Les derniers témoins de la Shoah par balles

Fondée en 2004 à Paris, l’association de recherche historique Yahad-In Unum (« Ensemble ») enquête sur les meurtres de masse commis par l’Allemagne nazie et ses alliés sur le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. En quinze ans, l’association a recueilli plus de cinq mille témoignages directs et localisé plus de deux mille sites d’exécution dans différents pays. Le Courrier de Russie a suivi une de ses équipes sur le terrain.

Toula, à 170 kilomètres au sud de Moscou. Dans cette région où l’occupation a été courte (l’Armée soviétique a repoussé l’offensive allemande en moins de deux mois, à l’automne 1941), les recherches sont difficiles et les témoins, rares.

Dans une pièce voisine, Elena écoute le témoignage de son père, Vassili Guerassimovitch. Crédit : Thomas Cecchelani

Rencontré au village de Fiodorovka, Vassili Guerassimovitch avait 13 ans la nuit où les chars allemands sont apparus à la lisière de la forêt enneigée : « Ils sont restés trois jours seulement. Avec ma famille, nous étions cachés dans la réserve de pommes de terre du kolkhoze [ferme collective, ndlr]. À notre sortie, toutes les maisons du village étaient en cendres. » Au cours de leur retraite, les Nazis pratiquaient systématiquement la politique de la terre brûlée. Les populations étaient obligées de se réfugier dans des abris souterrains pour se protéger du froid.

Le feu était également utilisé comme moyen d’extermination. Dans le village de Redkino, Lydia Iakovlevna a vu incendier sa maison : « Les prisonniers de guerre blessés ont été rassemblés dans ma maison et celles d’à côté, puis les Allemands ont jeté des grenades. Le bois était très sec. En quelques instants, les cris se sont tus. » D’après les archives, 299 hommes ont perdu la vie ce jour-là.

Lydia Iakovlevna. Cette ancienne habitante de Redkino avait été réquisitionnée par les nazis pour enterrer les soldats brûlés vifs. Crédit : Thomas Cecchelani

À l’emplacement que nous indique Lydia Iakovlevna, l’herbe a repoussé. Le souvenir des disparus ne subsiste que dans sa mémoire. Un témoignage rare et précieux pour les enquêteurs de Yahad-In Unum. Opérée hors des camps d’extermination, sur des territoires majoritairement incorporés au bloc soviétique après la guerre, la « Shoah par balles » a longtemps été peu documentée par les historiens occidentaux, qui n’avaient accès ni au terrain ni aux archives. Elle aurait tué plus de deux millions de juifs et des dizaines de milliers de Tsiganes. Aujourd’hui, avec la disparition progressive des derniers témoins, le temps presse pour les chercheurs. Tous les témoignages recueillis par Yahad-In Unum sont aussitôt traduits, filmés, photographiés et mis à la disposition des familles de victimes et des historiens.

Mémoire d’ailleurs

Kalouga, à 160 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Pourtant situé en plein centre-ville, le quartier entourant le couvent paraît vide, et les mauvaises herbes rognent les trottoirs. Hormis les trois coupoles bleu ciel fraîchement repeintes, l’édifice religieux tombe lentement en ruine. Le jardinier du monastère s’inquiète de la présence d’étrangers désireux de rencontrer la mère supérieure : « Surtout, adressez-vous à elle avec respect ! »

L’échange est peu concluant. La mère supérieure confirme l’existence d’un ghetto juif dans l’enceinte du couvent durant l’occupation, mais n’apporte aucune information supplémentaire. Une enquête plus poussée permet toutefois l’identification d’un témoin inattendu.

Victor Mikhaïlovitch est un ancien militaire. Il a grandi en Ukraine, dans la région de Vinnitsa, qui comptait à l’époque de nombreuses communautés juives : « À Ialtouchkov, beaucoup de nos voisins étaient juifs. Je me souviens de deux garçons avec lesquels je jouais souvent dans la rue : Aron et son frère Sioma. » Les détails de l’occupation sont restés gravés dans la mémoire de Victor : l’emplacement de la Kommandantur, la couleur des uniformes, le nom des officiers qui logeaient dans sa maison, les juifs regroupés de force sur la place du marché… Lui n’avait alors que 6 ans. « Un jour, les Allemands ont annoncé aux juifs qu’ils allaient être envoyés en Palestine. Une fois réunies, les familles ont été parquées dans un enclos entouré de barbelés. ». Les promesses de départ pour la Terre promise ont souvent été utilisées par les nazis pour rassembler les juifs en évitant le recours à la force – et les tentatives de fuite. « Ensuite, ils ont été emmenés dans de grands camions vers la fosse à déchets de la sucrerie », poursuit Victor.

