Relations russo-occidentales : Le bon exemple moldave

Engagés depuis plusieurs années dans une série de bras de fer sur plusieurs dossiers géopolitiques internationaux, la Russie et les États occidentaux viennent de réussir à s’entendre afin d’aider la Moldavie, petit pays de 3,4 millions d’habitants coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, à surmonter une crise politique majeure.

Au lendemain des élections législatives de février dernier, trois formations aux forces sensiblement égales se partagent le parlement moldave : le Parti des socialistes du président prorusse Igor Dodon dispose de trente-cinq sièges ; le Parti démocrate de l’oligarque Vladimir Plahotniuc, qui contrôle de fait le pays depuis des années, officiellement pro-occidental mais désavoué par les Européens et Washington après de nombreux scandales de corruption, en possède trente ; et le bloc d’opposition de centre droit Acum (« Maintenant »), réformateur, libéral et pro-européen, vingt-six. Pendant les trois mois qui suivent le scrutin, les députés échouent à s’entendre sur un gouvernement de coalition, comme la loi l’exige.

Au début de juin, socialistes prorusses et libéraux pro-européens créent la surprise en parvenant à un accord de gouvernement qui leur assure une majorité parlementaire de soixante et une voix. La leader d’Acum, Maïa Sandu, devient Première ministre et Zinaïda Greceanii, chef des socialistes, est élue présidente du parlement. Mais, deux jours plus tard, la Cour constitutionnelle, fidèle à Plahotniuc (le grand perdant de la coalition), décide de suspendre le président Dodon – qui aurait dû, en l’absence de gouvernement, convoquer de nouvelles élections dès la fin de mai – pour le remplacer par l’ex-Premier ministre (et vice-président des démocrates) Pavel Filip.

Au plus fort de la crise, les leaders démocrates ont transmis à Moscou un plan secret de fédéralisation de la Moldavie, rejeté par le Kremlin. 

Pendant quelques jours, la Moldavie a donc deux gouvernements. Au parlement, l’alliance « au pouvoir » adopte une résolution dénonçant la « capture de l’État moldave » par l’« usurpateur » Plahotniuc. La séance parlementaire se déroule en présence d’observateurs étrangers : le vice-Premier ministre russe Dmitri Kozak, représentant spécial de Vladimir Poutine en Moldavie, et plusieurs émissaires de l’Union européenne. La Cour constitutionnelle fait finalement machine arrière et Pavel Filip démissionne. Vladimir Plahotniuc fuit le pays. Selon la presse britannique, il serait réfugié à Londres.

Le Kremlin est le premier à applaudir. Le ministère russe des Affaires étrangères se dit « satisfait » de la résolution pacifique de la crise et « prêt à établir des relations constructives avec Chisinau ». Rapidement, Bruxelles et Washington emboîtent le pas à Moscou et reconnaissent la légitimité du nouveau gouvernement.

Accord sur l’essentiel

Si la sortie de crise est le fruit des efforts conjoints des grandes diplomaties mondiales, le rôle de la Russie a été décisif. Ces dernières semaines, Dmitri Kozak n’a quasiment pas quitté Chisinau, rencontrant tour à tour socialistes et libéraux. « Je félicite les uns et les autres pour leur capacité à surmonter leurs différends, qui semblaient parfois irréconciliables, afin de jeter les bases nécessaires à une solution civilisée reflétant la volonté du peuple », a-t-il déclaré.

Rencontre entre Dmitri Kozak (à gauche) et Igor Dodon (à droite) le 3 juin 2019 à Chisinau. Crédit : Ehomd

L’émissaire du Kremlin n’a pas de mots assez violents contre les menées « criminelles » de Vladimir Plahotniuc. Au plus fort de la crise, la presse russe a révélé que les leaders démocrates avaient secrètement transmis à Moscou un plan de fédéralisation de la Moldavie, rejeté par le Kremlin. « L’Histoire le montre, tous les pactes politiques secrets mènent, tôt ou tard, à la catastrophe », a commenté M. Kozak, confirmant l’information.

Aujourd’hui, le Kremlin insiste sur le fait que la Russie, l’Union européenne et les États-Unis ont adopté, sur la Moldavie, « une position commune visant à soutenir le processus démocratique ». « Cet exemple prouve de façon éclatante que, sur l’essentiel, en matière de valeurs fondamentales, ce qui nous [la Russie et l’Occident] unit surpasse de loin ce qui nous oppose », a souligné Dmitri Kozak.

Selon le nouveau ministre de l’Économie, les membres de l’ancien gouvernement « ont quitté le pays en emportant des valises pleines de billets »…

Pour autant, on peut aujourd’hui s’interroger sur la pérennité de cette union sacrée et la façon dont Moscou, Bruxelles et Washington parviendront à coopérer sur ce dossier dans l’avenir. Alors que le Kremlin mise avant tout sur ses relations privilégiées avec Igor Dodon, qui est en très bons termes avec Vladimir Poutine, les États occidentaux prévoient, pour leur part, de s’appuyer sur le nouveau gouvernement, constitué des représentants d’Acum et de technocrates sans parti.

