Guerres modernes, soldats de fortune : Le boom des sociétés militaires privées en Russie

Officiellement, il n’y a pas de société militaire privée (SMP) en Russie. À la différence de certains pays, la Fédération ne leur reconnaît pas d’existence légale. Mais la réalité est très différente : depuis 2014, on trouve la trace de mercenaires russes, notamment d’hommes du « groupe Wagner », dans de nombreuses zones de conflit, de l’Ukraine au continent africain.

Le 8 août 2019, les proches du défenseur des droits de l’homme Oleg Melnikov, parti en Syrie avec un groupe de bénévoles, signalent sa disparition dans la province d’Idleb. Une semaine plus tard, la presse révèle que le militant est sain et sauf, réfugié en un lieu tenu secret.

Melnikov est le fondateur de l’ONG Alternativa, qui lutte contre le trafic d’êtres humains et l’esclavage moderne. Ces derniers mois, l’ONG a concentré son activité sur le sort réservé aux ressortissants russes ou originaires de la Communauté des États indépendants (CEI), partis se battre dans les rangs de l’Etat islamique, et tombés aux mains des forces de Damas. Selon toute vraisemblance, Oleg Melnikov aurait été victime d’une tentative de kidnapping. Si l’un de ses adjoints accuse « des bandits locaux », le site d’information VladTime.ru penche pour une autre hypothèse : le défenseur des droits aurait en réalité été la cible d’employés de la société militaire privée « groupe Wagner », présente en Syrie depuis l’entrée de Moscou dans le conflit.

Entraînement de soldats centrafricains par des « instructeurs » de l’armée russe à la base de Berengo le 31 mars 2018. Crédit : Présidence Centrafrique / Facebook

Les accusations contre les hommes de Wagner se multiplient ces derniers temps. Tout porte à croire qu’ils sont impliqués dans l’enlèvement de trois journalistes russes retrouvés morts en Centrafrique, le 30 juillet 2018. À l’initiative de l’organisation « Investigations Management Center », financée par l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski, le reporter de guerre Orkhan Djemal, le documentariste Alexandre Rastorgouïev et le caméraman Kirill Radtchenko étaient en effet partis enquêter sur les activités des mercenaires russes chargés, notamment, de défendre les intérêts de Moscou dans les mines de diamants, d’or et d’uranium du pays.

Les hommes du « cuisinier du Kremlin »

Selon le site d’investigation russe The Bell, la création de Wagner (du surnom de l’un de ses fondateurs, le lieutenant-colonel de réserve Dmitri Outkine) aurait été entérinée à l’issue d’une entrevue secrète, en juin 2010, entre les généraux russes et l’ancien officier de l’armée sud-africaine Eeben Barlow, fondateur, en 1989, de la première société militaire privée au monde, Executive Outcomes. L’idée de doter la Russie d’une réserve de « combattants de l’ombre », constituée de soldats d’élite officiellement en retraite, circulait dans les couloirs du ministère de la Défense depuis environ un an, soutenue notamment par le chef d’état-major des forces armées de l’époque, le général Nikolaï Makarov, poursuit The Bell.

De nombreux experts russes et étrangers en sont convaincus : dans la pratique, le groupe Wagner est soumis à l’autorité directe du ministère russe de la Défense.

Dans la même période, les généraux russes décident d’associer à la création de cette SMP l’homme d’affaires pétersbourgeois Evgueni Prigojine, alors à la tête, entre autres actifs, de l’entreprise de restauration Concord Catering (les réceptions organisées au Kremlin par Concord Catering valent à l’époque à son propriétaire le surnom de « cuisinier de Poutine »). Prigojine, « un personnage préférant rester dans l’ombre », connaît personnellement le président de Russie, même s’il ne fait pas partie du premier cercle.

