Le Russe, cet Homo ecologicus

Des poissons dans les rivières et les étangs, des canards sur les berges, des arbres dans les cours d’immeubles, des avenues verdoyantes… Voilà à quoi doivent ressembler les villes russes et leurs banlieues pour la majorité des habitants du pays, et malheur à qui y trouve à redire ! S’il est un sujet qui fait descendre les Russes dans la rue plus facilement que les fraudes électorales et le prix de l’essence, c’est bien l’écologie.

Avril 2019. À Briokhovo, un village situé à une quinzaine de kilomètres de Moscou, les habitants assistent à un spectacle saisissant : la glace qui a recouvert la rivière Goretka pendant tout l’hiver a fini de fondre, laissant remonter à la surface des milliers de poissons morts. Aussitôt, la colère s’empare de la population : dès février, des pêcheurs avaient signalé l’odeur de poisson pourri émanant des trous qu’ils pratiquaient dans la glace, et les regards s’étaient aussitôt portés vers les eaux usées des immeubles situés en amont du cours d’eau. Alertées, les autorités locales n’avaient pas réagi, considérant que le problème n’était pas « de leur ressort »…

En ce début de printemps, face au silence persistant de l’administration, la mobilisation reprend. « Rendez-nous nos poissons ! », « Attention : écosystème en danger ! », « Allez polluer ailleurs ! », scandent les manifestants, qui rappellent que la Goretka accueille la seule base de ski nautique internationale de Russie, fréquentée par des célébrités du monde entier et où s’entraîne régulièrement l’équipe nationale.

La rivière présente une concentration en nitrates et en métaux lourds qui menace l’écosystème aquatique de destruction totale.

Par chance, le père du journaliste et blogueur Ilia Varlamov vit tout près de là. Son fils a vent de l’affaire et vient tourner un reportage, visionné plus d’un million de fois sur internet. « Comment a-t-on pu laisser une telle catastrophe se produire à notre époque ? En plus, on n’est pas dans un coin perdu au fin fond de la Sibérie mais à une demi-heure de Moscou ! », s’indigne-t-il. Le vidéaste souligne également que la Goretka est un affluent de la Moskova, la rivière qui traverse la capitale russe : que la catastrophe écologique touche Moscou n’est plus qu’une question de temps.

La médiatisation fait mouche. Dès le lendemain de la publication de la vidéo, Andreï Vorobiev, gouverneur de la région de Moscou, ordonne aux autorités locales de résoudre le problème. Le chef du district se rend sur place, en compagnie d’employés du ministère de l’Environnement et de l’Agence fédérale de la pêche (Rosrybolovstvo), et constate l’ampleur des dégâts. Trois jours durant, des agents municipaux nettoient les berges. Les habitants sont surpris par la promptitude des pouvoirs publics. « C’est du jamais vu, ça en devient même suspect… », s’étonne une riveraine. Des travaux sont également rapidement entrepris dans la station d’épuration, dont une défaillance est à l’origine de la catastrophe.

Poissons morts dans la Goretka à Briokhovo. Crédit : varlamov.ru

Malgré le soudain activisme des autorités, les militants écologistes ne crient pas victoire. La rivière présente désormais une concentration en nitrates – toxiques pour les poissons – 7,3 fois supérieure à la norme. De même pour les métaux lourds, dont la présence menace l’écosystème aquatique de destruction totale. « Cette situation ne fait que s’ajouter à la liste des erreurs impardonnables des pouvoirs publics », commente un militant.

Écologie et soupçon

Parmi ces « erreurs impardonnables », les écologistes citent une histoire étrange, semblable à l’affaire de la Goretka. Au cours de l’été 2018, des promeneurs signalent la présence de nombreux canards morts sur les berges de la Iaouza, un affluent de la Moskova qui coule dans le nord de Moscou. Une fois encore, il faut que les journaux de la capitale s’emparent du sujet pour que les autorités réagissent.

Toutefois, les analyses effectuées par des laboratoires publics ne révèlent l’existence d’aucune bactérie suspecte. « En été, il est fréquent que les oiseaux les moins résistants meurent. La canicule et l’eau stagnante ne font qu’accentuer le phénomène », estime Boris Saveliev, auteur du Livre rouge de Moscou, qui recense les espèces locales menacées dans la région.

