Igor Kolomoïski : « La guerre dans le Donbass sert les intérêts de Washington »

Le milliardaire Igor Kolomoïski, revenu en Ukraine fin mai après deux ans d’exil, est souvent qualifié de « parrain » du nouveau pouvoir à Kiev. Selon de nombreux observateurs, il aurait largement contribué à l’élection de Volodymyr Zelensky (qui a longtemps travaillé pour sa chaîne de télévision, 1+1) et serait aujourd’hui en position d’exercer une influence considérable sur les décisions du nouveau président. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire ukrainien Novoïe Vremia, l’oligarque s’est longuement exprimé sur la situation économique du pays et sur le conflit dans le Donbass. Extraits.

Vous avez la main sur beaucoup de choses dans l’Ukraine d’aujourd’hui, en particulier sur l’avenir économique du pays…

Igor Kolomoïski : Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Un exemple : dans un entretien accordé récemment au Financial Times, vous affirmiez que l’Ukraine aurait intérêt à reconnaître officiellement qu’elle se trouvait au bord de la faillite, comme la Grèce l’a fait en 2015. Juste après la parution de cette interview, le cours de la hryvnia s’est effondré, obligeant le président Zelensky à prendre la parole publiquement pour assurerà la population qu’il n’y aurait pas de faillite et que les « déclarations d’un individu isolé » n’avaient rien à voir avec la politique du gouvernement…

I.K. : Ce que raconte la presse occidentale n’est que provocation, les journalistes sont payés pour écrire leurs articles. Ils servent les intérêts de gens qui nous en veulent [ici et dans la suite de l’entretien, par « nous », Igor Kolomoïski veut généralement dire « je »], qui cherchent à faire croire que nous souhaitons la faillite de l’Ukraine : l’ancien président Petro Porochenko, toute la précédente direction de la Banque centrale d’Ukraine – en particulier l’ex-directrice, Valeria Gontareva, et son adjointe, Ekaterina Rojkova… Ces gens savent que nous sommes au courant de leurs agissements et que, quand tout remontera à la surface, ils devront en répondre devant la justice.

On nous a volé ce qui nous appartenait. [Igor Kolomoïski fait allusion à la nationalisation, sous la présidence de Petro Porochenko, de la Privatbank, qu’il contrôlait, ndlr]. Ceux qui nous ont dépossédés l’ont fait avec l’aval et la protection du gouvernement, lui-même poussé par des organisations internationales du type FMI ou Banque mondiale, qui ont applaudi à ce pillage en règle. Mais on ne peut pas voler les gens impunément, les expropriations de ce genre peuvent conduire à des guerres civiles. Et nous n’avons pas l’intention d’offrir quoi que ce soit à quiconque. Nous reprendrons tout ce qui nous appartient.

Vous comptez déclencher une guerre civile ?

I.K. : Je ne vais pas vous donner de leçons d’Histoire. Qu’est-ce qui a provoqué la guerre civile en Russie [1917-1923], sinon une vaste entreprise d’expropriation ?

« La guerre du Donbass est un conflit intérieur. Il n’a été provoqué ni par la Russie ni par personne. »

Parlons plutôt du présent.

I.K. : Bien. Alors dites-moi ce qui s’est passé dans le Donbass, il y a cinq ans.

Une agression russe.

I.K. : Mais oui, bien sûr…

N’est-ce pas la réalité ?

I.K. : Ce qui se passe dans le Donbass est un conflit civil intérieur.

Provoqué par la Russie…

I.K. : Provoqué ni par la Russie ni par personne !

Oseriez-vous affirmer qu’il n’y a pas d’armes russes dans le Donbass ? Vous étiez gouverneur de la région de Dnipropetrovsk en 2014, vous savez parfaitement ce qui s’y passe !

I.K. : Il y a des armes et des engins militaires russes dans le Donbass en ce moment même, et ils y resteront tant que la guerre fera rage. Il faut regarder la réalité en face. Oui, il y a là-bas des armes russes ; et il y a chez nous [en Ukraine] des armes américaines. Et alors ? De notre côté de la ligne de front, il y a des lance-missiles antichars Javelin. Rappelez-moi qui les fabrique !

Les Américains…

I.K. : Et comment ces engins sont-ils arrivés jusqu’ici ? Pourquoi nous les a-t-on fournis ? La réponse est claire : pour que le conflit se poursuive dans le Donbass, pour que la guerre ne s’arrête jamais !

Igor Kolomoïski. Crédit : lenta.ru

En d’autres termes, vous affirmez que la guerre dans le Donbass profite à Washington ?

