La Sibérie, terre promise des cryptomineurs

Depuis 2016, la région d’Irkoutsk, située en Sibérie orientale, voit se développer un secteur en plein essor : le minage de bitcoins. Cette activité, qui consiste à résoudre des calculs informatiques complexes rémunérés en cryptomonnaie (la plus répandue étant le bitcoin), profite notamment de l’énergie bon marché disponible dans cette partie du pays. Reportage.

« Ici, on accepte les bitcoins – Irkoutsk, Capitale Crypto », lit-on sur la porte d’entrée du restaurant Incognito, situé dans le centre-ville d’Irkoutsk. C’est ici que Ioura Dromachko, un des rares entrepreneurs du secteur des cryptomonnaies à accepter de parler à visage découvert, accueille Le Courrier de Russie. Ioura est un « mineur » : il met à disposition du réseau Bitcoin ses processeurs informatiques, qui fonctionnent en permanence pour résoudre des calculs cryptographiques. En échange, il est rémunéré en bitcoins, une monnaie de plus en plus fréquemment acceptée, au même titre que l’euro, le dollar ou le rouble, sur internet et dans de rares magasins physiques.

« Même si certains exercent discrètement depuis au moins sept ans, la plupart des mineurs se sont installés dans la région à partir de 2016, raconte l’entrepreneur. Moi aussi, j’ai commencé à cette époque-là, après plusieurs expériences professionnelles plus ou moins réussies dans la comptabilité ou l’immobilier. J’ai même été gérant d’un bar-karaoké. Puis, j’ai entendu parler du minage et je me suis lancé dans l’aventure. »

Le grand secret

La fièvre de l’or numérique a commencé par toucher les particuliers : « Certains minent, à petite échelle, dans leur appartement, leur datcha ou encore leur garage. Mais cela se fait dans le plus grand secret : personne ne veut avoir de comptes à rendre au cas où les cryptomonnaies deviendraient soudain illégales ou imposables », confie Ioura. Selon la presse économique russe, une loi réglementant les échanges en cryptomonnaie pourrait voir le jour avant la fin de 2019.

Le secteur évolue chaque jour. Les équations soumises aux mineurs devant être résolues avant la concurrence pour être rémunérées, nombre de mineurs s’associent afin d’augmenter leur puissance de calcul. Ils connectent leurs processeurs pour former des circuits intégrés ASIC (Application Specific Integrated Circuits). Ce sont les infrastructures de ce type les plus massives qui sont appelées « fermes de minage ». Elles occupent de grands hangars.

L’électricité est le nerf du minage, les plus grandes fermes de la région consommant autant que 5 000 ménages.

Ioura Dromachko en possède plusieurs de taille moyenne, situées aux alentours d’Irkoutsk, dans des emplacements tenus secrets : il a déjà été victime de vols de matériel par le passé. « Je suis loin d’être le mineur le plus important de la région, explique-t-il. Certaines grosses entreprises installées dans le coin ont des fermes bien plus imposantes et plus puissantes que les miennes. Elles communiquent très peu sur leur activité, par crainte de voir le prix de l’électricité augmenter… »

L’électricité est en effet le nerf du minage, les plus grandes fermes de la région pouvant consommer jusqu’à 150 mégawatts de façon constante, soit l’équivalent de la consommation électrique moyenne de plus de 5 000 ménages. Selon un rapport du Sénat américain en date de 2018, le minage pèserait 1 % de la consommation électrique mondiale. D’après Rémi Géraud, chercheur en cryptographie à l’École normale supérieure (ENS), plus de 80 % du minage de cryptomonnaies est réalisé en Chine, où l’électricité est très bon marché. Mais Pékin interdit progressivement l’activité, source indirecte de pollution (notamment par les centrales à charbon), poussant de plus en plus de mineurs chinois à s’installer en Russie.

En Russie justement, c’est la région d’Irkoutsk qui propose les tarifs les plus avantageux : 1,8 rouble (0,026 euro) le kilowatt/heure, contre 5,4 à Moscou, pour l’électricité domestique. Un avantage lié à une importante production hydroélectrique : la rivière Angara est traversée par trois barrages, dont celui de Brastk, premier producteur d’électricité au monde dans les années 1960. Ce dernier alimente aujourd’hui la ferme de minage de l’entreprise BitRiver, la plus puissante des environs.

Ioura Dromachko dans sa ferme à Irkoutsk. Crédit : cryptofeed

Dans ce secteur, la majeure partie de l’électricité produite sert à faire fonctionner les ASIC jour et nuit, 365 jours par an, ainsi qu’à les refroidir. À ce propos, la région d’Irkoutsk dispose d’une « ressource naturelle » extrêmement précieuse : le froid ! Les températures dépassent rarement zéro degré pendant les cinq mois de l’année les plus froids et atteignent fréquemment les – 40°C au cœur de l’hiver. L’exploitation de ce froid naturel permet de refroidir directement les machines et de réaliser d’importantes économies sur la facture d’électricité.

