Ksenia Sobtchak à tous vents

Les manifestations moscovites de l’été 2019 ont scindé la classe politique russe. Si, d’un côté, le fondateur du parti Iabloko (social-libéral), Grigori Iavlinski, soutient les revendications de l’opposition en faveur d’élections « justes », de l’autre, le leader du Parti libéral-démocrate (LDPR), le truculent nationaliste Vladimir Jirinovski, n’a pas de mots assez durs pour discréditer un mouvement composé, selon lui, d’« agents étrangers ». Contre toute attente, une autre figure politico-médiatique a pris parti contre les manifestants : la présentatrice de télévision, actrice, journaliste et femme politique Ksenia Sobtchak.

Le 20 août, sur l’antenne de la station de radio indépendante Écho de Moscou, un débat oppose le journaliste Sergueï Parkhomenko au metteur en scène Konstantin Bogomolov. Le premier condamne les violences policières constatées lors du rassemblement du 10 août, non autorisé par les pouvoirs publics. Le second rejette la faute sur les leaders de l’opposition : selon lui, en appelant à manifester contre l’avis des autorités, ils auraient exposé leurs partisans, de manière aussi égoïste qu’irresponsable, aux coups de matraques et aux poursuites pénales.

Également présente dans le studio, Ksenia Sobtchak va plus loin que le metteur en scène. Pour elle, les manifestants n’ont rien de paisibles Moscovites exprimant leur opinion, ce sont essentiellement de jeunes désœuvrés, sortis de leur banlieue pour en découdre avec la police. « Si la lie révolutionnaire de Balachikha [une des villes dortoirs jouxtant la capitale russe, ndlr] prend le pouvoir, ils vous chasseront l’un comme l’autre », prévient-elle ses interlocuteurs.

En route pour son bureau de vote de Saint-Pétersbourg lors de la présidentielle de 2008, elle se rend compte qu’elle a laissé ses papiers d’identité à Moscou.

« La lie révolutionnaire »… l’expression est forte de la part d’une femme de média expérimentée. Mais au-delà des mots utilisés, la scène est significative : dans le nouveau round du combat que se livrent le pouvoir et l’opposition dite « hors-système », l’ancienne candidate « contre tous » à la présidentielle de 2018, fille de la sénatrice Lioudmila Naroussova et de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, a choisi son camp.

« Tous libres »

La première intervention politique de Ksenia Sobtchak (23 ans à l’époque) remonte à une interview accordée au New York Times en 2004 : « J’ai constamment le sentiment qu’on peut tout perdre du jour au lendemain. Aujourd’hui, nos parents ont de l’argent, demain ils peuvent se retrouver en prison », déclare-t-elle à la veille du deuxième mandat de Vladimir Poutine et en pleine affaire Ioukos, qui voit le milliardaire et opposant Mikhaïl Khodorkovski arrêté pour fraude.

Deux ans plus tard, la reine de la jet set est devenue un poids lourd du petit écran en présentant l’émission de téléréalité Dom 2 (« La maison 2 »). Très populaire parmi les jeunes, elle annonce son intention de créer un parti en vue des législatives de 2007. Son nom : Tous libres…

Anatoli Sobtchak et son ancien adjoint à la mairie de Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine. Crédit : Kommersant

« Vous allez me demander ce que ça m’apporte, à moi, une femme si merveilleuse et extraordinaire… Eh bien, je souhaite faire quelque chose non plus seulement pour moi, mais pour la société », commente-t-elle alors.

Toutefois, quelques mois plus tard, nulle trace de Tous libres ni de Sobtchak parmi les candidats aux élections. Le parti n’a d’ailleurs jamais vu le jour. Caprice ? Négligence ? Il faut dire que la jeune femme se montre parfois d’une déroutante distraction : en route pour son bureau de vote de Saint-Pétersbourg lors de la présidentielle de 2008, elle se rend compte qu’elle a laissé ses papiers d’identité à Moscou. La légende raconte qu’elle aurait fait l’aller-retour entre les deux villes, en avion, afin de remplir son devoir de citoyenne.

La muse de l’opposition

Sous la présidence de Dmitri Medvedev (2008-2012), Ksenia Sobtchak se lance dans le commentaire politique. Elle intervient par exemple dans un talk-show de la chaîne NTV, « Politique irréelle ». Mais ce dernier s’arrête brutalement, à la fin de 2011, après que la direction de la chaîne a déprogrammé deux numéros, dont une interview de l’ex-animatrice racontant son rendez-vous, dans un luxueux restaurant moscovite, avec Vassili Iakemenko, le leader d’un mouvement de jeunesse pro-Kremlin. Une décision motivée, selon les présentateurs de « Politique irréelle », par la tension ambiante : la Russie doit élire ses députés en décembre, et son président au printemps suivant. Ksenia Sobtchak, de son côté, apparaît de plus en plus fréquemment à l’antenne des chaînes d’opposition, d’abord MTV, puis surtout Dojd.

« Nous ne nous battons pas pour avoir le pouvoir, mais pour influer sur les décisions du pouvoir. »

« Nous avons atteint un point de non-retour, d’une part avec la décision de Vladimir Poutine de redevenir président [après avoir dirigé le pays en tant que Premier ministre sous la présidence Medvedev, ndlr] et, d’autre part, avec ces élections injustes et complètement opaques [le pouvoir est accusé de fraudes massives lors des législatives de décembre 2011, provoquant d’importantes manifestations dans tout le pays, ndlr] », déclare-t-elle dans une interview.