I.K. : Les États-Unis ont intérêt au maintien des sanctions contre la Russie. C’était le cas, du moins, sous leur ancien président [Barack Obama]. Selon moi, l’actuel voit les choses autrement, mais il ne sait pas comment sortir de cette situation. Et avec l’élection présidentielle qui arrive [en 2020], il n’est peut-être pas pressé de chercher une solution. Mais il est clair qu’il y a chez lui une volonté d’améliorer les relations entre les États-Unis et la Russie – cela saute aux yeux.

C’est tout de même étrange de nier la présence de militaires russes dans le Donbass…

I.K. : Nous ne nions aucun fait. Nous disons qu’il y a des militaires russes dans le Donbass. Qu’ils prétendent être en permission ou je ne sais quoi n’y change rien [les soldats russes partis dans le Donbass seraient officiellement en congé, ndlr]. Il y a, sur le territoire des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, des membres du 1er et du 2e corps d’armée, en particulier des officiers. Ils considèrent qu’ils accomplissent leur « devoir international », comme les Soviétiques en Afghanistan dans les années 1980. Un sentiment partagé par les combattants venus d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord qui se battent aujourd’hui dans le camp de Kiev.

Il n’empêche que la base de cette guerre, son épine dorsale, c’est un conflit intérieur ukrainien, qui couve depuis vingt ans, soit dit en passant. Depuis l’élection de 2004, qui a opposé Iouchtchenko [favorable à un rapprochement avec l’Union européenne] à Ianoukovitch [futur président prorusse de 2010 à 2014], il était clair qu’un conflit se préparait dans le pays.

« Souhaitons-nous réellement l’application des accords de Minsk ou préférons-nous continuer à utiliser le conflit contre la Russie ? »

À Kiev, tout le monde se fiche de la guerre dans le Donbass, même si on note quelques progrès ces derniers temps. Mais sous Porochenko… Tous ces grands discours, ces rencontres internationales pour ne rien faire au final, ça en devenait presque comique… Quand les accords de Minsk ont-ils été signés ? En février 2015 ! Et depuis ? La guerre ouverte est terminée, Dieu merci, et chacun s’est retranché dans son camp. Ils restent là, à se regarder en chiens de faïence. Et rien ne bouge…

Parce que les choses ne dépendent pas de nous, Ukrainiens.

I.K. : Ce serait donc la faute de la Russie ?

Absolument.

I.K. : Mais pourquoi ne tenons-nous pas [la partie ukrainienne, ndlr] les engagements pris à Minsk ? Pourquoi n’organisons-nous pas d’élections dans les républiques populaires ? C’est pourtant écrit noir sur blanc dans le texte des accords…

Avant que nous n’organisions quoi que ce soit, les troupes russes doivent partir…

I.K. : Une minute ! Porochenko a signé les accords de Minsk. Il s’agit d’un engagement politique international. Et à quoi s’est-il engagé ? À organiser des élections dans le Donbass – le lendemain du scrutin, les troupes russes quitteront la région, et la frontière russo-ukrainienne sera à nouveau contrôlée par Kiev. Le transfert du contrôle frontalier et le retrait des troupes sont liés, c’est une seule et même chose. Comment la frontière pourrait-elle être contrôlée par Kiev alors que des soldats russes se trouvent encore sur le territoire des républiques de Donetsk et de Lougansk ? C’est absurde. Tout ceci m’amène à vous poser la question suivante : souhaitons-nous réellement l’application des accords de Minsk – et tenir nos engagements – ou préférons-nous continuer à utiliser le conflit dans le Donbass contre la Russie, pour des questions d’image et pour en tirer un profit financier ?

Volodymyr Zelensky en visite dans la région de Lougansk le 27 mai 2019. Crédit : news.ru

Avez-vous posé la question au président Zelensky ?

I.K. : Ce dont je suis certain, en tout cas, c’est que le président Zelensky ne va pas se lancer dans un commerce de charbon des plus douteux et autres saletés de ce genre. [Certains médias ukrainiens accusent l’ex-président Petro Porochenko, associé avec l’oligarque Rinat Akhmetov, d’avoir mis en place un schéma, baptisé « Rotterdam plus », leur permettant de vendre aux consommateurs ukrainiens, au cours de la Bourse de Rotterdam, soit entre 100 et 150 dollars la tonne, du charbon acheté dans le Donbass à 38 dollars la tonne. Les bénéfices auraient été transférés aux sociétés offshore contrôlées par les deux hommes.].

Vous avez de la sympathie pour Volodymyr Zelensky…

I.K. : En tout cas, ce n’est pas Porochenko, c’est clair. Et c’est le seul président que nous ayons. C’est vrai, j’éprouve de la sympathie à son égard et je lui souhaite bonne chance. Surtout, je sais combien les choses sont difficiles pour lui.

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