Le secteur demeure toutefois extrêmement dépendant des fournisseurs d’énergie. La plupart des fermes de minage s’installent ainsi à proximité des centres de production électrique et passent des accords – tenus secrets – avec les distributeurs, qui appartiennent tous à l’entreprise En+ de l’oligarque Oleg Deripaska. L’un d’eux, Irkutskenergo, a récemment posté une annonce sur son site, invitant des mineurs à s’installer dans l’enceinte de la centrale électrique d’Irkoutsk.

En dépit de la multiplication de ces accords, les autorités locales ne communiquent jamais officiellement sur le sujet. Une employée du service de presse du parlement régional d’Irkoutsk assure même au Courrier de Russie n’avoir « jamais entendu parler d’une telle activité dans la région ».

Libertarisme et spéculation

Le développement du minage a donné un nouveau souffle à Irkoutsk. La ville de plus de six cent mille habitants, étape obligée sur la route du lac Baïkal, situé à quelques kilomètres de là, est éloignée des grands centres économiques du pays et n’est pas concernée par les politiques fédérales de développement de la recherche en nouvelles technologies. Cependant, cette isolation spatiale a permis à une communauté d’entrepreneurs et de développeurs de se créer et de réfléchir librement à des projets propres à la région.

C’est le cas des cryptohouses, développées par la start-up Imagine8 d’Ilia Frolov : « Ici, l’électricité est très bon marché, mais le gaz est cher. Avec mon ami architecte Dmitri Tolmatchev, nous avons donc eu l’idée d’utiliser la chaleur produite par les ASIC afin de chauffer des logements. On réduit sa facture de chauffage tout en gagnant des bitcoins, c’est à la fois lucratif et écologique ». Un immeuble du centre d’Irkoutsk est déjà entièrement chauffé par le système imaginé par l’entrepreneur. « Les calculateurs baignent dans un liquide spécial qu’ils chauffent en fonctionnant. Le liquide est ensuite transmis au système de chauffage de l’immeuble. Une fois le liquide privé de sa chaleur, il vient refroidir les calculateurs. Et ainsi de suite… », explique Ilia.

Certains mineurs promeuvent une utilisation des nouvelles technologies à des fins d’émancipation vis-à-vis du pouvoir, dans un pays où le contrôle de l’État sur le numérique tend à se renforcer.

Ce genre de projet enthousiasme particulièrement Ioura Dromachko, qui a créé le label Crypto Stolitsa [« Capitale Crypto »] afin de faire rayonner une image moderne d’Irkoutsk et d’attirer d’autres entrepreneurs. « Certes, nous sommes loin de tout, à 5 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg et 2 300 kilomètres de Vladivostok, le port le plus proche. Logistiquement, nous ne sommes pas compétitifs. Mais pour le numérique, nous sommes beaucoup moins dépendants des distances physiques », explique Ilia Frolov.

Les mineurs revendiquent également une certaine indépendance vis-à-vis des autorités. Le système Bitcoin est entièrement décentralisé, les transactions et autres informations échangées étant vérifiées et sécurisées par les utilisateurs du réseau eux-mêmes. Au moment de son lancement, en 2009, au lendemain de la crise des subprimes, le bitcoin devait proposer un moyen de paiement international, indépendant des banques, des gouvernements et autres institutions financières.

Ilia Frolov devant son installation dans sa cave d’un immeuble du centre-ville d’Irkoutsk

« J’espère que ce mouvement va se développer en Russie et que les projets initiés par et pour la société civile vont gagner en importance, surtout grâce à la jeune génération qui a grandi avec internet », confie Konstantin Lagoutine, développeur informatique et crypto-anarchiste convaincu. Le jeune homme promeut une utilisation des nouvelles technologies à des fins d’émancipation vis-à-vis du pouvoir, dans un pays où le contrôle de l’État sur le numérique tend à se renforcer.

« La plupart des mineurs s’installent ici pour faire du profit et se fichent de l’idéologie libertaire qui accompagne le bitcoin », déplore-t-il toutefois. Il faut dire que la cryptomonnaie est la nouvelle valeur en vogue pour les spéculateurs de tous les pays. Coté à 400 euros en 2016, le bitcoin en valait 16 000 à la fin de décembre 2017, avant de s’effondrer brusquement. Depuis l’annonce officielle, au printemps dernier, du prochain lancement de libra, la cryptomonnaie de Facebook, le cours du bitcoin est remonté et a dépassé les 10 000 euros en juillet.

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