Élections locales en Russie : Un vote utile à n’importe quel prix

Le 8 septembre, des élections régionales et municipales se tiendront en Russie. À la différence des scrutins précédents, Moscou, dont la population élira les députés de la Douma locale, a été le théâtre d’une campagne émaillée de scandales. 

Une mobilisation inédite

Pour se présenter à l’élection des quarante-cinq députés du parlement moscovite, les candidats avaient deux possibilités. La première : bénéficier du soutien d’un des quatre partis déjà représentés à la Douma locale ‒ Russie unie, le Parti communiste (KPRF), le Parti libéral-démocrate (LDPR), et Rodina ‒ et se faire inscrire sur la liste de ce parti ; la seconde : se présenter en tant que candidat indépendant ou affilié à un parti ne siégeant pas à la Douma. Dans ce cas, le candidat devait au préalable recueillir environ 5 000 signatures. 

Sur les 290 personnes ayant déposé leur dossier de candidature, 233 ont été enregistrées. Parmi elles, 93 n’ont pas remis de signatures : 45 sont issues du parti LDPR, 44 du KPRF, et quatre de Rodina. Un total de 77 candidats sont membres de partis non présents à la Douma de Moscou. La commission électorale locale a accepté les signatures collectées par 40 candidats de Russie juste, 32 des Communistes de Russie, deux de Iabloko, et un de Force citoyenne, du Parti des Verts et du Parti de la Croissance. Curieusement, aucun membre de Russie unie ne figure sur cette liste : tous se présentent en tant que candidats indépendants. 

Manifestation à Moscou le 10 Août 2019. Crédit : Tatyana Makeyeva / Reuters

En définitive, la commission électorale a refusé treize candidats indépendants sous le prétexte que plus de 10 % de leurs signatures étaient non-conformes. Cette décision a été le point de départ des manifestations les plus massives qu’ait connues la capitale russe ces dernières années – tant autorisées (le 20 juillet et le 10 août) qu’interdites (14 et 27 juillet, 3 et 31 août). Ces mobilisations se sont soldées par de nombreuses arrestations : plus de 1 350 le 27 juillet, et plus de 600 le 3 août. Près de 50 000 personnes ont participé au dernier rassemblement autorisé à Moscou, avenue Sakharov, le 10 août. D’autres villes ont également organisé des actions en signe de solidarité : Saint-Pétersbourg, Rostov-sur-le-Don, Novossibirsk, Tomsk, Irkoutsk, Kazan, Oufa, Omsk, Orenbourg, et Krasnoïarsk. 

Les manifestants reprochent non seulement aux membres de Russie unie de se présenter en tant que candidats indépendants – une décision justifiée par la popularité en berne du parti du pouvoir auprès des Moscovites – mais également à la commission électorale d’avoir accepté les milliers de signatures recueillies par chacun d’entre eux sans contrôler leur validité. Selon les sources du Courrier de Russie, plusieurs de ces candidats auraient été enregistrés avant même la présentation officielle des listes de signatures complétées. 

L’objectif final du vote utile est de briser le monopole politique de Russie unie en empêchant ses candidats d’être élus dans un organe législatif du pays. 

Le dernier rassemblement non autorisé – « contre les répressions politiques » – s’est tenu le 31 août, soit le dernier week-end avant les élections. La manifestation s’est déroulée dans le calme – la police n’a procédé à aucune arrestation – mais a connu une affluence modeste : les journalistes présents sur place ont dénombré entre 1 500 et quelques milliers de participants.

Un choix éclairé 

Lors de l’unique tour de l’élection à la Douma de Moscou, le vainqueur est le candidat ayant obtenu le plus de voix dans sa circonscription. Le taux de participation au scrutin est traditionnellement faible : 35 % en 2009 et 21 % en 2014. Dans ce contexte, même un petit nombre de citoyens (entre 3 % et 5 % du nombre total d’électeurs) actifs et déterminés à voter pour l’un ou l’autre candidat peut faire pencher la balance. 