Du Donbass à Caracas

Fondé en 2014, le groupe Wagner, commence à faire parler de lui en combattant aux côtés des forces séparatistes prorusses, dans l’est de l’Ukraine. Depuis, les médias russes et étrangers le suivent à la trace : en 2018, on signale sa présence sur le continent africain, du Soudan à la Centrafrique, ainsi qu’au Venezuela.

Selon le commandant en chef des forces armées américaines en Afrique, Thomas Waldhauser, 175 combattants de Wagner se trouveraient aujourd’hui en République centrafricaine, où ils se feraient passer pour des « instructeurs militaires » russes.

Officiellement, le Kremlin nie l’existence du groupe Wagner. « De jure, nous n’avons pas de société militaire privée – ce statut n’existe pas dans la loi russe », affirmait ainsi, en novembre 2018, le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov. Pour autant, de nombreux experts russes et étrangers en sont convaincus : dans la pratique, le groupe est soumis à l’autorité directe du ministère russe de la Défense.

Soldats de fortune

Le service russe de la BBC a enquêté sur le processus de recrutement au sein de Wagner. Selon un certain « Nikolaï Averine », mercenaire en exercice, le camp d’entraînement de la SMP serait hébergé dans la base militaire russe de Molkino, près de Krasnodar, dans le sud du pays. À leur arrivée, le premier jour, les candidats sont soumis à des tests d’aptitude physique, incluant notamment un parcours de cross et divers exercices. Le deuxième jour est consacré à des examens médicaux, y compris des tests de dépistage de stupéfiants. Le troisième jour, enfin, les candidats signent, pour tout document officiel, un simple contrat d’embauche – dans lequel ils sont priés d’indiquer les coordonnées de leurs proches, à contacter en cas de décès, et leurs mots de passe sur les réseaux sociaux – avant de subir un entretien individuel avec un « spécialiste de la sécurité ». Si ce dernier le juge nécessaire, ils peuvent être soumis au détecteur de mensonges.

« Théoriquement, témoigne Nikolaï Averine, si l’on n’a pas besoin de vous, vous pouvez passer un bon moment au filtre, le camp de recrutement, mais en réalité, la plupart des gars sont très rapidement dispatchés sur le terrain. » Ceux qui sont envoyés le plus tôt au combat sont les « spécialistes » : artilleurs, sapeurs, opérateurs de drones… Au début de la campagne russe en Syrie, une mission pouvait durer jusqu’à six mois. Désormais, les mercenaires y passent trois mois maximum.

Soldats russes à Alep, en Syrie, le 2 février 2017. Crédit :
 Reuters/Omar Sanadiki

Aujourd’hui, Wagner paie ses employés environ 150 000 roubles (2 000 euros) par mois, soit le double de ce qu’ils touchaient en 2014 et 2015 précise BBC Russia, qui s’est procuré un contrat d’embauche datant de cette période. À l’époque, dans le Donbass, en cas de « mutilation ou toute autre blessure grave », les « travailleurs indépendants » pouvaient compter sur une compensation à hauteur de 300 000 roubles (un peu plus de 4 000 euros). En cas de décès, la famille percevait deux millions de roubles (un peu plus de 27 000 euros). Avec le conflit syrien, les compensations en cas de décès ont grimpé en flèche, passant à cinq millions de roubles (un peu plus de 68 000 euros).

« La plupart des gars s’engagent par l’intermédiaire de connaissances : il suffit d’acheter un billet d’avion, d’aller en Syrie comme touriste, et, là-bas, vous êtes accueilli par quelqu’un de confiance, qui s’occupe de tout. »

Par ailleurs, les primes, fréquentes, permettent d’arrondir les fins de mois : « Il ne faut pas se leurrer : ces hommes se battent pour l’argent. En décembre 2017, à Ekaterinbourg, j’ai rencontré deux soldats de Wagner de retour de Syrie. En cinq mois là-bas, ils avaient gagné 1,5 million de roubles (un peu plus de 20 000 euros) chacun, sans compter les primes pour l’assaut de Deir-el-Zor : 500 000 roubles (6 800 euros environ) pour l’un, un peu moins pour l’autre. Le premier s’était déjà acheté un appartement avec ses gains », témoigne Vladimir Efimov, un ancien des forces spéciales russes ayant supervisé l’envoi de « volontaires » dans le Donbass en 2014 et 2015.