L’explication « mort naturelle » ne satisfait pas les riverains. « La cause de la mort des oiseaux est évidente. Les travaux d’aménagement des berges [remontant à l’année précédente] ont été mal faits et n’ont été soumis à l’approbation ni des habitants ni des professionnels », accuse l’architecte Natalia Ivanovskaïa, qui souligne la formation de bassins nauséabonds. Selon un ancien employé de l’usine de production de wagons de Mytichtchi (ville située près de la source de la Iaouza), lors de la démolition d’un atelier vétuste, quelques années plus tôt, la ferraille aurait été jetée dans la rivière. Une « légende urbaine » non vérifiée par les analyses scientifiques.

Les verts au temps des rouges

Entre inquiétudes réelles et théories complotistes, la protection du milieu naturel et des paysages a toujours mobilisé, avec plus ou moins de succès. Ainsi, dans les années 1964-1965, les riverains du lac Baïkal s’insurgeaient-ils contre la construction d’une usine de papier (une activité destructrice des ressources forestières, dont les rejets font craindre, déjà, une contamination des eaux du lac), finalement ouverte en 1969.

La mairie de Moscou réfléchirait à se débarrasser de ses peupliers, pourtant considérés comme les « poumons » de la ville.

La catastrophe de Tchernobyl, survenue en 1986, frappe les esprits et freine pour longtemps le développement du secteur nucléaire et des technologies connexes dans le pays. Dès 1987, des manifestations empêchent la construction d’une centrale nucléaire en Crimée. Dans les dernières heures de l’URSS, l’édification d’une puissante centrale électrique, dans le nord de Moscou, se heurte à l’opposition de la population. Le site est néanmoins inauguré en 1992 par Iouri Loujkov, fraîchement élu maire de la capitale.

À chaque fois, des citoyens soviétiques, par ailleurs peu enclins à se révolter contre la hausse des prix, les pénuries ou l’absence de changement à la tête du pays, descendent dans la rue pour défendre la dernière chose qui leur reste : un coin de verdure, quelques canards, un air et une eau un peu propres…

Dépotoirs, églises et peupliers

Aujourd’hui encore, le combat continue, bien au-delà de Moscou. Ainsi, deux des trois grandes vagues de protestation du premier semestre de 2019 concernent directement la protection des espaces verts et de l’environnement.

Depuis le début de l’année, des milliers de personnes se mobilisent, dans la région d’Arkhangelsk (à plus de mille kilomètres au nord de Moscou), contre la construction, dans la localité de Chies, d’une décharge publique où doivent bientôt être déversées des tonnes de déchets en provenance de la capitale. « Est-ce que nos conditions de vie ne sont pas assez difficiles comme ça ? Nous sommes loin de tout, oubliés du pouvoir et des grandes villes, au point qu’on veut même transformer notre nature – le seul bien qui nous reste – en dépotoir ! », tempêtent les manifestants lors de rassemblements non autorisés qui finissent par des dizaines d’arrestations.

Affrontements entre les manifestants et la police devant la décharge publique à Arkhangelsk en juin 2019. Credit : Novayagazeta

Autre polémique retentissante, la tentative des autorités et de grands entrepreneurs de construire une église orthodoxe à la place d’un square du centre d’Ekaterinbourg a provoqué, elle aussi, la colère des riverains au printemps dernier. Manifestations, bagarres, affrontements avec les forces de l’ordre… l’affaire finit par remonter aux oreilles de Vladimir Poutine, qui ordonne la tenue d’un référendum local pour trancher la question. Un début de victoire pour la population, majoritairement opposée au projet, selon les sondages publiés à la fin du mois de mai.

En ce début d’été – caractérisé par une chaleur record en juin –, les Moscovites s’inquiètent de la nouvelle apparition inexpliquée de poissons morts dans leurs étangs, tandis que la berce de Sosnowski (une plante herbacée toxique) serait en train de coloniser les parcs de la capitale. La mairie, de son côté, réfléchirait à abattre les peupliers, omniprésents, dont les « flocons » blancs (le pollen) provoquent des réactions allergiques dans une grande partie de la population. Ils sont pourtant considérés comme les « poumons » de la ville.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *