avec jardin, d’une valeur d’un million de dollars. En arrivant, les reporters ont toutefois trouvé les lieux inoccupés, un certain désordre témoignant d’un départ précipité.

« Je suis très étonné que Smolenkov ait pu s’installer ici sous son vrai nom », commente Joseph Augustyn, ex-agent de la CIA. Pour lui, cette décision ne peut résulter que d’une volonté expresse de l’intéressé : « Nous respectons les désirs du transfuge, même si c’est une pratique que nous ne recommandons pas », précise-t-il.

Selon ses voisins, Oleg Smolenkov passait beaucoup de temps à tondre sa pelouse et à tailler ses rosiers.

Certes, Oleg Smolenkov n’est pas le seul ancien agent à vivre à découvert. Oleg Kalouguine, ex-général du KGB, accusé de trahison et déchu de ses distinctions militaires par la justice russe à la fin des années 1990, vit lui aussi aux États-Unis sous son vrai nom. Pendant plusieurs années, il a même organisé des excursions en autocar, à Washington, « sur les traces des espions »…

Le journaliste britannique Mark Urban révèle, dans son livre The Skripal Files paru en 2018, que tel est aussi le cas d’Alexandre Poteev, ex-colonel du SVR (le renseignement extérieur russe), soupçonné d’avoir permis à la CIA de démanteler, en 2010, le Programme des illégaux – un groupe d’agents dormants soviétiques infiltrés, sous couverture, sur le territoire américain. Condamné par la Russie à vingt-cinq ans d’emprisonnement, Poteev est enregistré comme électeur dans l’État de Floride, et y possède un permis de pêche.

La propriété de Smolenkov à Stafford, en Virginie. Eric Baradat / AFP

On peut cependant s’étonner que Smolenkov ne se soit pas dit que les « règles du jeu » avaient changé depuis la retentissante tentative d’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal au Royaume-Uni, en mars 2018, et que les anciens espions n’avaient peut-être plus intérêt à se promener dans leur « patrie d’adoption » à visage découvert… Et que penser du fait que ses superviseurs n’aient pas non plus jugé nécessaire de protéger l’anonymat de cet informateur réputé si « précieux » ?

Une fois découverts, les anciens agents doubles sont souvent embauchés comme « consultants » par différents services du renseignement américain. Le quartier général de la CIA, basé à Langley, se trouve à environ une heure et demie de route de Stafford. Toutefois, les voisins de Smolenkov sont formels : l’ex-haut fonctionnaire du Kremlin sortait rarement de chez lui, passant plutôt son temps à tondre sa pelouse et à tailler ses rosiers. « Visiblement, il avait beaucoup de temps libre », témoigne l’un d’eux.

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