Législatives israéliennes : Netanyahou, candidat du Kremlin

Le 17 septembre, des législatives anticipées auront lieu en Israël. Face à la chute de sa popularité et de celle de son parti, le Likoud, le Premier ministre Benyamin Netanyahou axe sa campagne sur ses relations avec plusieurs chefs d’État. Parmi eux, Vladimir Poutine occupe une place de choix. 

Ces élections anticipées à la Knesset représentent la dernière chance de Benyamin Netanyahou (surnommé Bibi par ses partisans) de s’accrocher au pouvoir. Organisé il y a quelques mois à peine, le précédent scrutin a montré que le parti au pouvoir, le Likoud, et son chef de file poursuivi pour « corruption et abus de confiance », sont de moins en moins soutenus par les Israéliens, obligeant Netanyahou à changer de stratégie. Si, auparavant, le Premier ministre aimait se surnommer « Monsieur sécurité » – celui dont les efforts garantiraient la paix et la tranquillité aux Israéliens –, ses relations personnelles avec les figures clefs de la politique internationale sont aujourd’hui passées au premier plan de sa campagne. Le bâtiment du quartier général du Likoud a été orné des portraits de Netanyahou avec le président américain Donald Trump, le Premier ministre indien Narendra Modi, le président brésilien Jair Bolsonaro et le président russe Vladimir Poutine. Les quatre hommes sont considérés en Israël comme des « dirigeants forts ». Les relations proches, voire amicales, de Netanyahou avec eux, mises en évidence par sa campagne électorale, lui donnent des points aux yeux de l’électorat. Le slogan « Netanyahou. Une autre ligue » est une allusion claire au fait que, grâce à son actuel Premier ministre, le petit État d’Israël s’est lui aussi rapproché de ce club de poids lourds de la politique mondiale. 

Une amitié avantageuse 

Au premier abord, la Russie et Israël ont toutes les raisons de se méfier l’une de l’autre. Israël se trouve dans un état de confrontation permanente avec l’Iran, tandis que la Russie, au moins sur le court terme, coopère avec la république islamique et soutient sa présence en Syrie, directement à la frontière avec Israël. La Syrie est également liée à une des crises les plus graves qu’ont connues les relations russo-israéliennes ces dernières années : en septembre 2018, Moscou a accusé Tel-Aviv de la mort des soldats russes qui se trouvaient à bord de l’avion de reconnaissance Il-20, abattu en Syrie au cours d’un raid de chasseurs israéliens F-16 dans la province de Lattaquié. D’après la version russe, les pilotes israéliens ont mis l’Il-20 à la merci des systèmes de défense antimissile S-200 de la Syrie.

Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine à la résidence officielle de Botcharov Routcheï, à Sotchi, le 12 septembre 2019. Crédit : Shamil Zhumatov/REUTERS

De plus, de hauts responsables russes rencontrent régulièrement des représentants du Hamas et du Hezbollah – deux organisations hostiles à Israël et considérées par ce dernier et une série d’autres États comme des groupes terroristes. La dernière entrevue de ce genre s’est tenue à Moscou en juillet 2019 – la délégation du Hamas était dirigée par Moussa Abou Marzouk, chef du service de politique étrangère de l’organisation. 

Quoi qu’il en soit, Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou se voient fréquemment et parviennent à des compromis sur des questions litigieuses. Dans le cadre de sa campagne, le Premier ministre israélien s’efforce de s’en attribuer tout le mérite. 

« Netanyahou a réussi à trouver un équilibre entre les intérêts d’Israël, de la Russie et des États-Unis dans des situations extrêmement complexes, commente Zvi Magen, ex-ambassadeur d’Israël en Russie et membre de l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) à Tel-Aviv. Il est perçu comme un acteur international fort aussi bien dans son pays qu’à l’étranger. » 

Le diplomate rappelle cependant que le dirigeant n’est pas le seul à la manœuvre sur les grands dossiers internationaux. Les structures étatiques, les services secrets et certains départements contribuent également au développement des relations bilatérales entre la Russie et Israël. « Il ne faut certes pas diminuer le mérite du Premier ministre, mais les relations entre des pays ne se limitent pas à celles établies entre leurs dirigeants », résume Zvi Magen. 

