Politburo 2.0

Pour prendre les grandes décisions concernant l’avenir du pays, le président russe s’entoure d’un aréopage de neuf hommes. L’influence de ce groupe – qui constitue de facto un appareil exécutif informel, baptisé le « Politburo 2.0 » par le politologue Evgueni Minchenko –, serait sans commune mesure avec celle du gouvernement ou de toute autre structure du pouvoir en Russie.

Dmitri Medvedev (Premier ministre), Nikolaï Patrouchev (secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie), Sergueï Sobianine (maire de Moscou), Sergueï Tchemezov (PDG de l’entreprise publique de haute technologie Rostec), Sergueï Choïgou (ministre de la Défense), et les oligarques Guennadi Timtchenko, Iouri Kovaltchouk et Arkadi Rotenberg : telle est aujourd’hui la composition du premier cercle de Vladimir Poutine, selon le politologue Evgueni Minchenko, dont le cabinet d’analyse Minchenko Consulting vient de publier un rapport sur le sujet.

Guennadi Timtchenko et Arkadi Rotenberg en 2019. Crédit : choiz.me

Le terme de « Politburo 2.0 », apparu en 2012 dans une première étude consacrée à l’entourage du chef de l’État, fait évidemment référence au Bureau politique soviétique, l’organe exécutif officiel qui dirigeait le Parti communiste d’URSS – et, par conséquent, le pays. En se basant sur « une centaine d’entretiens avec des représentants des élites », l’équipe de politologues dessine, autour du président russe, une structure informelle qui n’est pas sans influence sur ses décisions.

Son mode de fonctionnement demeure toutefois nébuleux : le Politburo 2.0 ne se réunit pas et ne tient pas conseil à proprement parler. Chacun de ses membres est tacitement en charge d’un secteur particulier de la vie politico-économique du pays, secteur pour lequel il doit formuler des propositions. Bien entendu, ces decision-makers – en prise directe avec le chef de l’État – ne sont soumis à la censure d’aucun organe représentatif ni d’aucun ministère.

Un cercle mouvant

Depuis 2017, date de la précédente étude de Minchenko Consulting consacrée au sujet, la composition du Politburo 2.0 a connu des évolutions significatives. Le président de la Douma d’État (la chambre basse du parlement), Viatcheslav Volodine, a été remplacé par Nikolaï Patrouchev, en raison de sa perte d’influence sur les partis politiques et sur les collectivités locales. Au Kremlin, certains le tiennent pour responsable de la série de défaites essuyées par le parti au pouvoir, Russie unie, lors des élections des gouverneurs de l’automne dernier. À l’inverse, la « promotion » de M. Patrouchev symboliserait la montée en puissance du Conseil de sécurité, dans un contexte de tensions croissantes entre la Russie et les États occidentaux. L’ancien directeur des Services de sécurité (FSB, de 1999 à 2008) est notamment à la manœuvre dans les négociations avec les États-Unis, comme en témoigne la rencontre tripartite de Jérusalem entre représentants russes, américains et israéliens, le 25 juin dernier, consacrée à la Syrie et à l’Iran.

« On note une éviction très nette, dans l’entourage du président, des représentants des milieux d’affaires privés. »

Autre nouveau venu, Guennadi Timtchenko, qui faisait déjà partie des « candidats » à l’entrée au Politburo dans le rapport de 2017. Le copropriétaire du gazier Novatek devrait son « avancement » à son efficacité dans le développement des infrastructures de la « Route maritime du Nord ». Ses succès obtenus dans différents projets comme l’usine de gaz naturel liquéfié Arctic LNG-2, le port d’extraction de Sabetta ou encore la mise en place d’une flotte de pétroliers brise-glace, font de lui le spécialiste hydrocarbures du premier cercle poutinien.

Nikolaï Patrouchev et Viatcheslav Volodine lors d’une séance de la Douma. Crédit : Duma.gov.ru

À l’exception du maire de Moscou, Sergueï Sobianine, dont la présence auprès du président s’impose naturellement au regard du poids économique (20 % des flux financiers du pays), démographique (12 millions d’habitants officiellement) et politique de la capitale russe, tous les membres du Politburo 2. 0 font partie du cercle « pétersbourgeois » de Vladimir Poutine. Ils doivent en grande partie leur carrière dans l’administration et, pour certains, leur fortune à des relations personnelles tissées dans les années 1990, du temps où l’actuel président travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg.

Enfin, le rapport cite plusieurs noms susceptibles d’intégrer le groupe. Des candidats très politiques parmi lesquels se distinguent le premier-adjoint du chef de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko, et le président de la Cour des comptes, ancien ministre des Finances (2000-2011) et compagnon de route de Vladimir Poutine depuis ses années à la mairie de Saint-Pétersbourg, Alexeï Koudrine.

