Crise russo-européenne : L’éducation fait de la résistance

Il y a vingt ans, en juin 1999, les ministres de l’Éducation de vingt-neuf pays, réunis dans la plus ancienne université d’Europe, signaient la déclaration de Bologne. Objectif : créer un espace européen de l’enseignement supérieur.

Cet événement a été décisif pour des millions d’Européens, en particulier pour la jeune génération. En lançant le « processus de Bologne », il a jeté les bases d’un relèvement du niveau général des études en Europe, d’une harmonisation des diplômes, de la mobilité des étudiants et des professeurs, et d’une coopération scientifique élargie entre les universités.

En Russie, la déclaration a aussitôt été accueillie avec enthousiasme par les partisans d’un rapprochement avec l’Occident. Premier avantage, la participation au processus de Bologne n’est nullement réservée aux pays membres de l’Union européenne (UE). Certes, ces derniers demeurent les principaux idéologues et les grands architectes du projet, mais tous les pays du continent sont invités à les rejoindre, qu’ils envisagent ou non une adhésion à l’UE.

Second avantage, le volet pratique de l’initiative repose moins sur les efforts des services ministériels des pays participants que sur ceux des universités intéressées. Si la Russie signait la déclaration (ce qu’elle a fait en 2003), les établissements russes se retrouvaient libres d’entrer directement en contact avec leurs homologues étrangers sans avoir à se soumettre aux longues et fastidieuses démarches bureaucratiques.

Gaudeamus igitur, juvenes dum sumus !

Au demeurant, à l’époque, le ministère russe de l’Éducation, dirigé entre 1999 et 2004 par Vladimir Filippov, poussait activement en faveur d’une adhésion de la Russie au processus de Bologne. En outre, de manière surprenante, l’opposition la plus forte à une ouverture des frontières universitaires n’est pas venue des services de sécurité, bien que l’afflux de doctorants et de professeurs étrangers ne puisse manquer de faire pénétrer en Russie quelques agents de renseignement occidentaux.

L’université d’État Lomonossov de Moscou accueille prés de 4000 étudiants étrangers par an. Crédit : yandex

En réalité, les premiers détracteurs du projet se trouvaient au sein même des établissements russes. Il s’agissait des recteurs les plus conservateurs, montés au créneau pour défendre le système hérité de l’Union soviétique et axé sur la formation de « spécialistes » en cinq ans, contre une réforme bachelier-master-doctorat (BMD, ou LMD en France pour licence-master-doctorat) proposant un premier diplôme professionnalisant en trois ans.

Ce « parti conservateur » n’a finalement rencontré que peu de succès et n’a pu maintenir la « spécificité soviétique » que pour quelques disciplines – principalement les études d’ingénieur et de médecine. En septembre 2003, la Russie signait son adhésion au processus de Bologne, suivie par l’Ukraine (2005), par le Kazakhstan (2010) et par la Biélorussie (2015).

Au vu du succès du processus de Bologne en Russie, on s’est vite pris à rêver que ce mouvement entraînerait la modernisation générale du pays.

Seize ans plus tard, on trouve toujours des nostalgiques regrettant que l’enseignement supérieur russe ait été rattaché au train du système européen. Le milieu éducatif, en particulier universitaire, renâcle toujours aux changements radicaux. Cependant, tout porte à croire que le bilan est globalement positif.

Dans les années 2000, l’auteur de ces lignes a été amené à travailler avec de nombreux établissements disséminés dans tout le pays – des grandes universités d’État aux plus modestes instituts spécialisés. Dans la plupart des cas, une hausse du niveau de l’enseignement s’observait d’année en année. Les programmes étaient mis à jour, de nouveaux domaines de recherche étaient explorés, les bibliothèques étoffaient leurs fonds et collections. Même les campus reprenaient vie après les mornes années 1990. Bien entendu, la coopération internationale n’est pas le seul facteur de cette évolution, mais elle a indubitablement servi de catalyseur.

On s’est alors pris à rêver que ce mouvement entraînerait la modernisation générale du pays. Après tout, les établissements d’enseignement supérieur ne forment-ils pas les futures élites économiques, politiques et intellectuelles ? Les étudiants participant aux programmes internationaux, accueillis pour un semestre ou une année dans une université étrangère, ne devaient-ils pas, en toute logique, porter plus tard un regard nouveau sur l’Europe, sur le monde et sur la place de leur pays dans le concert des nations ?

Vita nostra brevis est, brevi finietur…

Avec le recul, force est de constater que ces espoirs étaient illusoires. Le processus de Bologne n’a notamment pas permis de prévenir la dégradation des relations russo-européennes. La coopération interuniversitaire n’a pas non plus désamorcé les conflits latents entre la Russie et ses voisins – la Géorgie, l’Ukraine et les États baltes.

