Inondations à Irkoutsk : Le pouvoir à l’épreuve de l’eau

Le 19 juillet dernier, Vladimir Poutine s’est rendu pour la deuxième fois en un mois dans la région d’Irkoutsk (Sibérie orientale), en proie à d’importantes inondations depuis juin. « Je constate que rien n’a été fait pour aider les victimes », a déclaré le président. Cette critique acerbe de l’administration fédérale fait écho au fort mécontentement de la population, alors que se profilent des élections locales décisives, en septembre prochain.

Depuis un mois, Touloun, ville de 41 000 habitants de la région d’Irkoutsk, est sous les eaux. Les inondations ont fait une vingtaine de morts et détruit des centaines d’habitations. Aujourd’hui, des milliers de personnes sont sans logement, et la quasi-totalité de la population souffre au quotidien des conséquences de la catastrophe. « Toute la ville est détruite, le prix de l’eau explose, les routes sont coupées, il n’y a plus de cars pour sortir de la ville », se lamente Oksana, 46 ans. Tandis que la lente baisse des eaux et la chaleur font craindre des épidémies, les habitants se demandent où et comment ils passeront l’hiver : la construction de nouveaux logements n’est prévue que pour 2020.

C’est dans ce contexte dramatique qu’a été lancée, dans toute la région, la campagne des municipales du 8 septembre prochain. Sur les réseaux sociaux, les photographies montrant l’aide humanitaire envoyée par le parti du pouvoir, Russie unie, provoquent la colère de la population : « En général, je ne vote pas, mais je participerai aux prochaines élections rien que pour empêcher le maire [Iouri Karikh, membre de Russie unie] de repasser », commente Oksana.

Irkoutsk la rebelle

Si Vladimir Poutine est coutumier des visites dans les zones sinistrées, sa présence en Sibérie orientale à moins de deux mois des élections locales n’a rien de fortuit. Les habitants de la région d’Irkoutsk sont en effet connus pour leur tempérament contestataire et leur propension à ne pas voter pour les candidats du pouvoir.

Dans les années 1990, la région d’Irkoutsk avait à sa tête Iouri Nojikov. Connu pour sa posture de « protecteur du peuple », cet ancien entrepreneur de BTP ne se gênait pas pour critiquer le président de l’époque, Boris Eltsine. Sur sa statue, érigée dans une des rues principales d’Irkoutsk, il apparaît l’air débonnaire et décontracté, vêtu d’un polo et d’une veste… Des fleurs y sont régulièrement déposées par les nostalgiques de son franc-parler.

Vladimir Poutine devant un centre d’hébergement temporaire à Touloun le 19 juillet. Crédit : TASS

Sous la présidence de Vladimir Poutine, la « verticale du pouvoir » n’empêche pas les habitants d’Irkoutsk de choisir pour maire, en 2010, Victor Kondrachov, un entrepreneur local issu du Parti communiste. L’homme rejoint néanmoins rapidement les rangs de Russie unie. En décembre 2014, l’assemblée législative régionale – où Russie unie est majoritaire – supprime l’élection du maire au suffrage direct. Le premier édile est remplacé par un « gestionnaire » nommé par le conseil municipal. Un changement du mode de scrutin qui s’inscrit dans une tendance forte au niveau national.

Aujourd’hui, la popularité du parti du pouvoir s’effrite dans la région. En 2015, le communiste Sergueï Levtchenko, chef de file du Parti communiste de Russie, a été élu gouverneur face au candidat du Kremlin. Depuis lors, Russie unie se voit obligée de former des coalitions avec les nationalistes du Parti libéral démocrate (LDPR) de Vladimir Jirinovski ou avec Russie juste, la gauche pro-Kremlin. Les communistes, de leur côté, proposent également des alliances de circonstance avec les libéraux de Plateforme citoyenne.

« Russie unie, ce sont des voleurs et des escrocs », confie Boris, 71 ans, un sac rempli de patates à la main, reprenant la formule popularisée par l’opposant Alexeï Navalny.

Les municipales de septembre pourraient réserver de nouvelles surprises et d’autres associations inattendues. Déjà, en mars 2019, pour contrarier le candidat pro-Kremlin à la mairie d’Oust-Ilimsk, les habitants ont élu Anna Chtchekina, mère au foyer de vingt-huit ans soutenue par le LDPR.

Dans la capitale régionale, Irkoutsk, la lutte s’intensifie à l’approche du scrutin municipal. Le 23 juin dernier, lors du marathon de la ville, des membres d’une association de parents arboraient des t-shirts floqués du logo de la Fondation Krasnochtanov, créée en soutien aux candidats pro-Kremlin par le député national (Russie unie) et homme d’affaires Alexeï Krasnochtanov. Dans les rues, ses hommes distribuent gratuitement des pommes de terre aux retraités. Une opération de communication au succès mitigé : « Russie unie, ce sont des voleurs et des escrocs », confie Boris, 71 ans, un sac rempli de patates à la main, reprenant la formule popularisée par l’opposant Alexeï Navalny.

À la présidentielle de 2018, le maître du Kremlin avait obtenu un score inférieur à la moyenne nationale (73 % contre plus de 76 % dans le pays) sur les bords du lac Baïkal. Quant au parti du pouvoir, les sondages le placent aujourd’hui derrière les communistes. « Poutine, la Douma [la chambre basse du parlement, ndlr], ils ne font rien pour nous ! Regardez comment on vit… Un de mes amis a épousé une Chinoise et vit maintenant en Chine. Il y est très bien. Pendant ce temps, je viens de dépenser mille roubles à l’épicerie pour acheter deux-trois produits de première nécessité », se plaint Stanislav, chauffeur de taxi de trente ans.

