L’opposition dans la rue : Objectif Moscou

Le 20 juillet dernier, à Moscou, entre dix mille (selon la police) et vingt-deux mille (selon les organisateurs) manifestants se sont rassemblés avenue Sakharov. Motif de leur mécontentement : le rejet, par la Commission électorale moscovite, de trente-neuf candidatures « hors-système » pour l’élection au parlement de Moscou, qui se tiendra le 8 septembre. Une nouvelle manifestation – non autorisée cette fois – est prévue le 27 juillet.

Pour de nombreux Moscovites, l’existence du parlement de Moscou est un grand mystère. Ceux qui connaissent son existence s’y intéressent rarement et, récemment encore, l’élection des quarante-cinq députés qui le composent passait relativement inaperçue. Il en va très différemment des élections municipales, qui permettent de choisir tous les cinq ans le maire de la capitale ! En 2013, les 27 % de voix récoltés par l’opposant n° 1 du pouvoir, Alexeï Navalny, et le second tour évité de justesse (avec 51 %) par le maire sortant, Sergueï Sobianine (à nouveau réélu en 2018), avaient passionné au-delà des limites de la ville. Mais le parlement de la capitale…

Pendant vingt ans, de 1994 à 2014, l’organe législatif chargé de voter les initiatives soumises par la Mairie et, notamment, d’approuver son budget, était présidé par le discret Vladimir Platonov et fonctionnait, sans que personne n’y trouve rien à redire, comme la chambre d’enregistrement du pouvoir municipal.

L’indépendance, une posture très tendance…

Durant l’hiver 2011-2012, des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue à Moscou et dans les grandes villes du pays pour dénoncer les fraudes présumées aux élections législatives. Face à cette démonstration de force de l’opposition, l’administration présidentielle décide de réformer les procédures d’enregistrement des candidatures aux élections locales. Pour se présenter, le parrainage d’un certain nombre d’élus locaux est désormais nécessaire. À Moscou, la règle varie légèrement : seuls les candidats indépendants, dont les partis ne sont pas représentés au parlement, doivent récolter entre 4 500 et 5 000 signatures, en fonction de la taille de leur circonscription. Par ailleurs, selon la loi, la Commission électorale est en droit de rejeter les dossiers présentant 10 % de parrainages douteux.

Manifestants sur l’avenue Sakharov le 20 juillet 2019 à Moscou. Crédit : aily.afisha

Il va sans dire que ce système n’a d’intérêt, pour le pouvoir, que si le parti majoritaire, Russie unie, est au faîte de sa popularité. Or, selon le Centre panrusse d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), ce dernier a perdu six points dans les sondages entre juillet 2018 et juillet 2019, passant de 38,6 % à 32,3 % d’opinions favorables. En cause, notamment, la baisse continue du pouvoir d’achat depuis cinq ans et la très impopulaire réforme des retraites votée l’été dernier. Le désamour de la population est tel que, dans tout le pays, de nombreux candidats préfèrent se présenter sans étiquette plutôt que sous la bannière de Russie unie. C’est par exemple le cas d’Alexandre Beglov, nommé par le Kremlin gouverneur par intérim de Saint-Pétersbourg en octobre 2018, et qui se présente aux élections en septembre prochain.

Le même phénomène s’observe à Moscou où, sur les 233 candidats inscrits officiellement, seuls 131 se présentent sous une étiquette partisane : il y a là des représentants du Parti communiste et de Russie juste, ainsi que des nationalistes du Parti libéral démocrate (LDPR), mais pas un seul qui affiche sur ses tracts l’Ours blanc de Russie unie !

Accusations réciproques

À la grande surprise des autorités, de nombreux candidats indépendants ont réussi à rassembler les signatures nécessaires. Une tâche de longue haleine, si l’on en croit le politologue Kirill Rogov : « L’enregistrement de cent candidats exige près d’un demi-million de signatures, soit un peu moins de 10 % du corps électoral ! Quand on sait le peu d’enthousiasme suscité par ces élections auprès des Moscovites, et si l’on considère la réticence de ces derniers à signer ce genre de documents, il a sans doute fallu démarcher les deux tiers de Moscou ! » Le maillage de la ville, entrepris par l’opposition depuis plusieurs années, l’a sans doute bien aidée.

La Commission électorale a toutefois retoqué l’écrasante majorité des candidatures de l’opposition, dont celles de personnalités comme Lioubov Sobol (avocate de la Fondation anti-corruption d’Alexeï Navalny), Dmitri Goudkov (ancien député, président du Parti du changement), Andreï Babouchkine (membre du Conseil des droits de l’homme près le président de Russie) ou encore Ilia Iachine (ancien compagnon de route de Boris Nemtsov, l’opposant assassiné en 2015), tous présents à la manifestation du 20 juillet. Motif des rejets : trop de signatures « frauduleuses ».

Souvent critiquée pour ses éternels conflits internes, l’opposition montre qu’elle est aussi capable de s’unir et de parler d’une seule voix en dépit de certaines divergences.

Pour l’opposition, les services d’enregistrement des candidatures auraient eux-mêmes falsifié les parrainages. Ils sont également accusés de complaisance à l’égard des « indépendants » issus de Russie unie, enregistrés bien qu’ils n’aient pas encore réuni tous les parrainages requis – selon Kirill Rogov, ils ne se seraient « souvenus » que récemment de cette « formalité » (dont les dispense habituellement l’étiquette partisane).

Ces accusations sont balayées par Dmitri Reout, membre de la Commission électorale moscovite : « La déception suscitée par le rejet des candidatures ne constitue nullement un motif recevable d’appel. La Russie est un État de droit : la Commission se doit de respecter la loi, non les cris des manifestants. Les appels à enfreindre la loi constituent un premier pas vers l’arbitraire et le chaos. »

Unité-surprise

L’ampleur de la mobilisation du 20 juillet montre en tout cas deux choses. D’une part, elle confirme que la société civile russe est prête à se mobiliser pour se faire entendre. D’autre part, elle révèle que l’opposition, souvent critiquée pour ses éternels conflits internes, est aussi capable de s’unir et de parler d’une seule voix en dépit de certaines divergences.

Rassemblement sur l’avenue Sakharov le 20 juillet 2019 à Moscou. Crédit : REUTERS/Tatyana Makeyeva

Cette unité, au demeurant, tombe à pic, face aux pressions exercées par les services de sécurité. Des perquisitions ont ainsi été menées chez plusieurs responsables dans le cadre d’une enquête diligentée pour « tentative de pression sur une commission électorale », et l’ancien député Dmitri Goudkov a été convoqué par la police. Six autres militants ont été interpellés ; Alexeï Navalny a écopé de trente jours de prison pour appel à participer à des manifestations non-autorisées.

Dans le même temps, les autorités se montrent relativement prêtes à dialoguer, ouvrant peut-être la porte à un compromis. Le 23 juillet, la présidente de la Commission électorale centrale, Ella Pamfilova, a fait part de sa « préoccupation face aux plaintes des candidats de l’opposition et à leur dénonciation de l’arbitrage des commissions locales ». Elle a également déclaré que les appels seraient examinés en présence d’observateurs extérieurs, soulignant que toute situation litigieuse devait être tranchée en faveur des candidats. Deux jours plus tard, les candidats écartés étaient reçus au Conseil des droits de l’homme près le président de Russie.

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