Vol MH17 : le ciel ne peut plus attendre

Le mercredi 19 juin, aux Pays-Bas, une équipe composée d’experts internationaux présentera ses conclusions sur la catastrophe du Boeing 777 de la Malaysia Airlines abattu, en juillet 2014, dans le ciel du Donbass. Elle pourrait notamment désigner les coupables.

Le 17 juillet 2014, un avion effectuant le vol MH17 Amsterdam-Kuala Lumpur est abattu dans l’est de l’Ukraine, théâtre, depuis plusieurs mois, d’un conflit armé entre le nouveau pouvoir de Kiev, issu de la révolution de Maïdan, et des séparatistes pro-russes. La catastrophe, qui ne laisse aucun survivant parmi les 283 passagers et les 15 membres d’équipage, est l’une des plus meurtrières de l’histoire de l’aviation civile.

L’enquête est confiée à un groupe d’experts australiens, belges, malaisiens et ukrainiens, dirigé par les Pays-Bas, d’où sont originaires la plupart des victimes. En mai 2018, cette équipe conjointe d’investigation (ECI) publie un rapport préalable concluant que l’avion a été abattu par un missile anti-aérien Buk, « appartenant à l’armée russe » et provenant d’un entrepôt de la ville russe de Koursk, située à cent kilomètres de la frontière ukrainienne.

Un missile identifié

Ce scénario a été partiellement confirmé par le concepteur des missiles Buk, l’armurier russe Almaz-Anteï. Au terme d’une série de tests et de simulations en conditions réelles (avec une maquette du Boeing), l’entreprise a conclu que l’avion de la Malaysia Airlines avait été abattu par un Buk-9M38. Elle a néanmoins précisé que l’armée russe n’utilisait plus cette arme depuis plusieurs années, à la différence des Ukrainiens. Toujours selon Almaz-Anteï, le missile aurait été tiré depuis le village de Zarochtchenskoïé, contrôlé, au moment des faits, par les troupes de Kiev.

En septembre dernier, le ministère de la Défense russe précise que le missile a été fabriqué au temps de l’URSS, en 1986, dans une usine de la région de Moscou, avant d’être livré à une brigade anti-aérienne stationnée en territoire ukrainien. Toutefois, selon une enquête du journal indépendant Novaïa gazeta, le missile aurait franchi la frontière ukrainienne peu de temps avant la catastrophe, en provenance de Koursk, dans un camion de marque Volvo.

« En période de guerre, un État ferme son espace aérien aux avions civils. Mais Kiev a voulu continuer de gagner de l’argent grâce au survol commercial de son territoire. »

L’information ne fait que renforcer la conviction des capitales occidentales, persuadées, depuis le début, de l’implication de Moscou, qu’elles soupçonnent d’armer les séparatistes voire de prendre part aux combats. Toutefois, à la fin du mois de mai dernier, le Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, a regretté « l’extrême politisation » du débat. « [Les Occidentaux] accusent la Russie, mais où sont les preuves ? Nous savons que le missile était de conception russe, mais il a pu être tiré par des militaires russes, par des séparatistes ou par des soldats ukrainiens, qui possèdent également ce genre d’armes », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse, avant d’ajouter que les soldats russes étaient « des gens disciplinés et compétents, parfaitement en mesure de comprendre que le MH17 est un avion de passagers ».

Pour le journaliste Mikhaïl Khodarionok, spécialiste des questions de Défense, la compétence supposée des tireurs ne saurait disculper l’un ou l’autre camp : « Les systèmes Buk sont généralement guidés par un radar qui identifie la cible, mais ce n’est pas toujours le cas. Le tireur humain a parfaitement pu confondre le Boeing 777 avec un avion militaire », concède-t-il. D’ailleurs, peu après le crash, les séparatistes se sont vantés, sur les réseaux sociaux, d’avoir abattu un avion de transport militaire ukrainien.

Un missile Buk en 2015 au parc Patriot, situé près de Moscou. Crédit : Twitter

Le journaliste souligne toutefois que les torts sont partagés et pointe la part de responsabilité des autorités ukrainiennes dans la tragédie : « En période de guerre, le bon sens veut qu’un État ferme son espace aérien aux avions civils. Mais Kiev a voulu continuer de gagner de l’argent grâce au survol commercial de son territoire. » Une accusation également portée par l’ECI dans son rapport préalable.

