Les manifestations moscovites vues de l’intérieur

Depuis le milieu du mois de juillet, chaque week-end, Moscou est le théâtre de rassemblements – parfois autorisés, généralement interdits – de l’opposition, exigeant l’enregistrement de ses candidats aux élections locales du 8 septembre prochain. Les motivations des manifestants (4 000 le 17 août dernier, plus de 50 000 la semaine précédente) varient d’une personne à l’autre.

Moscou, le 10 août. « Une capitale en état de siège », « La police anti-émeute prête au combat » : les commentaires alarmistes des réseaux sociaux ont peu de rapport avec la réalité. Au métro Komsomolskaïa, la station la plus proche de l’avenue Sakharov, lieu du rassemblement, ceux qui s’attendaient à des rangées de boucliers et de casques en sont pour leurs frais, le dispositif « sécuritaire » se réduisant à des portiques de sécurité et à un accès restreint à la place des Trois Gares.

Une jeune fille aux mèches violettes donne ses instructions par téléphone : « Essaie de me retrouver dans la foule, j’ai un k-way jaune. » Ça pourrait s’annoncer plus compliqué que prévu : une légère bruine assez désagréable tombe depuis le début de l’après-midi, et imperméables et parapluie sont de sortie, trahissant les goûts, l’engagement ou le niveau social de leurs propriétaires. Certains portent des coupe-vents aux couleurs d’une entreprise téléphonique (est-ce leur vêtement de travail ou un cadeau de bienvenue ?), d’autres, jaunes ou oranges avec des inscriptions de circonstance : « Liberté », « Solidarité » (deux mouvements politiques). Sans oublier les k-ways rapportés de voyage, affichant un amour inconditionnel pour Paris, Venise ou Borjomi. Les parapluies sont tout aussi variés : des chouettes, des Notre-Dame, de grosses roses rouges, des Empire State Buildings, des pommiers en fleurs et des centaines de parapluies noirs.

Big Brother et les vacances

En haut de l’avenue Sakharov, la foule patiente devant une nouvelle rangée de portiques de sécurité. Les manifestants passent au compte-gouttes. D’une certaine manière, hormis le risque d’être embarqué par la police, les rassemblements non autorisés et non encadrés par les autorités sont presque moins dangereux : les files d’attente constituent des cibles de choix pour des terroristes éventuels.

Pour l’heure, des militants de toutes sortes se promènent à travers les manifestants, distribuant journaux et tracts. Il y a là des nationalistes du Mouvement de libération nationale, des anarchistes de l’Autre Russie, et même des défenseurs des droits demandant la libération des sœurs Khatchatourian, en détention provisoire pour le meurtre de leur père tortionnaire et violeur.

Embouteillage sécuritaire. Source : TV Tsentr

« Pourquoi je viens manifester ? Je trouve honteux que nos parrainages aient été ignorés, confie Boris Meyerson, informaticien retraité de 68 ans. Il y a quelques semaines, ma femme et moi nous sommes rendus spécialement à la permanence du parti Iabloko pour donner nos signatures à Andreï Babouchkine, qui se présente dans notre arrondissement. Mais toutes les signatures ont été jugées fausses par la commission ! Une autre commission a réparé cette erreur, mais une partie des parrainages n’ont pas été acceptés, et la candidature a été rejetée. Je considère que les règles sont trop strictes et qu’elles visent en fait à empêcher les candidats indépendants de se présenter. C’est injuste. »

« Mon mec m’a passé 1984, de George Orwell. Ce bouquin m’a ouvert les yeux ! Il est tellement actuel, on dirait qu’il parle de nous ! »

Un peu plus loin, une discussion enflammée passionne un groupe de trentenaires, sac à dos et vestes de sport imperméables : « Partir en voyage avec un VTT à double suspension ? Plus jamais ! L’année dernière, on a fait la Lettonie à vélo : j’ai passé mon temps à pédaler à fond pour rattraper le groupe », se plaint un jeune homme, citadin soigné à l’apparence sportive, dans la moyenne d’âge des manifestants – entre 35 et 45 ans. Un peu plus loin, quatre amis s’inquiètent également de leurs prochaines vacances. « La destination idéale, c’est Tenerife. Il fait 25 degrés toute l’année, l’eau est bonne, c’est propre. J’ai des amis qui y ont passé deux semaines avec un nourrisson : aucun problème, pas une seule diarrhée. »

