Promenades sonores : Moscou plein les oreilles

« Le théâtre commence au vestiaire », disait Konstantin Stanislavski. Aujourd’hui, il va jusque dans la rue, avec l’application Théâtre mobile (MKhT), qui promène le spectateur dans Moscou, guidé par la voix des acteurs, pour lui faire découvrir la face méconnue de la capitale. Alors mettez vos écouteurs, ne regagnez pas votre place et surtout, n’éteignez pas votre portable : le spectacle va commencer !

Le « théâtre mobile » est un secteur en plein développement. Le principe est simple : il suffit de télécharger l’application sur smartphone, d’acheter un « spectacle » (environ cinq euros), de mettre ses écouteurs et de suivre les instructions. De nouveaux parcours sont actuellement élaborés avec des versions en français, en anglais, en allemand et en espagnol. La balade consacrée à la scène rock russe et soviétique, intitulée Rock on Tverskaïa, que MKhT devrait bientôt lancer, s’annonce particulièrement déjantée.

Pour l’heure, le catalogue ne compte que trois spectacles, tous très différents : La Porchère et le Berger (une balade au grand parc d’expositions VDNKh, dans le nord de Moscou), Le Maître et Marguerite (autour des étangs du Patriarche) et 1000 pas avec Kirill Serebrennikov (les beaux quartiers à l’ouest du Kremlin).

Le rendez-vous des parfaits soviétiques

La Porchère et le Berger propose un périple à travers le Centre panrusse des expositions (VDNKh), ouvert le 1er août 1939 et conçu comme une vitrine de la puissance économique de l’URSS. Le titre du spectacle reprend celui du film du réalisateur Ivan Pyriev, tourné en 1941 : l’histoire d’une éleveuse de porcs du Grand Nord et d’un berger du Daghestan, qui se rencontrent au VDNKh – symbole de l’unité de l’immense territoire soviétique, où le bonheur est à portée de la main… Les extérieurs ont été tournés dans le sud de la Russie avant le début de l’invasion allemande (22 juin 1941) ; quant aux paisibles scènes dans le parc, leur tournage était en réalité interrompu en permanence par les alertes aériennes. Vladimir Zeldine, qui incarne le berger, d’abord enrôlé dans un régiment de chars d’assaut, a été démobilisé d’urgence sur ordre de Staline en personne : le Grand Guide tenait en effet absolument à la sortie de cette comédie romantique – partiellement chantée et dans laquelle tout le monde parle en vers – pour soutenir le moral des troupes et de la population.

La Porchère (Marina Ladynina) et le Berger (Vladimir Zeldine). Crédit : Mdata.ru

Revenons à notre application. À l’occasion des 80 ans du parc VDNKh, Mikhaïl Zygar, directeur artistique du MKhT et ancien rédacteur en chef de la chaîne de télévision indépendante Dojd, a demandé à la dramaturge Valeria Paniouchkina d’adapter et de moderniser ce classique du cinéma soviétique. Le spectacle audio nous présente donc une jeune restauratrice d’origine chinoise – dont le rêve serait d’intégrer du cochon OGM à ses menus – installée à Moscou, qui a reçu une promotion et doit partir diriger une chaîne de restaurants à Vladivostok, à plus de 6 000 kilomètres à l’est. Elle se dispute alors avec son conjoint, un informaticien américain qui a créé des drones-fermiers pour un élevage de luxe près de Voronej. Tiraillé entre deux plans de carrière, le couple (incarné par deux acteurs du Gogol Center de Moscou, la Chinoise Yang Ge et l’Américain Odin Biron) finit, bien sûr, par trouver une solution… L’URSS n’existe plus, mais le VDNKh reste le lieu du bonheur !

Considéré comme nuisible, Viatcheslav Oltarjevski a été envoyé en camp, avant de devenir l’un des architectes d’un des sept gratte-ciels staliniens de Moscou, l’hôtel Ukraine.

En effet, au bord de la rupture, les deux amants décident, pour leur dernier jour de vie commune, de visiter le parc et, guidés par la voix de l’actrice Tchoulpan Khamatova, de découvrir l’histoire secrète, émouvante et tragique de cet endroit. Au gré de leur errance, ils découvrent – et le « spectateur » avec eux – la triste destinée de Viatcheslav Oltarjevski, principal architecte des lieux. Envoyé aux États-Unis dans les années 1920, ce dernier revient en Union soviétique dix ans plus tard avec la volonté d’appliquer à Moscou le gigantisme des gratte-ciels new-yorkais. Mais les connaissances et le savoir-faire acquis outre-Atlantique entrent en conflit avec la réalité soviétique : considéré comme « nuisible », il est envoyé en camp à Vorkouta. Dans son malheur, il a la chance d’y être employé comme architecte et de survivre. Libéré en 1943, il travaille ensuite à la construction d’une des sept « sœurs de Moscou », l’hôtel Ukraine.