Désir de compromis

Malgré les accusations dont la Russie fait l’objet depuis cinq ans, celle-ci semble aujourd’hui désireuse de s’entendre avec les Européens.

En mars dernier, Moscou a participé, pour la première fois, aux négociations sur ce dossier avec l’Australie et les Pays-Bas. Le détail des discussions est resté secret : « La discrétion est, en la matière, d’une importance vitale », s’est contenté de déclarer le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Stef Blok, à l’issue de la rencontre. Par ailleurs, depuis la catastrophe, les contacts sont réguliers entre Moscou et Kuala Lumpur. En avril dernier – peu avant la déclaration du Premier ministre malaisien –, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a ainsi rencontré, une nouvelle fois, son homologue, Mohamad Sabu.

Si Moscou reconnaissait officiellement que le missile a été tiré par des « groupes pro-russes échappant à son contrôle », cela pourrait être perçu comme l’aveu de son implication dans la guerre du Donbass.

Pour Vladimir Poutine, céder un peu de terrain sur ce dossier sensible pourrait être un moyen d’apaiser les relations avec l’Union européenne, en particulier avec les Pays-Bas (son troisième partenaire commercial, représentant 47,2 milliards de dollars d’échanges en 2018, derrière la Chine et l’Allemagne). Dès le lendemain de la catastrophe, Andreï Kolesnikov, correspondant politique de Kommersant connu pour sa proximité avec le président russe, liait la position du Kremlin aux conclusions définitives de l’enquête : « S’il est prouvé que le Boeing a effectivement été abattu par les combattants de la résistance du Donbass, Vladimir Poutine les désavouera sans nul doute. […] Des enfants morts, des adultes, des personnes âgées, tous innocents… Il s’agit pour lui d’une ligne rouge à ne pas franchir. Mais avant tout, il faut savoir avec certitude qui a fait cela », écrivait-t-il en juillet 2014.

Rencontre entre Sergueï Choïgou et Mohamad Sabu à Moscou en avril 2019. Crédit : Tass

Selon l’avocat et opposant Mark Feïguine, au contraire, le président russe reculera « face aux gigantesques conséquences, notamment matérielles », qu’impliquerait l’aveu ne fût-ce que d’une part de responsabilité. Il est vrai que si Moscou acceptait de reconnaître officiellement que le Boeing a été abattu par un missile de sa fabrication tiré par des « groupes [pro-russes] échappant à son contrôle », les parents des victimes se tourneraient résolument vers elle pour lui réclamer des dommages et intérêts. En outre, cela pourrait être perçu comme la reconnaissance, par le Kremlin, de son implication dans la guerre du Donbass ou au moins de son influence sur les séparatistes. Un secret de Polichinelle que les autorités russes contestent depuis cinq ans.

Pour autant, ainsi que le résume le politologue Konstantin Kalatchev : « La volonté de trouver un terrain d’entente est manifeste. Moscou n’a aucun intérêt à faire davantage monter les enchères. »

Moscou sous pression

« Je suis certain que le missile a été tiré depuis une zone contrôlée par les séparatistes du Donbass, mais qu’il s’agit d’un funeste concours de circonstances », déclarait à Gazeta.ru, au lendemain du crash, Michael McFaul, ex-conseiller du président Obama et ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou. À la veille de la publication des conclusions de l’enquête, tout porte à croire que les séparatistes ukrainiens seront officiellement accusés.

Les proches des victimes désignent un homme en particulier, l’ancien chef de guerre Igor Strelkov, ministre de la Défense de la République populaire de Donetsk au moment des faits, aujourd’hui retiré à Moscou. En 2018, une plainte a été déposée contre lui devant la justice américaine, qui a donné raison aux victimes et fixé à vingt millions de dollars le montant des dommages et intérêts.

À la veille du cinquième anniversaire de la catastrophe, la pression s’accentue sur Moscou. Récemment, 298 chaises vides ont été installées devant l’ambassade de Russie à La Haye. « Justice pour le MH17 », ou encore « L’humain plus fort que la politique », clamaient les pancartes des manifestants.

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