Une coquette somme dans une région où le salaire moyen ne dépasse pas 30 000 roubles (425 euros) – en baisse de 4 % par rapport à 2017. Stanislav raconte que, dans son taxi, certains retraités en sont à compter les kopecks. Pour lui, les manifestations pacifiques ont fait la preuve de leur inefficacité : « L’étendard de la démocratie doit parfois être aspergé de sang », affirme-t-il sans sourciller…

Sinophobie

Le mécontentement de la population prend régulièrement pour cible le voisin chinois, dont les hordes de touristes font grimper les prix dans les magasins. L’hiver dernier, la mobilisation contre la construction d’une usine chinoise d’embouteillage de l’eau du Baïkal a également fait les gros titres de la presse nationale. De nombreuses personnalités russes, dont le styliste Sergueï Zverev, originaire de la région, ont apporté leur soutien aux manifestants, qui ont finalement eu gain de cause, la justice ayant décidé la suspension du chantier.

Manifestation contre la construction de l’usine chinoise d’embouteillage à Oulan-Oude le 24 mars 2018. Crédit : smihub

La présence des Chinois dans l’exploitation forestière fait également grincer des dents. Toutefois, si les habitants dénoncent les « exportations démesurées de bois russe », les livraisons à la Chine ne représenteraient, en l’occurrence, selon les autorités locales, que 19 % des ventes extérieures de la région. La « déforestation » régulièrement dénoncée dans les médias et sur internet serait surtout liée à l’exploitation clandestine ‒ fléau écologique auquel le gouverneur, Sergueï Levtchenko, s’est attaqué depuis le début de son mandat : selon un récent rapport aux députés, le volume de forêts abattues illégalement en 2018 serait passé d’un million à 570 000 mètres cubes.

Preuve des bonnes dispositions du Kremlin, les chaînes de télévision nationales ont fait preuve d’une grande retenue à l’égard de M. Levtchenko dans leur couverture des inondations de Touloun.

L’abattage clandestin a toutefois valu à Sergueï Cheverda, ministre régional de l’exploitation et de la protection des forêts, proche de Sergueï Levtchenko, d’être arrêté pour inaction : selon les enquêteurs, le ministre n’aurait rien fait pour arrêter des coupes « d’entretien » infondées et non autorisées. Tandis que ses partisans le qualifient d’« homme intègre victime de la mafia sylvicole », le journal conservateur Vostotchno-Sibirskaïa Pravda, proche de Russie unie, a affirmé, dans un article de plusieurs pages, que l’affaire pourrait bientôt éclabousser le gouverneur. En réponse, des médias proches de ce dernier ont établi un parallèle entre cette arrestation et les répressions staliniennes de 1937…

Un communiste toléré par le Kremlin

Selon une source proche de Sergueï Levtchenko, l’affaire Sergueï Cheverda viserait à « saper l’assise du gouverneur », qui ne fait pas partie du sérail. Elle affirme néanmoins que les rumeurs d’un prochain limogeage n’ont aucun fondement : « Le président Vladimir Poutine n’a rien contre le gouverneur. » Au demeurant, le bilan de M. Levtchenko est globalement positif : la construction de logements est en hausse, de même que les investissements (+ 8 % en un an, meilleure progression du District fédéral de Sibérie derrière le territoire de Krasnoïarsk), et un plan de développement sur cinq ans de tous les secteurs d’activité a été lancé en 2018. Toutefois, l’initiateur du projet, le politologue et directeur du Centre moscovite des réformes économiques et politiques, Nikolaï Mironov, souligne que son succès dépend étroitement des aides consenties par Moscou.

Sergueï Levtchenko après les inondations à Touloun le 7 juillet 2019. Crédit : Tatyana Gluk / Agence d’information Altair

La confiance du chef de l’État envers un gouverneur membre de l’opposition, qui remettra son siège en jeu en 2020, est donc cruciale. Preuve des bonnes dispositions du Kremlin, les chaînes de télévision nationales ont fait preuve d’une grande retenue à l’égard de M. Levtchenko dans leur couverture des inondations de Touloun. Lors de sa première visite sur place, à la fin du mois de juin, Vladimir Poutine avait même rappelé que le gouverneur n’était pas responsable de la catastrophe. De retour vendredi dernier, le président n’a pas mâché ses mots, face à des responsables locaux, régionaux et nationaux, s’indignant notamment que la grande majorité des sinistrés n’aient pas touché les aides au relogement promises.

« En réalité, la critique de M. Poutine visait essentiellement les hauts responsables nationaux, pas le gouverneur. En dépit de la situation catastrophique de la région, M. Levtchenko a toutes les chances de conserver son poste », explique le politologue Konstantin Kalatchev. Reste à savoir jusqu’à quand. Assise sur un banc devant son immeuble du centre d’Irkoutsk, Vera Chirokaïa, retraitée, confie ne plus savoir à quel saint se vouer en matière de politique : « Je comprends que Russie unie cherche à éliminer Levtchenko, et les communistes à le protéger, mais moi, de mon côté, je ne fais plus confiance ni aux uns ni aux autres… »

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