Vente d’armes : la Russie se place sur le marché de l’occasion

En mai dernier, un décret gouvernemental a simplifié la procédure de revente d’armes russes à des pays tiers. Une mesure prise afin de contourner les sanctions américaines, comme l’explique le quotidien Vedomosti.

Jusqu’à présent, l’acheteur de « seconde main » devait s’engager auprès du Service fédéral russe pour la coopération militaro-technique (FSVTS) à ne pas revendre les armes. Désormais, il doit adresser cette promesse uniquement au revendeur qui n’est tenu, de son côté, qu’à « informer » Moscou de la transaction.

« Plusieurs États étrangers expriment leur souhait d’acquérir de l’armement de fabrication russe, mais y renoncent par crainte de tomber sous le coup des sanctions », justifie la note explicative du décret, dans une allusion explicite aux mesures restrictives américaines.

« La nouvelle législation pourrait séduire les petits pays, qui ne souhaitent pas se mettre Washington à dos. »

En effet, la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), adoptée par Washington en août 2017, sanctionne toute entité ou pays concluant des contrats d’armement avec des entreprises russes. Elle a été appliquée pour la première fois en septembre 2018 contre le service de l’équipement du ministère chinois de la Défense et son directeur, Li Shangfu, après l’achat par Pékin d’avions de combat Soukhoï Su-35 et de systèmes de défense anti-aérienne S-400.

Un soldat syrien opérant un système antichar Kornet en novembre 2013 à Alep. Crédit : Warfiles

Konstantin Makienko, du Centre russe d’analyse des stratégies et des technologies, souligne toutefois que les principaux clients de Moscou – la Chine, l’Inde, le Vietnam, l’Algérie et l’Égypte – seront peu intéressés par ce nouveau schéma de revente : « Ces États ignorent les sanctions américaines ou parviennent à négocier des régimes d’exception. La nouvelle législation pourrait attirer, en revanche, de plus petits pays, qui ne souhaitent pas se mettre Washington à dos », estime le spécialiste, qui précise qu’il est principalement question, en l’occurrence, de vente d’armes légères et de petits calibres. Un segment qui rapporte à la Défense russe quelques centaines de millions de dollars par an et concerne principalement l’Afrique sub-saharienne et l’Amérique latine.

Un commerce vital sous surveillance

Les exportations représentent une source de revenus importante pour le complexe militaro-industriel russe. Depuis 2013, les ventes d’armes rapportent à Moscou entre 15 et 16 milliards de dollars par an, et, à la fin de 2018, le portefeuille de commandes extérieures de la Défense s’élevait à 55 milliards de dollars.

La possibilité de revendre librement les équipements après plusieurs années constitue un argument de vente non négligeable pour Moscou, qui a dû toutefois renforcer ses contrôles après que l’armée israélienne a découvert, en 2005, que le mouvement libanais Hezbollah possédait des missiles antichars Kornet, initialement acquis par la Syrie. Depuis 2006, le FSVTS est donc autorisé par les contrats de vente à inspecter ponctuellement l’arsenal de l’acheteur, afin de s’assurer qu’il reste effectivement en possession de son bien.

« C’est tout le système d’exportation des armes russes qu’il faudrait réformer de façon radicale. »

« La Russie organise déjà la revente de ses armes par des intermédiaires. Il s’agit encore d’un phénomène marginal. La Biélorussie joue un rôle central dans ce système », confie une source de Vedomosti proche du ministère de la Défense. À la fin des années 2000, quinze avions d’attaque Soukhoï Su-25 ont été livrés au Soudan après « escale » à Minsk ‒ une décision essentiellement motivée, à l’époque, par des considérations financières : certains assemblages et les contrôles de prévente coûtaient moins cher de ce côté-là de la frontière.

Le décret de mai permettra-t-il à Moscou et à ses clients de contourner efficacement les sanctions américaines ? « La loi CAATSA vise avant tout les entreprises russes, et en particulier le premier exportateur d’armes du pays, l’agence fédérale Rosoboronexport, qui a l’interdiction de percevoir des paiements en dollars américains », souligne M. Makienko. En d’autres termes, Moscou propose un vague palliatif, tandis que Washington s’attaque à la source. « C’est tout le système d’exportation des armes russes qu’il faudrait réformer de façon radicale », affirme l’analyste.

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