La dette, un outil d’influence pour Moscou

La Biélorussie, l’Ukraine, le Venezuela et Cuba sont les quatre plus grands débiteurs de la Russie. Selon le ministère russe des Finances, le montant total des prêts accordés par Moscou à des pays étrangers est de 39,4 milliards de dollars.

Ce montant inclut, notamment, plus de cinq milliards de dollars de dettes restructurées contractées par différents États auprès de l’ex-URSS. La Communauté des États indépendants (CEI), composée de 9 des 15 anciennes républiques soviétiques, doit quant à elle près de 15,8 milliards de dollars à Moscou.

Voisins et alliés redevables

La Biélorussie est le principal débiteur de la Russie. Au 1er juin de l’année en cours, sa dette s’élevait à 7,55 milliards de dollars, soit le double du montant de 2012. Cet été, Moscou a, pour la première fois, refusé un refinancement de cette dette. Par ailleurs, le ministre russe des Finances, Anton Silouanov, a déclaré que la Russie attendait des dirigeants biélorusses qu’ils favorisent l’intégration économique des deux États voisins, sans donner plus de détails. Face à l’intransigeance financière et aux visées politiques de son « grand frère », Minsk s’est tournée vers Pékin pour obtenir les crédits recherchés.

L’Ukraine occupe la deuxième place du podium. Sa dette se chiffre à près de 3,7 milliards de dollars. Il s’agit pour l’essentiel (3 milliards) d’euro-obligations, émises par Kiev et souscrites par Moscou en décembre 2013, au plus fort de l’Euromaïdan, le Kremlin tentant alors de convaincre l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch de renoncer à la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne.

En décembre 2015, les nouvelles autorités ukrainiennes ont annoncé un défaut de paiement sur ces titres. Ces derniers étant régis par le droit britannique, la Russie a poursuivi l’Ukraine devant la justice du Royaume-Uni. Le procès est toujours en cours, Kiev s’efforçant de démontrer que Moscou l’a forcée à émettre ces euro-obligations.

Anton Silouanov, ministre russe des Finances. Crédit : Stoyan Vasev/TASS

Le Venezuela décroche la médaille de bronze avec une dette de 3,5 milliards de dollars – montant divulgué en juin dernier par le président Vladimir Poutine. Ce crédit avait été alloué en 2011 pour financer, notamment, les livraisons d’armes russes au Venezuela.

« Chypre est un cas à part. La Russie n’a eu d’autre choix que de lui octroyer des crédits en urgence pour sauver son système bancaire et, ce faisant, l’argent déposé dans ses banques par des oligarques russes. »

Cuba se classe en quatrième position. En l’absence de données fiables, le quotidien économique RBC évalue la dette de ce pays à 3,2 milliards de dollars. En 2014, Moscou a annulé 90 % de la dette publique « historique » cubaine, chiffrée alors à 35,2 milliards de dollars, le solde devant être amorti sur dix ans. Cependant, depuis 2015, la Russie a octroyé à Cuba deux nouvelles lignes de crédit, à hauteur d’1,44 milliard de dollars pour financer différents projets.

Les autres débiteurs de la Russie dont la dette excède cinq cent millions de dollars sont le Bangladesh (2 milliards), Chypre (1,8), l’Inde (1,1), le Yémen (1), l’Irak (0,7), la Serbie (0,7) et le Vietnam (0,6). Celle du Bangladesh provient principalement d’un crédit accordé pour la construction d’une centrale nucléaire dans ce pays, tandis que l’Inde doit rembourser des prêts souscrits auprès de l’ex-URSS pour l’achat d’armes soviétiques.

« À l’instar d’autres pays créanciers, la Russie considère le financement d’un État avant tout comme un levier d’influence politique sur celui-ci, souligne Maxime Ossadtchi, directeur du département analytique de la banque BKF. Toutefois, en soutenant le Venezuela, elle tente également de sauver le régime de Nicolás Maduro. »

Chypre est un cas à part. En 2012 et 2013, lorsque l’île a été secouée par une grave crise économique, la Russie n’a eu d’autre choix que de l’aider, en raison de l’énorme concentration de sociétés offshore russes qui y sont enregistrées et du montant colossal des dépôts bancaires russes dans le pays. « Si Chypre s’était retrouvée en défaut de paiement, les sociétés offshore russes en auraient énormément souffert et les oligarques auraient perdu leur argent », ironise Maxime Ossadtchi.

Des débiteurs invisibles

Selon les calculs de RBC, sur les 39,4 milliards de dollars prêtés par Moscou à des pays étrangers, 13 manquent à l’appel, le quotidien économique n’étant pas parvenu à identifier les emprunteurs…

Parmi ces débiteurs « anonymes » figureraient des États non reconnus par la communauté internationale, tels que l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud (qui ont déclaré leur indépendance de la Géorgie en 1992), ainsi que les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, en conflit avec Kiev depuis 2014, et auxquelles Moscou doit apporter un soutien financier permanent qui n’apparaît nulle part dans les statistiques officielles.

Enfin, la Chine et le Maroc pourraient bien compter au nombre de ces pays débiteurs non officiels.

« Aujourd’hui, il est bien plus simple de négocier un crédit avec le directeur d’une banque russe que de passer par le Kremlin. »

Pour l’expert financier Oleg Govtvan, des États africains ont également contracté des crédits modestes auprès de l’État russe : « Si, pour la Russie, quelques centaines de milliers de dollars sont une somme modique, pour un pays africain, il peut s’agir d’un montant considérable. En échange de sa générosité, Moscou peut, par exemple, se voir offrir l’accès à d’importantes ressources minières », relève l’analyste.

Quoi qu’il en soit, le montant des crédits octroyés par la Russie à des États étrangers dépasse probablement, et de beaucoup, les quelque 40 milliards de dollars avancés par les journalistes de RBC. « Aujourd’hui, il est bien plus simple pour les autorités d’un pays de négocier un crédit avec le directeur d’une banque russe que de s’adresser au Kremlin », assure Oleg Govtvan. Les relations financières entre la Russie et le Venezuela sont ainsi majoritairement régulées non par des banques publiques mais par la banque commerciale Evrofinance Mosnarbank, actuellement sous le coup des sanctions américaines. « Il est pratiquement impossible de connaître le montant réel de ces emprunts », souligne l’analyste.

Un investissement rentable

Il n’est pas rare que Moscou efface la dette d’un État. Outre les 31,7 milliards de dollars dus par Cuba, la Russie a notamment effacé la dette algérienne (4,7 milliards) en 2006, et celle du Kirghizistan (240 millions) en 2017.

« La Fédération sait qu’elle a peu de chances de toucher le moindre remboursement de ces pays, explique Oleg Govtvan. En revanche, elle peut en tirer certains bénéfices, notamment sous la forme d’avantages accordés aux entreprises russes. C’est un élément dont elle tient compte lorsqu’elle octroie un crédit ou efface une dette. »

La Russie n’a aucun intérêt à refuser de financer les États économiquement faibles : « Elle leur permet, de cette façon, de construire des usines auxquelles elle fournira ensuite des équipements. Ces derniers auront besoin d’un entretien ou de pièces détachées, elle enverra donc également ses spécialistes ou effectuera de nouvelles livraisons, explique Maxime Ossadtchi. Un canal continu d’influence économique et politique se crée ainsi. Et, très souvent, il vaut largement l’argent investi. »

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