Son rapport à Vladimir Poutine (qui serait son parrain, selon une rumeur qu’elle a plusieurs fois contestée) est d’ailleurs ambigu. Au cours des années, elle a souvent répété qu’elle ne nourrissait « aucune animosité personnelle » à son égard, bien au contraire : elle lui est reconnaissante du soutien qu’il a apporté à son père, accusé de corruption puis blanchi à la fin des années 1990. Cela ne l’empêche pas d’afficher son désaccord sur le plan politique.

En décembre 2011, la journaliste monte sur scène, lors d’un meeting, pour réclamer du changement à la tête du pays. « Nous ne nous battons pas pour avoir le pouvoir, mais pour influer sur les décisions du pouvoir », déclare-t-elle. Elle annonce même, à nouveau, son intention de fonder un parti politique – qui n’a jamais vu le jour, lui non plus.

Navalny et Sobtchak, anciens complices. Crédit : Dojd

Au cours de la vague de protestation de l’hiver 2011-2012, elle interviewe les principaux leaders du mouvement. Elle se fait même élire au Conseil de coordination de l’opposition, chargé de rassembler des forces contestataires trop éparses pour véritablement peser.

« Je sais pertinemment que la classe créative [la population jeune et éduquée des grandes villes, ndlr] est minoritaire en Russie. Mais c’est elle qui a raison. Elle représente ces 6, 8, 10 % qui forment l’avant-garde d’une population. Il faut accompagner ces gens, s’occuper d’eux pour qu’ils fassent avancer le pays. Aujourd’hui, au contraire, non seulement ils ne sont pas soutenus, mais on fait semblant de ne pas les remarquer », déclare-t-elle.

À la présidentielle de 2018, elle arrive deuxième dans les bureaux de vote des expatriés à Paris et à Monaco.

À l’époque, elle se montre beaucoup moins sévère qu’aujourd’hui à l’égard du principal opposant de Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, aux côtés duquel elle est arrêtée, en mai 2012, en marge d’une manifestation interdite.

Certaines de ses déclarations concernant l’Ukraine sont également très étonnantes : « Nous ne devons pas craindre les déceptions mais l’absence de concurrence politique. Prenons par exemple l’Ukraine. Bien sûr, la révolution orange [de 2004-2005] n’est pas ce que je souhaite pour mon pays. Il faut voir le niveau de corruption qu’il y a eu après, le bazar : c’était pire qu’avant ! Mais en même temps, l’Ukraine a changé, ce n’est plus le même pays, le progrès est évident. »

Sobtchak contre tous

Pendant les cinq années qui suivent, Ksenia Sobtchak se fait discrète. Tout au plus s’aventure-t-elle à dire que les dépenses entraînées par le « rattachement » de la Crimée sont exagérées. Elle fait toutefois son « retour » en politique à la veille de la présidentielle de 2018. Elle annonce d’abord se présenter en tant que candidate « jeune et de droite », puis ajoute qu’elle a évoqué le sujet avec « son principal concurrent », Vladimir Poutine. Consciente que ses chances de l’emporter sont « plutôt faibles », elle se lance néanmoins. Son slogan : « Sobtchak contre tous ».

Sa campagne commence par une brouille avec Alexeï Navalny. L’opposant n° 1 du Kremlin, déclaré inéligible par la Commission électorale en raison de ses nombreuses condamnations, critique la candidature de Sobtchak, qu’il accuse d’être une marionnette du pouvoir utilisée afin de neutraliser l’opposition. La jeune femme se rapproche alors de l’ancien député Dmitri Goudkov pour fonder le Parti des changements. Pour l’instant, c’est un nouvel échec : le mouvement n’a pas encore d’existence juridique, et Dmitri Goudkov est une des figures des manifestations moscovites de cet été…

« La jeunesse, le courage, votez Sobtchak. » Crédit : Kirill Kukhmar

Pour une première tentative, le score obtenu par Ksenia Sobtchak à l’élection est plutôt encourageant : plus d’1,2 million d’électeurs (1,68 % des voix) lui ont fait confiance, la plaçant en quatrième position, derrière trois poids lourds – Vladimir Poutine, Pavel Groudinine (Parti communiste) et Vladimir Jirinovski. Elle est même deuxième dans les bureaux de vote des expatriés à Paris et à Monaco.

Un an après cet honorable premier pas dans la « grande politique », voici donc Sobtchak redescendue au niveau bien moins ambitieux de la polémique locale. Comment expliquer son intervention inattendue sur les ondes d’Écho de Moscou ? A-t-elle simplement cherché à voler au secours de Konstantin Bogomolov, peu habitué aux polémiques et aux joutes verbales et avec lequel elle entretient actuellement une relation ? Son mépris affiché des manifestants est-il une conséquence de l’animosité qu’elle nourrit désormais envers certains « professionnels de l’opposition », comme Alexeï Navalny, Ilia Iachine ou Sergueï Parkhomenko ?

Ksenia Sobtchak est un redoutable animal médiatique. Et si la « carrière » de la reine de la jet set n’a pas suivi une trajectoire linéaire, celle-ci s’est généralement retrouvée dans le sens du vent. Son retour sur le devant de la scène signifie donc au moins une chose : en Russie, faire de la politique est à nouveau tendance…

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