Caisses vides et valises pleines

Si la Moldavie semble tirée d’affaire politiquement, sa situation économique demeure néanmoins catastrophique. Fixé à 1 000 leus (moins de 50 euros) pour 2019, le salaire minimum y est l’un des plus faibles d’Europe. Les caisses de l’État moldave sont déficitaires et le Fonds monétaire international (FMI), lassé de l’inefficacité et de la corruption qui minent le système depuis des années, menace de suspendre ses programmes d’aide à Chisinau. Selon le nouveau ministre de l’Économie, Vadim Brynzan, les membres de l’ancien gouvernement « ont quitté le pays en emportant des valises pleines de billets »…

Ces dernières années, l’économie moldave profitait largement des fonds rapatriés par le million de nationaux émigrés en Russie, en Pologne, en Italie, en France et en Allemagne. Ces transferts peuvent représenter, selon les périodes, de 14 % à 30 % du PIB du pays (8 milliards de dollars en 2017 selon la Banque mondiale). Depuis 2016, les 500 000 Moldaves de Russie ont envoyé au pays plus d’1,5 milliard de dollars. Toutefois, cette manne tend à se réduire, en raison du ralentissement de la croissance dans les pays d’accueil.

Vladimir Plahotniuc lors d’une conférence de presse en février 2019. Crédit : Publika

Économiquement, la Moldavie demeure très dépendante de ses bons rapports de voisinage avec l’Union européenne et la Russie. En 2018, les échanges commerciaux avec cette dernière ont atteint 1,6 milliard de dollars (le record date de 2012, à 2 milliards de dollars). Près de mille entreprises disposant de capitaux russes sont implantées en Moldavie, où la Russie est le premier investisseur étranger. L’année dernière, Chisinau a rejoint le conseil de l’Union économique eurasiatique en tant qu’observatrice.

L’UE, de son côté, est le principal partenaire commercial du pays. Liée par un accord d’association avec Bruxelles, la Moldavie entretient notamment des rapports très étroits avec la Roumanie, premier acheteur étranger de la production moldave (29,3 % des exportations), suivie par l’Italie, puis la Russie (8,3 %).

« Nous n’avons pas l’intention d’être amis avec l’Occident contre la Russie. »

Aujourd’hui, la Russie et l’Union européenne attendent le retour à la normale et le rétablissement du fonctionnement des institutions moldaves. Vladimir Poutine a d’ores et déjà fait savoir que Moscou continuerait de soutenir « le gouvernement légalement élu ». Igor Dodon, malgré ses sympathies prorusses, représente indéniablement un « moindre mal » pour Bruxelles et Washington, comparé au « voyou » Plahotniuc. Au début des années 2010, sous la gestion du Parti démocrate, un milliard de dollars de subventions allouées par Bruxelles aux réformes (soit 12 % du PIB) s’étaient « évaporés » de trois banques du pays.

Chisinau semble sur la bonne voie : le parlement moldave vient de créer une commission chargée de contrôler la validité de « toutes les transactions liées à la privatisation des biens publics depuis 2013 ».

Transnistrie : une fenêtre entrouverte

La nouvelle donne politique pourrait également permettre à Igor Dodon de relancer le dossier de la Transnistrie, cette région de l’est du pays située « au-delà du Dniestr ». Après l’effondrement de l’URSS, la « République moldave du Dniestr », où vit une population majoritairement russophone, a proclamé son indépendance sans être reconnue par la communauté internationale. En pratique, elle échappe toutefois au contrôle de Chisinau et manifeste régulièrement sa volonté de rattachement à la Russie (avec laquelle elle n’a aucune frontière commune).

Défilé militaire lors des festivités du jour de la victoire, le 9 mai 2019 à Tiraspol, capitale de la Transnistrie. Crédit : Novostpmr

M. Dodon est favorable à l’octroi d’une large autonomie au territoire sécessioniste, mais au sein de la Moldavie. Il soutient également la présence des forces russes de maintien de la paix sur ce territoire. « Nous estimons que la mission de pacification assumée par les soldats russes est nécessaire et efficace », a-t-il récemment déclaré, soulignant qu’il s’agissait d’une opinion partagée « par la majorité de [ses] compatriotes ». Cette présence russe n’est pas vue d’un bon œil par Bruxelles, qui pointe régulièrement du doigt la forte corruption sévissant dans la région, accusée d’être une zone de non-droit. Moscou est aussi soupçonnée d’entretenir la fibre sécessionniste en sa faveur.

En visite à Moscou en avril dernier, Igor Dodon a tenu à clarifier sa position vis-à-vis de ses deux grands voisins et partenaires : « Nous voulons avoir de bonnes relations avec les uns et les autres, mais nous n’accepterons en aucun cas d’être utilisés à des fins géopolitiques par tel ou tel d’entre eux. Nous n’avons pas l’intention d’être amis avec l’Occident contre la Russie. »

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