Anatomie du russe quotidien

Si vous avez étudié le russe, vous conviendrez que rien n’y est moins évident que l’expression « simple comme bonjour ». En effet, le seul mot destiné à se saluer, si simple dans tant de langues à force d’avoir été usé et poli par les siècles, reste en russe le cauchemar de l’apprenant, et ce dès son premier cours : « Zdravstvouïtié ! », doit-il lancer à grands renforts de R roulés et d’accent tonique.

Fort heureusement, l’expression a fini par se contracter en « zdrasstitié » ou même « zdrasstié »… mais à l’oral seulement. À l’écrit, il faut bien penser à ce petit « v » intercalé, que l’on n’entend pourtant même pas. Que fait-il donc ici ? Pour le savoir, penchons-nous sur l’anatomie de ce mot. Tout le monde connaît l’expression « na zd(o)rovié ! », qui serait l’équivalent russe de « Santé ! », et que les méchants russes utilisent souvent dans les films. Pour votre gouverne, sachez que les Russes de la vraie vie l’utilisent en réalité à peine, leur toast favori restant un long discours, souvent sous forme d’anecdote spirituelle et philosophique, parfois suffisamment longue pour que votre champagnskoïé ait le temps de tiédir dans votre main. Mais le sujet n’est pas là.

Ces deux expressions, « na zdrovié » et « zdravstvouïtié », sont apparentées : ce petit « zdrov » que l’on trouve dans la première apparaît dans la seconde avec un A au lieu du O : « ZDRAVstvouïtié » : « santé », donc. Le « vouï » qui, comme on l’a vu, se fait éjecter à l’oral, correspond à une conjugaison, ce qui n’est pas notre problème puisque précisément on le fait disparaître. Cependant, s’il est une marque de conjugaison, c’est donc que l’on se trouve, en réalité, face à… un verbe ! Eh oui. Très ancien, il signifie « vivre et prospérer ». Le « tié » final correspondant à un impératif, il en résulte que, quand vous dites bonjour à un Russe, vous lui souhaitez en réalité de rester en vie et de garder la forme – tout simplement.

Les impératifs sont fréquents dans les expressions usuelles russes. Après avoir dit bonjour, apprenons à dire adieu : prochtchaïtié. On trouve à nouveau ce « tié » déjà croisé plus haut, que l’on peut enlever si l’on tutoie son interlocuteur : prochtchaï. Nous sommes ici face au verbe « pardonner », ce qui est pour le moins étonnant : après avoir souhaité à l’autre de rester en vie, on lui recommande de toujours pardonner. Mais la liste des vœux n’est pas finie !

Prenons en effet le mot spassibo, signifiant « merci » : on peut le découper en « spassi », signifiant « sauve », et « Bo[g] », signifiant « Dieu » : en russe, vous ne dites pas réellement « merci », mais littéralement « Dieu vous garde »… la laïcité en prend un coup.

Finissons donc avec da, puisque ce sont souvent les mots les plus courants qui ont le plus à nous apprendre. La thèse la plus probable veut que da vienne de l’indo-européen do, signifiant « ici » ; par la suite, la forme slave a évolué en da au sens « ainsi », puis finalement « oui ». Reste à savoir s’il s’agit plutôt d’un royal « oui, qu’il en soit ainsi », ou au contraire d’un « oui, c’est ainsi » plus fataliste… Quoi qu’il en soit, da sert également à former le subjonctif, et notamment l’expression « vive … ! » : comme bonjour, comme adieu, et comme merci, il s’agit donc encore un impératif. Je vous laisse en déduire ce que vous voulez… !

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