L’opposition ne souhaite pas dévier de la trajectoire choisie par le Likoud pour les relations russo-israéliennes.

Ksenia Svetlova, ancienne députée du parti d’opposition Union sioniste à la Knesset, partage cet avis : « Les contacts entre Tel-Aviv et Moscou ont commencé à se développer activement en 1992, soit bien avant l’arrivée de Benyamin Netanyahou au pouvoir », rappelle-t-elle. Pour elle, le Premier ministre n’a fait que maintenir le cap fixé par ses prédécesseurs vers un rapprochement avec la Russie. « Certains objectifs ont, bien entendu, pu être atteints, précise Mme Svetlova. Néanmoins, en ce qui concerne le problème de la présence iranienne en Syrie à la frontière avec Israël, aucun terrain d’entente n’a été trouvé avec Moscou. » 

Mme Svetlova rappelle que, malgré les bonnes relations personnelles entretenues par Netanyahou et le président russe, lors de la crise liée au crash de l’Il-20 russe en Syrie, celles-ci n’ont pas permis une résolution rapide du problème : « Après cet incident, la Russie a décidé de livrer à la Syrie des systèmes perfectionnés de défense antimissile S-300, qui permettent une identification plus précise des cibles. Et, en dépit des objections d’Israël, un mois après le crash, la livraison était effectuée. »

Quelle que soit l’issue des élections, celle-ci n’aura aucune influence sur les relations entre Israël et la Russie, affirment un grand nombre d’analystes et de politiques israéliens. « Même si Netanyahou perd et que Benny Gantz, son principal adversaire et le chef du bloc d’opposition Bleu et Blanc, lui succède, les rapports avec Moscou resteront inchangés, estime Ksenia Svetlova. La raison en est qu’Israël et la Russie ont des intérêts stratégiques communs, notamment sur la façon d’endiguer l’islam radical. » 

Benny Gantz, principal adversaire de Benyamin Netanyahou aux législatives israéliennes et chef du bloc d’opposition Bleu et Blanc, le 29 janvier 2019. Crédit : Amir Levy/Getty Images

De fait, l’absence d’alternative à l’actuelle politique étrangère d’Israël est mise en relief par la campagne de l’alliance Bleu et Blanc. 

Ainsi l’opposition ne propose-t-elle pas de dévier de la trajectoire suivie par le Likoud. Son objectif principal est de destituer Netanyahou de ses fonctions de Premier ministre, qu’il a exercées, au total, pendant plus de treize ans. Néanmoins, aucune divergence idéologique fondamentale ne distingue le chef du gouvernement de Benny Gantz, qui, entre le 14 février 2011 et le 16 février 2015, soit au cours du troisième mandat de Netanyahou, a occupé le poste de chef d’état-major de Tsahal, l’armée israélienne. 

Un retour inespéré 

Le Kremlin, cependant, voit les choses quelque peu différemment et, pour les élections à venir – et celles qui suivront –, il mise sur « Bibi ». Ce dernier a en effet démontré qu’il savait apprécier les liens d’amitié – au moins en paroles. 

Selon la chaîne de télévision Al-Jazeera, le président russe et le Premier ministre israélien se sont vus treize fois au cours des quatre dernières années. Ces rencontres ont non seulement contribué au développement des relations entre leurs deux pays, mais elles ont également accru la popularité de Netanyahou en Israël. En avril 2019, le chef du gouvernement s’est rendu à Moscou afin de remercier en personne Vladimir Poutine pour son aide dans le rapatriement de la dépouille de Zachary Baumel en Israël au début du même mois. Le commandant de char israélo-américain était porté disparu depuis l’invasion israélienne au Liban, en 1982. En Israël, où le principe militaire « ne laisser aucun soldat sur le champ de bataille » a été élevé au rang d’idéal national, le retour du soldat, plusieurs décennies après sa disparition, a été apprécié au plus haut point.