Cheveux teints de toutes les couleurs, piercings, slogans provocateurs ou à double sens sur des « fringues » trop larges, trop longues ou trop vieilles, les participants les plus jeunes passent souvent moins inaperçus que leurs aînés – les plus de 45 ans sont habillés comme pour la promenade ou une sortie au cinéma.

Taïssia Soukhanova, 15 ans : « Mon mec m’a passé 1984, de George Orwell. Ce bouquin m’a ouvert les yeux ! Il est tellement actuel, on dirait qu’il parle de nous ! Franchement, il faut se rendre compte du mensonge qui nous entoure, surtout en politique. La vie devient insupportable. Aller manifester, c’est une tentative pour régler le problème. Briser le système, ou se briser soi. »

« Laissez-les sortir ! »

Quelque part au-delà des portiques de sécurité, les slogans commencent à fuser. « Laissez-nous voter ! » De ce côté-ci, la foule s’impatiente et répond : « Laissez-nous passer ! » Les policiers en charge des contrôles sont plutôt avenants. « Ils n’ont pas mis de casques, aujourd’hui. Il ne devrait pas y avoir de castagne », commente une femme d’un certain âge.

« Tiens, des serviteurs d’Allah, tout là-bas », s’étonne une femme, montrant des drapeaux verts. « Mais non, c’est le drapeau de l’arrondissement de Tsaritsyno », lui répond son voisin. Des étendards de toute sorte s’agitent au-dessus des têtes : arc-en-ciel pour la communauté LGBT, rouges pour les communistes, noirs pour les anarchistes… Sans oublier les drapeaux blanc-bleu-rouge de la Russie, pourtant minoritaires : un peu trop banal (ou trop imposant), sans doute.

« Laissez-nous voter ! » Le slogan repart, lancé par des chauffeurs d’ambiance improvisés. Sac de sport en bandoulière, ils distribuent des affiches à l’envi : « Arrêtez de nous mentir ! », « Je suis furieux ! » (une exclamation lancée par l’opposant Ilya Iachine lors d’un précédent rassemblement), « Lioubov Sobol » (l’avocate de la Fondation anti-corruption d’Alexeï Navalny, dont la candidature a également été rejetée). De nombreux manifestants sont toutefois venus avec leurs propres pancartes artisanales.

Sous bonne garde. Source : TV Dojd

« Navalny, Sobol, Iachine et toute la clique, ils cherchent surtout à faire le buzz. C’est des politicards comme les autres, ni plus ni moins. Peut-être même des espions étrangers ! Moi, je ne suis pas là pour untel ou untel, je manifeste par principe, pour qu’on ait des élections justes. On doit avoir la possibilité de changer les personnes au pouvoir. Qu’on nous laisse voter, et on verra qui l’emporte : la démocratie remettra chacun à sa place. Pourquoi ne laisserait-on pas Sobol se présenter ? Si elle ne vaut pas mieux que les autres, les gens ne voteront pas pour elle, c’est tout ! Je pense surtout que certains ne font pas confiance au peuple », affirme Nikolaï Toumanov, ingénieur en sécurité informatique de 35 ans.

Les manifestants ont autre chose à faire qu’écouter les orateurs : se prendre en photo, chercher les amis dispersés dans la masse. Certains commencent déjà à rebrousser chemin.