La balade proposée par l’application MKhT s’affirme, au-delà du récit dramatique, comme un projet éducatif de qualité en révélant d’autres détails méconnus de l’Histoire, parmi lesquels l’épisode souvent tu de la guerre finno-soviétique (1939-1940). En s’approchant de la fontaine de « l’Amitié entre les Peuples », on voit scintiller les seize statues féminines en or symbolisant les seize républiques de l’Union. Mais pourquoi seize, alors qu’elles étaient quinze ? Avant d’entrer en guerre contre l’Allemagne nazie, l’URSS a annexé une partie des territoires frontaliers de la Finlande (qui appartenaient à l’Empire de Russie avant 1917), devenus, dès 1940, l’éphémère République socialiste soviétique carélo-finnoise, laquelle a subsisté jusqu’en 1956.

Promenade avec le diable

Le Maître et Marguerite est d’une toute autre facture, le MKhT se contentant de reprendre le sujet du roman culte de Boulgakov, écrit dans les années 1930 et paru à partir de 1966 : le Diable surgit dans la Moscou soviétique afin de voir si, avec la révolution, les hommes ont changé. L’intrigue a toutefois été considérablement simplifiée et adaptée à notre époque. Par exemple, le Maître n’écrit plus un roman sur les Évangiles, comme chez Boulgakov ; il tourne un film, persécuté par des blogueurs. Les concepteurs de l’application ont également renoncé à faire voyager le spectateur entre Moscou et la Judée (où se déroule une partie de l’œuvre originale). Autre détail : la fameuse scène où Marguerite rencontre l’envoyé du diable a été délocalisée du jardin d’Alexandre aux étangs du Patriarche, où se concentre la majeure partie de l’action. Sans doute a-t-il été jugé plus raisonnable et plus humain de ne pas envoyer les « spectateurs » errer, les écouteurs sur les oreilles, sous les murs du Kremlin, au nez et à la barbe des suspicieux agents des Services de sécurité. C’est autant de perdu pour le spectacle…

L’application MKhT, un nouveau prétexte pour se promener le nez dans son téléphone. Crédit : The Village

Des générations successives d’opposants politiques ont vu dans Le Maître et Marguerite le roman d’une revanche sur le pouvoir qu’ils ne pouvaient prendre eux-mêmes et qui n’attendait que l’apparition du diable pour s’assouvir. Toute cette partie a été escamotée par Zygar, qui a transformé le livre en une espèce de comédie tout à fait évitable. Sans compter que le rôle du « Seigneur des Ténèbres » a été donné à une femme ! Et malgré le grand talent de l’actrice Ingeborga Dapkunaite, il faut bien reconnaître qu’elle ne parvient pas à reproduire le charme terrible du personnage de Boulgakov.

Kirill Serebrennikov promène le spectateur dans son quartier, évoque les gens qui y ont vécu et souffert.

Une multitude de personnalités ont prêté leur voix aux nombreux seconds rôles du spectacle, comme le chroniqueur radio Alekseï Venediktov, l’animateur-télé Andreï Malakhov ou la présentatrice, actrice, chanteuse et ex-candidate à l’élection présidentielle, Ksenia Sobtchak. C’est maintenant le nouveau jeu à la mode parmi les promeneurs des étangs du Patriarche : identifier les voix de cette myriade de guests. À en oublier que le Diable est censé rôder là, en compagnie d’un gros chat noir…

Hymne au courage

Le troisième et dernier titre proposé à ce jour n’a rien du divertissement léger. 1000 pas avec Kirill Serebrennikov propose une promenade à travers les rues Ostojenka et Pretchistenka, selon l’itinéraire que suivait quotidiennement le directeur du Gogol Center, Kirill Serebrennikov, assigné à résidence pendant près de deux ans jusqu’à sa libération, en avril dernier. Pour mémoire, le metteur en scène est accusé de détournements de fonds, sans que les faits aient jamais été prouvés en trois ans d’enquête.

Le MKhT propose donc une promenade autour de l’appartement de Kirill Serebrennikov, dans le petit périmètre où il était autorisé à sortir. Si la voix du réalisateur retentit dans les écouteurs du promeneur, il n’est toutefois nullement question de lui mais du quartier, des maisons qui ont été détruites, des gens qui y ont habité ou qui y vivent toujours, de leur rapport au pouvoir. Les poètes Sergueï Essenine et Boris Pasternak, la sculpteur Vera Moukhina, l’architecte Lev Kekouchev ‒ tous ont été, à un moment de leur vie, meurtris par leur pays jusqu’au plus profond de leur âme. Le parallèle entre leur destin et celui de Serebrennikov – dont l’affaire n’est toujours pas classée – est évident, toutefois le ton adopté n’a rien de plaintif ou de larmoyant. Le narrateur se contente de rappeler des faits, dans un poignant hymne au courage.

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