« Il y a deux ans, je vous ai adressé une demande personnelle : nous aider à trouver les dépouilles de plusieurs soldats, dont celle de Zachary Baumel, en signe de solidarité militaire et de fraternité. Vous n’avez pas tardé à donner votre réponse et avez déclaré que vous vous en chargeriez personnellement, a rappelé le Premier ministre israélien au président russe, lors de sa visite. Je vous remercie, mon ami, en mon nom et au nom du peuple israélien, pour ce que vous avez fait, pour notre amitié personnelle, qui est très importante pour notre pays et pour nos relations. Mais je pense que, dans ce cas précis, notre amitié est un symbole plus grand encore : elle donne toute sa valeur à ce qui unit nos deux peuples. Je tenais à vous remercier au nom de toute la terre d’Israël. Merci. » 

Les électeurs s’interrogent : Benny Gantz aurait-il pu obtenir de Poutine le rapatriement de la dépouille de Zachary Baumel ? Aurait-il pu appeler Poutine « mon ami » ?

La nouvelle du retour de la dépouille de Zachary Baumel a empli les Israéliens d’allégresse. La cérémonie des funérailles, qui a eu lieu à Jérusalem, a été retransmise par les grandes chaînes de télévision du pays. Cet enthousiasme de la population ne pouvait mieux tomber : cinq jours plus tard, le 9 avril 2019, des élections à la Knesset se soldaient par un ex aequo – le Likoud et l’alliance Bleu et Blanc remportant chacun trente-cinq sièges. Chargé de former une coalition, Netanyahou n’est pas parvenu à s’entendre avec un nombre suffisant de parlementaires, d’où la nécessité d’appeler à nouveau les citoyens aux urnes. Nombre d’analystes s’accordent à dire que, sans les funérailles de Zachary Baumel, le Likoud aurait pu perdre face à son adversaire. 

Netanyahou assure que le transfert de la dépouille du soldat par la Russie à quelques jours à peine des législatives d’avril est pure coïncidence. En Israël, toutefois, le geste d’amitié du président russe est interprété comme un signe manifeste de soutien à Bibi – un geste également appelé à jouer un rôle aujourd’hui, cinq mois plus tard. Les électeurs se posent des questions toutes évidentes : Benny Gantz aurait-il pu obtenir un geste symbolique aussi important de Poutine ? Aurait-il pu appeler ce dernier « mon ami » ?

Le Premier ministre sortant affirme que non, et il fait de cette affirmation un des principaux atouts de sa campagne. Beaucoup d’électeurs sont tacitement de cet avis. À la différence de Gantz, dépourvu de toute expérience diplomatique, Bibi joue effectivement dans la cour des grands. 

Bibi et l’« alya poutinienne » 

Les Israéliens, pourtant, sont loin de tous se réjouir de l’amitié qui lie leur Premier ministre à Vladimir Poutine. L’affiche montrant la poignée de main des deux dirigeants sur la façade du quartier général du Likoud a agité la communauté israélienne russophone. Officieusement appelée l’« alya poutinienne », la dernière vague d’immigration juive en Israël depuis la Russie et l’Ukraine se compose de personnes poussés au départ par la politique de Poutine, dans lequel elles voient un dirigeant autoritaire, favorisant la corruption. Qui plus est, l’affiche est apparue sur le siège du Likoud le 28 juillet, au lendemain de la violente dispersion d’une manifestation pacifique organisée à Moscou contre l’exclusion de candidats de l’opposition aux élections à la Douma locale.

La façade du siège du Likoud le 28 juillet 2019. Crédit : Jack Guez / AFP

« Une majorité d’Israéliens estime que Poutine est un mec cool, qui fait tout comme il faut, et ces gens aimeraient avoir un dirigeant comme lui, affirme Roman Goldstein, représentant de l’alya poutinienne qui a appelé ses compatriotes russophones à manifester dans les rues de Tel-Aviv. En définitive, ils votent pour Netanyahou parce qu’il est l’ami du Kremlin. Mais Poutine est responsable de la situation économique et politique de son pays. Il a créé une machine policière dont souffrent mes amis restés en Russie. Les Israéliens n’ont généralement aucune idée de ce qui se passe là-bas », regrette l’émigré.

Il serait exagéré d’affirmer que les voix de l’« alya poutinienne », soit entre 40 000 et 50 000 personnes selon les sources, puissent influencer l’issue du scrutin du 17 septembre. Bibi Netanyahou sait pertinemment avec qui se lier d’amitié et comment. 

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