« La Russie aux Russes ! », s’exclame soudain timidement un jeune en blouson en cuir. Aucun écho. Le cri se perd dans la foule où le jeune nationaliste essaie de se faufiler…

Sur l’estrade, au bout de l’avenue Sakharov, un orateur harangue le public : « Sergueï Sobianine [le maire de Moscou depuis 2010, très critique à l’égard des manifestants, ndlr], c’est notre maire ? ‒ Non ! ‒ Avons-nous besoin de ce genre d’État ? » Après une pause, les réponses retentissent mollement : « ouais », « nan »…

Au fond, l’estrade est surtout là pour la décoration. Les orateurs sont trop loin, quasi inaudibles, et les manifestants ont autre chose à faire qu’écouter leur ritournelle : se prendre en photo, chercher les amis dispersés dans la masse. Certains commencent déjà à rebrousser chemin.

« Libérez les prisonniers politiques ! » Voilà un appel qui met tout le monde d’accord. Les affiches soutenant Egor Joukov, Ivan Jdanov et d’autres militants incarcérés pour « incitation à participer à des manifestations non autorisées » sont les plus nombreuses. « Laissez-nous voter ! », continuent de crier les uns. « Laissez-les sortir ! », répondent les autres.

Drapeaux, pancartes et parapluies. Source : Susanin.news

Un homme équipé d’un appareil photo arrête les passants : « Salut ! Tu veux pas dire deux mots pour mon blog vidéo ? » Il n’est pas le seul à filmer la foule, d’ailleurs, entre caméscopes semi-professionnels, caméras Gopro et smartphones. En revanche, l’hélicoptère qui avait surveillé les manifestants lors du rassemblement interdit du 3 août n’a pas reparu.

La police anti-émeute est bien là, elle, en faction devant certains immeubles de bureaux, contemplant le défilé avec condescendance. « Merci, les amis, pour votre protection et votre soutien ! » Ce cri du cœur parti de l’estrade fait à peine sourire un membre de la Garde nationale : « Je vous en prie… », souffle-t-il entre les dents.

« Autre chose à faire »

Sur le chemin du retour, à l’approche du métro, la présence policière se fait moins discrète. Toutefois, l’évacuation de l’avenue se déroule dans le calme, sans provocations ni débordements.

« Jamais il ne me serait venu à l’idée de manifester, confie Aliona Evdokimova, juriste et mère de trois enfants, qui observe le cortège à distance. D’abord, j’ai autre chose à faire. Ensuite, je ne me suis jamais sentie proche de ces professionnels de l’opposition, les Navalny, Iachine, Sobol, etc. Ils utilisent les mêmes techniques qui ont servi en Ukraine et dans les pays arabes, et c’est le meilleur moyen pour tout détruire. En revanche, préserver et assainir l’État, ça, ils n’en sont pas capables. »

Sans les casques, les boucliers et les matraques, peu de choses distinguent policiers et manifestants.

Ekaterina Kislova, 37 ans, professeur de russe à l’Université d’État de Moscou, n’est pas non plus allée manifester. Ioulia Galiamina, qu’elle connaît personnellement, a pourtant vu sa candidature rejetée par la commission électorale. « En 2014, Galiamina a fait du porte-à-porte dans tout le quartier pour convaincre les électeurs. Nous avons voté pour elle – pour voir – et elle est entrée au parlement de Moscou. Maintenant, je me rends compte que nous nous sommes trompés. Ioulia est très forte pour monter en épingle des problèmes locaux ; elle préfère aller au conflit, alors qu’à ce niveau-là, d’habitude, tout se règle par la négociation entre les autorités locales, les habitants, les acteurs économiques, etc. Ioulia est peut-être une politicienne brillante, mais sur ces dossiers, les négociateurs discrets sont souvent plus efficaces. »

Les groupes commencent à se disperser. Certains se dirigent vers la place Pouchkine, située plus au centre et plus près du Kremlin. Les policiers ne les en empêchent pas et se contentent de quelques contrôles d’identité rapides, histoire de tuer le temps.

« Vous voulez passer ? Attendez, on va vous ouvrir. » Les policiers anti-émeute semblent désemparés par la tranquillité des « mécontents », dont ils ont attendu les provocations toute l’après-midi. Ils entrouvrent une barrière pour laisser passer un couple de promeneurs. Sans leur casque, leur matraque et leur bouclier, peu de choses les distinguent des jeunes qui leur font face.

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