Après l’exclusion de la quasi-totalité des candidats issus de l’« opposition hors-système » par la commission électorale de Moscou, l’équipe de l’opposant Alexeï Navalny a appelé les électeurs à un « vote utile ». Il consiste à donner sa voix, dans chaque circonscription, au candidat ayant le plus de chances de battre celui de Russie unie, même s’il fait partie de l’« opposition système », acceptée par le pouvoir. Cette initiative s’étend aux autres régions du pays où des élections auront lieu le 8 septembre. L’objectif final est de briser le monopole politique de Russie unie en empêchant ses candidats d’être élus dans un organe législatif du pays. Face à la  difficulté de mener à bien ce projet à Moscou, où tous les candidats favorables au pouvoir en place se présentent officiellement en tant que candidats « indépendants », l’équipe de Navalny propose aux électeurs de les aider à faire le « bon choix » en leur indiquant qui se cache derrière chaque candidat et pour lequel d’entre eux il vaut mieux voter. À cette fin, un site a été créé, sur lequel chacun peut s’enregistrer en fournissant son adresse et son e-mail pour recevoir les « recommandations » à l’approche du scrutin. 

Pour et contre 

L’initiative de Navalny a suscité de vives réactions au sein de l’opposition. L’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski se prononce ainsi contre le « vote utile ». Pour lui, il est inadmissible d’obliger un électeur à voter en faveur d’un candidat auquel, en d’autres circonstances, il n’aurait pas donné sa voix. L’homme d’affaires préconise de voter pour les candidats qui soutiennent les revendications de l’opposition, y compris la libération de toutes les personnes arrêtées au cours des manifestations de l’été – un avis partagé par l’opposant interdit de scrutin Dmitri Goudkov. Si aucun candidat de ce genre ne figure sur la liste électorale, M. Khodorkovski recommande de faire en sorte que le bulletin soit nul. 

L’opposant russe Alexeï Navalny lors d’une manifestation à Moscou le 20 juillet 2019. Crédit : twitter

Garry Kasparov, autre opposant non moins célèbre et ancien champion du monde d’échecs, désapprouve également la stratégie de Navalny. Sur sa page Facebook, il qualifie le « vote utile » d’immoral et appelle au boycott des élections, soulignant que, pour l’opposition, y participer est « insensé et dangereux ». 

Le candidat exclu Ilya Iachine estime, pour sa part, que l’idée de Navalny est « déplaisante mais efficace ».

 « Le vote utile discrédite le concept même d’élection. Il détruit le sérieux avec lequel les électeurs abordent le scrutin et, ce faisant, sape les fondements de la démocratie. »

Les avis divergent également parmi les experts. Grigori Ioudine, politologue à la Haute École d’économie, ne voit que des avantages à la suggestion de Navalny. Dans un article intitulé « L’arithmétique de la colère  » et publié dans le quotidien indépendant Novaïa gazeta, M. Ioudine estime que le « vote utile » pourrait avoir pour effet une meilleure coordination des actions de l’opposition russe.  

Boris Vichnevski, politologue et député du parti Iabloko à l’assemblée législative de Saint-Pétersbourg, ne partage pas cet avis. Dans la même Novaïa gazeta, il déclare que les électeurs ne doivent pas voter pour n’importe qui : comme le montre l’expérience des campagnes électorales de 2011 et 2018, les candidats victorieux des autres partis deviendront de toute façon « pro-pouvoir ». 

« Aux yeux de ses détracteurs, le vote utile discrédite le concept même d’élection, commente le politologue Vitali Chkliarov. Il détruit le sérieux avec lequel les électeurs abordent le scrutin et, ce faisant, sape les fondements de la démocratie : les citoyens ne croient plus qu’il soit possible de mettre en place des institutions politiques efficaces ». 

Un moment historique 

Ce n’est pas la première fois qu’Alexeï Navalny propose une tactique électorale à ses partisans. Lors des législatives de 2011, il avait ainsi martelé le slogan : « Vote pour n’importe quel parti, sauf Russie unie ». Il avait également appelé à boycotter la présidentielle de 2018. Néanmoins, il est difficile de qualifier ces deux campagnes de succès : en 2011, Russie unie a obtenu la majorité absolue à la Douma d’État et, en 2018, Vladimir Poutine a été réélu avec 76 % des voix et un taux de participation de 67 %.

Alexeï Navalny persiste toutefois : miser sur n’importe quel candidat opposé au pouvoir doit fonctionner, car la situation dans le pays a sensiblement évolué. Depuis cinq ans, le niveau de vie de la population est en chute libre, et, selon différents sondages, la réforme des retraites, signée en octobre 2018 par Vladimir Poutine, a fait baisser de 20 % sa cote de popularité, traditionnellement très élevée. La Russie est entrée dans une période agitée de transition du pouvoir : en 2021 auront lieu les prochaines élections à la Douma d’État et, en 2024, la présidentielle, à laquelle Vladimir Poutine ne pourra pas se présenter à moins de modifier la Constitution. 

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