Certes, personne n’a jamais prétendu que la « sage communauté des chercheurs » ramènerait à la raison ces « têtes brûlées » de politiciens… Mais les universités, qui ont traditionnellement toujours assumé la tâche d’« éclairer » la société, ont échoué à agir positivement sur l’opinion publique – et ce, des deux côtés du schisme qui traverse aujourd’hui le continent. Bien plus, elles se sont révélées particulièrement perméables aux salves de désinformation tirées de part et d’autres.

En cinq ans de crise russo-européenne, les relations académiques entre la Russie et l’Occident ont fait la preuve de leur solidité.

Je rencontre régulièrement d’anciens étudiants, doctorants et professeurs, qui ont compté parmi les premiers bénéficiaires de l’ouverture des frontières universitaires. En quinze ans, certains ont été absolument déçus par l’Europe – je connais un certain nombre d’« occidentalistes » acharnés, revenus en Russie dans la peau d’« eurasistes » convaincus. D’autres, au contraire, éblouis par ce qu’ils ont vu, ont décidé de ne plus rentrer et sont devenus des observateurs – tantôt critiques, tantôt complaisants – de l’évolution de leur pays natal. Mais la grande majorité de ces anciens « enthousiastes » poursuivent leur éminente tâche souterraine. Ils occupent souvent de hautes fonctions administratives dans leurs universités respectives, ont lancé leurs propres projets de coopération et jouissent d’un certain statut social et du respect de leurs pairs.

Diplômés étrangers de l’Université d’État en technologie de l’information, mécanique et optique (ITMO) de Saint-Pétersbourg. Crédit : russischeskulturinstitut

Ces universitaires regrettent le gouffre qui continue de se creuser entre la Russie et l’Europe occidentale, mais ils ne sont de ceux qui manifestent leur mécontentement en descendant dans la rue. Au demeurant, leur fonction est autre : de même qu’au Moyen-Âge, les moines conservèrent au fond de leurs monastères les précieux témoignages du savoir antique dans l’espoir de jours meilleurs, eux sont voués à protéger les valeurs éternelles de l’universalisme scientifique contre la progression généralisée du particularisme politique. Une tâche qui nécessite, non pas, sans doute, un héroïsme hors du commun, mais une certaine austérité – celle dont sont capables, précisément, les universitaires.

Vivat Academia ! Vivant professores !

Ces vingt dernières années, l’enseignement supérieur n’a pas su contrer la conjoncture géopolitique. Mais le combat n’est pas perdu. Depuis le début de la crise russo-européenne, en 2014, les relations académiques entre la Russie et l’Occident – notamment entre la Russie et l’UE – ont fait la preuve de leur solidité. En cinq ans, aucune baisse drastique des partenariats n’a été enregistrée, et les programmes de mobilité ne se portent pas spécialement mal. En d’autres termes, les accords mis en place dans le cadre du processus de Bologne résistent plutôt bien aux soubresauts de la politique internationale.

Le processus de Bologne nous montre le modèle à suivre en vue d’une restauration des relations entre la Russie et l’Europe.

Oui, ils résistent, dans un contexte politique très défavorable et en dépit des tentatives visant à les rompre. Et l’on se plaît à croire que, si aujourd’hui, en Europe, l’image d’Épinal de la Russie ne se résume pas à la troïka balalaïka-ours-vodka, aux omniprésents agents du Kremlin et aux « nouveaux Russes » aussi riches que tapageurs, nous en sommes redevables d’abord à nos étudiants, professeurs et chercheurs – au moins autant qu’aux écrivains, aux musiciens, aux artistes et à tous les meilleurs représentants de la culture russe.

En outre, le processus de Bologne nous montre le modèle à suivre en vue d’une restauration des relations entre la Russie et l’Europe. De toute évidence, celle-ci ne passe pas par la création de lourdes structures administratives paneuropéennes, dont les ambitieux budgets n’ont d’égal que la rigidité de leurs règles procédurales. La « lassitude institutionnelle » des Européens n’est pas près de se dissiper, tant à l’est qu’à l’ouest.

Quand le moment viendra, la « Grande Europe » reposera sur une multitude de dispositifs et d’accords souples et mobiles. Le rôle des États ne sera pas de les construire ni de les mettre en place, mais avant tout de ne pas gêner leur épanouissement et, idéalement, d’encourager les processus naturels de rapprochement initiés par des institutions indépendantes, des groupes ou même de simples citoyens.

Le processus de Bologne n’est pas comparable aux majestueux édifices architecturaux de verre, d’acier ou de béton. Il ressemble plutôt à un arbre qui pousse, fleurit et donne ses fruits au terme d’un mouvement complexe et mystérieux – aussi complexe et mystérieux que celui présidant à la renaissance de la « Grande Europe ».

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