Victor Mikhaïlovitch. Crédit : Thomas Cecchelani

Près de quatre-vingts ans plus tard, ce qu’il a vu ce jour-là, caché dans les buissons avec d’autres enfants du village, demeure le spectacle le plus horrible et le plus incompréhensible auquel il lui a été donné d’assister. « Une fois déshabillées, les victimes ont été alignées le long de la fosse. Puis les deux mitrailleuses placées à proximité, un peu en hauteur, sont entrées en action. Certains ont simplement perdu connaissance et sont tombés, inconscients, dans la fosse. Trois jours durant, les soldats ont achevé les survivants d’une balle dans la tête. »

« Un peuple civilisé »

Région de Smolensk, à 370 kilomètres à l’ouest de Moscou. La Biélorussie est si proche (moins de 50 kilomètres) que les téléphones portables captent parfois le réseau d’un opérateur biélorusse. La voiture slalome entre les profonds nids de poule jusqu’à Petcherskaïa Bouda, un village où le temps semble s’être arrêté. Un homme d’une soixantaine d’années fauche des orties dans le jardin de son isba. Le gloussement des poules et les aboiements des chiens ne sont interrompus que par le passage d’une vieille Lada sans capot. Au loin, d’immenses silos à grain rongés par la rouille se dressent au-dessus de l’ancien kolkhoze en ruine.

Le couvent de Kalouga, où les juifs étaient rassemblés. Crédit : Thomas Cecchelani

« Attention aux abeilles. Venez à l’intérieur ! », invite une vieille dame. Zoïa Ivanovna a grandi dans le village voisin, qui comptait, avant la guerre, plus de 300 habitations et une population majoritairement juive. Précédant l’avancée allemande, des réfugiés arrivés de Biélorussie faisaient étape au village avant de continuer leur exode vers l’est. Apprenant ce qui se passait dans les territoires occupés, une partie des villageois a fui avec eux. Selon un historien local, le directeur de l’école avait décidé de rester : « Non, ce que l’on dit sur les Allemands ne peut pas être vrai, c’est un peuple civilisé », pensait-il.

Zoïa Ivanovna se rappelle le jour où les juifs ont été escortés jusqu’au cimetière : « Les gens pleuraient, criaient et s’embrassaient en se disant adieu ». Après le mitraillage, l’adolescente a été réquisitionnée avec son grand-père afin de creuser des fosses communes et d’enterrer les corps. Pour effacer toute trace de leurs crimes, les soldats ont ensuite mis le feu au village, dont rien n’a subsisté. Aujourd’hui, une prairie s’étend à la place, sur laquelle s’élèvent, çà et là, quelques sapins. Un peu plus loin, la route traverse la rivière Bérézina…

Durant trois semaines, l’enquête a conduit l’équipe de recherche à visiter dix-neuf villes, villages et hameaux, et à interroger trente-cinq témoins de l’occupation. La plupart racontent ce qu’ils ont vécu à leurs proches, à leurs arrière-petits-enfants. Mais d’autres vivent isolés et leur mémoire sombre peu à peu dans l’oubli.

Portrait de Zoïa Ivanovna sur le lieu du massacre de centaines de juifs dans le village de Zakharino. Crédit : Thomas Cecchelani

Depuis que Maria Ivanovna a perdu son fils, il y a une dizaine d’années, elle est seule et s’occupe des animaux errants de passage au village. Il y a deux ans, elle a décidé d’écrire ses Mémoires, qu’elle a sobrement intitulés Ma vie : de la veille de la guerre à 2019. Elle nous tend deux épais cahiers couverts de sa belle écriture régulière. Sur quelque 250 pages, traversant plus de 90 ans d’histoire, de la collectivisation à la crise russo-ukrainienne, c’est le récit d’une génération sans cesse déchirée. Maria Ivanovna nous implore de prendre ses cahiers. Dans la voiture qui nous reconduit à Smolensk, la traductrice nous lit les dernières phrases : « Sommes-nous pires que nos ancêtres ? Remuez-vous ! Travaillez chacun sur vous-même ! Nous sommes nombreux et possédons tout ce qu’il faut pour vivre décemment. Tant que nous aurons de la volonté et un esprit sain, le village vivra ».

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