Détroit d’Ormuz : L’indispensable téléphone rouge de la sécurité collective

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Le 12 mai dernier, au large de l’émirat de Fujaïrah, à l’entrée du détroit d’Ormuz, quatre tankers battant pavillon norvégien, saoudien et émirati, font l’objet de mystérieuses attaques. Le lendemain, deux autres navires (l’un des îles Marshall, l’autre du Panama) sont pris pour cible. Ces incidents surviennent en plein regain de tensions entre Washington et Téhéran : en réponse au renforcement des sanctions américaines, l’Iran a menacé, à la fin d’avril, de fermer le détroit qui relie le golfe d’Oman au golfe Persique. Aucune des attaques n’a été revendiquée.

Force est de constater que le plus grand flou entoure cette affaire, les experts militaires internationaux se révélant incapables de trancher le débat concernant le type d’armes utilisées contre les tankers. Outre-Atlantique, l’implication des Gardiens de la révolution iraniens, placés sur la liste américaine des organisations terroristes, ne fait aucun doute. Les attaques y sont interprétées comme une manière pour Téhéran de montrer aux États-Unis qu’elle ne craint nullement l’escalade des violences dans la région.

La partie iranienne, de son côté, rejette toute accusation et évoque une provocation d’un de ses nombreux ennemis, de l’Arabie saoudite à Israël.

L’Amjad, l’un des deux pétroliers saoudiens attaqués le 12 mai 2019. Crédit : Marine Traffic

Quant à la communauté internationale, elle semble soudain découvrir que le détroit d’Ormuz voit passer chaque jour plus de dix-sept millions de barils de pétrole en provenance de pays producteurs comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït ou l’Irak, et tout le gaz naturel liquéfié du Qatar (deuxième producteur mondial derrière la Russie). La majorité des spécialistes prédisent donc, en cas de conflit dans cette zone stratégique, une pénurie d’hydrocarbures à l’échelle internationale, une volatilité sans précédent des marchés financiers et l’entrée en récession de l’économie mondiale.

La séquence confirme – s’il en était besoin – que la question proche-orientale dépasse largement le cadre régional. Tout envenimement de la situation, sans même aller jusqu’à un conflit majeur, aura inévitablement des conséquences économiques et politiques planétaires. Dans le même temps, les événements récents peuvent servir de catalyseurs pour enrayer la dynamique négative actuelle, non seulement dans le détroit mais, de manière plus générale, au Proche-Orient. Comme on dit, chaque problème a sa solution.

Le précédent somalien

Au début des années 2000, au sud du détroit d’Ormuz, là où l’océan Indien baigne la Corne de l’Afrique, des pirates somaliens sèment la terreur dans le golfe d’Aden. En quelques années, la zone, essentielle aux relations commerciales entre l’Asie et l’Afrique, devient quasi innavigable et les dommages se comptent en centaines de millions de dollars.

Le Conseil de sécurité des Nations unies adopte alors une résolution autorisant le recours à la force pour liquider les pirates. Au début de 2009, une flotte internationale, la Combined Task Force 151, commence à patrouiller dans le golfe d’Aden et le long des côtes somaliennes. Bientôt, les raids des pirates se réduisent sensiblement – sans pour autant s’arrêter totalement.

Moscou pourrait proposer ses services pour patrouiller dans le détroit, en vertu du rôle majeur qu’elle joue aujourd’hui au Moyen-Orient.

La comparaison entre les deux situations – le golfe d’Aden il y a quinze ans et le détroit d’Ormuz aujourd’hui – peut sembler exagérée. Si, à l’époque, la menace venait de groupuscules échappant à toute autorité institutionnelle, la confrontation actuelle met en jeu les intérêts de poids lourds régionaux (l’Arabie saoudite, l’Iran) et d’une grande puissance mondiale (les États-Unis). Quels que soient les auteurs des attaques perpétrées en mai dernier, ils ont derrière eux des États puissants, pas de simples pirates, et on n’observe pas le même consensus international pour faire porter la responsabilité de la situation sur quiconque.

Une coalition navale menée par Moscou ou Pékin

Toutefois, les deux situations sont comparables du point de vue de l’impact sur l’organisation planétaire du transport de marchandises et, plus généralement, de la question de la liberté de navigation. Une résolution de l’ONU est donc parfaitement envisageable, de même que la formation d’une nouvelle coalition navale, dont la composition devrait toutefois être sensiblement différente. Les États-Unis ayant des intérêts évidents dans le conflit actuel, ils ne sauraient mener l’opération de rétablissement de l’ordre, de même qu’aucune des puissances de la région, dont les rapports mutuels sont par ailleurs extrêmement tendus.

La 5e flotte US veille aux intérêts stratégiques américains dans la région du détroit d’Ormuz. Crédit : US NAVY

Au contraire, l’Inde, la Chine et la Russie pourraient proposer leurs services pour patrouiller dans le détroit – Delhi et Pékin étant fortement dépendantes des ressources énergétiques qui y transitent, et Moscou en vertu du rôle majeur qu’elle joue aujourd’hui au Moyen-Orient.

Soit dit en passant, ce serait là une bonne occasion de prouver au monde la capacité des deux géants asiatiques à mener conjointement des opérations d’envergure, en dépit de relations particulièrement difficiles depuis quelque temps.

L’opération internationale aurait pour objectif, entre autres, l’instauration d’un nouveau modèle de sécurité régionale.

Dans une moindre mesure, la coalition pourrait être élargie aux grands pays européens, ainsi qu’au Japon et à la Corée du Sud – là aussi, en raison de leur dépendance aux hydrocarbures provenant du golfe Persique. Enfin, dans un dernier temps, il serait logique d’impliquer les États-Unis, l’Iran, l’Arabie saoudite et les autres États côtiers du détroit.

Au demeurant, les Américains seraient bien inspirés de montrer que la défense de la liberté de navigation est effectivement au cœur de leur politique étrangère. Pour preuve de leur bonne volonté, ils pourraient lever – au moins partiellement – le blocus pétrolier imposé à l’Iran en autorisant les États membres de la coalition à commercer avec Téhéran. Cela encouragerait sans doute grandement un pays comme l’Inde, par exemple, à s’impliquer pleinement dans le processus de résolution de la crise.

Garantir la liberté de navigation

L’opération internationale aurait deux objectifs principaux. L’un, tactique et immédiat, serait de garantir la liberté de navigation dans et autour du golfe Persique tout en repoussant la menace d’une escalade et d’un conflit aux conséquences imprévisibles aussi bien pour la région que pour la planète. L’autre, stratégique et à long terme, consisterait, sur la base d’une coopération militaire navale, à jeter les bases d’un nouveau modèle pour la sécurité régionale.

L’élargissement progressif et l’approfondissement de la coopération multilatérale dans cette zone devrait permettre, de toute évidence, aux parties opposées d’engager le dialogue sur leurs doctrines navales et militaires respectives, d’organiser des rencontres intergouvernementales et d’instaurer des lignes de communication d’urgence entre les capitales. À terme, l’Iran et ses actuels adversaires du Golfe pourraient s’informer mutuellement de la tenue d’exercices navals ou aériens, voire s’entendre sur la présence d’observateurs lors de ces exercices, et communiquer de manière transparente en cas d’acquisition de navires de guerre ou de sous-marins.

Ce ne serait, certes, qu’un premier pas mais décisif, en direction d’un futur système de sécurité collective dans la région.

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