Le site d’information régional Oural.ru rapporte l’histoire d’un autre mercenaire revenu de Syrie. L’homme, qui dit s’appeler Ivan Touïnov, affirme avoir rejoint la zone de conflit de sa propre initiative : « La plupart des gars s’engagent par l’intermédiaire de connaissances : il suffit d’acheter un billet d’avion, d’aller en Syrie comme touriste, et, là-bas, vous êtes accueilli par quelqu’un de confiance, qui s’occupe de tout », raconte Touïnov. Selon lui, les structures paramilitaires russes présentes en Syrie seraient au nombre de cinq, même si « Wagner est de loin la plus puissante. »

L’une d’entre elles s’appelle « Chtchit » (« Bouclier »), selon le journal indépendant Novaïa Gazeta. Ses soldats assurent la protection de champs pétroliers et gaziers appartenant à des hommes d’affaires russes. Ils seraient entre 25 et 30 gardes par gisement, remplacés tous les trois mois, et payés environ 120 000 roubles (1 600 euros) par mois.

Disparus corps et biens

Si c’est en Syrie que les SMP russes sont les plus actives, c’est aussi dans ce pays qu’elles ont subi les pertes les plus lourdes. En février 2018, à proximité de Deir-el-Zor, dans l’est de la Syrie, le groupe Wagner connaît ses heures les plus sombres : de puissants hommes d’affaires syriens proches du régime de Damas, désireux de reprendre aux forces kurdes le contrôle des gisements d’hydrocarbures de la région, chargent une milice locale, soutenue par des kontraktniki russes, de mener l’assaut. Mais les attaquants se heurtent à une lourde riposte aérienne des Américains, venus au secours de leurs alliés kurdes. Selon diverses sources, ces bombardements auraient fait près de 200 morts. En juin dernier, ce sont trois soldats de Chtchit qui sont tués dans des champs pétroliers situés au nord de Palmyre.

Selon un ex-mercenaire interrogé par VladTime.ru, Moscou préfère éviter que ses forces régulières participent à des confrontations directes en Syrie. Pour mener à bien ses opérations les plus risquées, l’état-major aurait donc recours aux SMP de type Wagner. La source du site d’information n’hésite pas à parler de « chair à canon » : « Nos chances de rentrer à la maison sont de 50/50, pas plus. »

Selon les médias russes qui ont enquêté sur le conflit syrien, ce dernier aurait déjà fait plusieurs centaines de victimes dans les rangs des SMP. Évidemment, les proches de ces soldats tombés anonymement au combat n’ont pas droit à la moindre compensation de la part de l’État.

Si les familles connaissent les risques de la guerre, certaines souffrent de plus en plus de ce silence des autorités, exigeant la reconnaissance officielle de leurs morts. La presse moscovite rapporte l’histoire de Nina Atioucheva, une mère de « contractuel » originaire de Severoonejsk, dans la région d’Arkhangelsk. À la mi-septembre 2017, elle est contactée par un certain « Andreï, de Rostov-sur-le-Don », qui l’informe qu’elle doit se rendre en Syrie pour accompagner le rapatriement du corps de son fils, Evgueni Alikov, mort en mission. Nina s’exécute, rapporte la dépouille au pays et l’enterre. Par la suite, elle demande au commissariat militaire de la ville de Plessetsk, dans sa région, que l’armée russe reconnaisse cette « mort au combat ». La réponse tombe au bout d’un mois et demi : « Il nous est impossible, à l’heure actuelle, d’établir pour votre fils un statut militaire qui vous permette de bénéficier d’aides juridiques et sociales. »

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