Économie : extension du domaine de l’État

« On note une éviction très nette, dans l’entourage du président, des représentants des milieux d’affaires privés et, à l’inverse, l’influence accrue des structures économiques sous contrôle direct ou indirect de l’État », lit-on dans le rapport, qui insiste sur la prise en main des secteurs d’activité émergents par des géants industriels publics. Ainsi du recyclage des déchets, nouvelle activité de Rostec par l’intermédiaire de sa filiale RT Invest.

Sergueï Tchemezov au siège de Rostec. Crédit : Rostec

La participation de l’État dans l’économie, qui ne s’élevait qu’à 25 % dans les années 1990, atteindrait aujourd’hui 75 %. « Ce phénomène est directement lié à la perte de confiance du pouvoir dans le secteur privé, expliquent les politologues de Minchenko Consulting. Les membres du Politburo 2.0 cherchent aujourd’hui à contrôler un volume croissant de ressources, chacun dans son secteur, ainsi que les différentes branches qui en dépendent, en absorbant peu à peu les acteurs les plus faibles.

« Le Politburo est mouvant et évolue en fonction des sujets traités. C’est toute la spécificité de notre système politique. »

Cette expansion continue est justifiée, sur le plan politique, par l’isolement grandissant de la Russie et par la pression des sanctions économiques occidentales », précisent les auteurs du rapport. En ces temps difficiles, l’entrepreneuriat privé ne serait pas « digne de confiance » : trop morcelé, trop tourné vers des intérêts particuliers. Exemple le plus frappant de cette tendance, le secteur bancaire : parmi les dix plus grandes banques russes actuelles, seule Alfa Bank n’est pas contrôlée directement ou indirectement par l’État.

Société : Le vent du changement

Persuadés qu’il s’agit aujourd’hui d’un « défi majeur » pour le Kremlin, les auteurs du rapport se demandent à quel point ce système de gestion des affaires de l’État – basé sur une élite qui n’a de comptes à rendre qu’au président – est viable, dans le contexte de la vague populiste qui submerge le monde. En effet, soulignent-ils, le même puissant mouvement de rejet des élites traditionnelles qui a déjà porté au pouvoir Donald Trump aux États-Unis et le Mouvement Cinq étoiles en Italie, poussé les Britanniques à voter pour le Brexit et les Gilets jaunes français à exiger la démission du président Macron, rencontre déjà des échos en Russie. En témoignent, selon eux, les défaites électorales de Russie unie, en septembre dernier, lors de plusieurs élections régionales.

Manifestation contre le pouvoir en mai 2018 à Moscou. Crédit : Wikimedia

Pour les analystes de l’agence de conseil, la société russe souhaite « de nouveaux visages » en politique, mais ni le pouvoir ni l’opposition ne sont actuellement en mesure de satisfaire ce désir de changement. En outre, ajoutent-ils, les « vieilles méthodes » du chef de l’État et de son équipe de gouverneurs – rhétorique anti-élites économiques, renvois retentissants de hauts fonctionnaires, campagnes anti-corruption spectaculaires, etc. – ont fait leur temps, et ne convainquent plus personne.

Opacité du pouvoir et inventivité de l’analyste

Si le rapport a rencontré un large écho dans la presse russe au moment de sa parution, ses conclusions sont loin d’être partagées par l’ensemble des observateurs. En cause, notamment, la simple idée d’un « classement par ordre d’influence » des proches du président. « Ce genre d’études manque de sérieux, c’est en grande partie de la poudre aux yeux. La vraie question serait de savoir qui prend les grandes décisions – la réforme des retraites, la Crimée, l’intervention en Syrie, par exemple – et qui est présent dans le bureau au moment où elles sont prises. En réalité, le Politburo est mouvant et évolue en fonction des sujets traités. C’est toute la spécificité de notre système politique », affirme Andreï Kolesnikov, politologue du centre Carnegie de Moscou.

Face à l’opacité entourant la gestion de l’État, la référence au passé soviétique demeure un outil commode pour appréhender le présent.

Son collègue, Konstantin Kalatchev, doute, lui aussi, de la fiabilité de l’étude. « Personne ne sait réellement ce qui se passe dans l’entourage du président russe. Face à l’absence de faits établis avec certitude, toute hypothèse concernant les coulisses du pouvoir exige des analystes une imagination débordante et une remarquable inventivité », ironise-t-il.

Malgré tout, les questions posées par l’équipe d’Evgueni Minchenko – et l’intérêt qu’elles suscitent – sont légitimes. Face à l’opacité entourant la gestion de l’État et le rôle marginal dans lequel sont tenues les institutions démocratiques en Russie, la référence au passé soviétique demeure un outil commode pour appréhender le présent.

Enfin, tout porte à croire que ni les membres du « premier cercle » de l’entourage du président, ni les « candidats » à leur succession n’ont la moindre idée, aujourd’hui, de ce à quoi ressemblera le système politique russe de demain : le Politburo 3.0. Pas plus – et la question est pourtant cruciale – qu’ils ne savent comment se déroulera la passation de pouvoir prévue en mars 2024, à l’issue du quatrième et dernier mandat de Vladimir Poutine.

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