Lev protiv : La sobriété à coups de poings

Depuis plusieurs années, l’ONG Lev protiv (« Le lion qui s’oppose ») s’en prend violemment aux gens qui fument ou boivent dans la rue. Les autorités commencent à s’en inquiéter.

La petite place Khokhlovskaïa, dans le centre historique de Moscou. L’endroit est surnommé la « fosse » en raison de l’amphithéâtre qui y a été creusé. En ce vendredi soir, comme chaque semaine, de nombreux jeunes se sont rassemblés pour discuter, jouer de la musique, chanter, boire… L’ambiance est plutôt bon enfant, quand, soudain, une quinzaine d’autres jeunes gens chauffés à blanc font irruption dans la fosse.

« Aliocha ! Gaze celui-là, à gauche ! Regarde le mec en t-shirt blanc… Et le motard bourré, là-bas, il faut l’attraper ! », hurle l’un d’eux, armé d’une bombe lacrymogène. Les mouvements des assaillants sont coordonnés, ils foncent droit sur leurs cibles. Certains fêtards tentent de les raisonner : « Au nom de quoi vous attaquez les gens comme ça, dans la rue ? »

« Attaquer les gens qui fument dans la rue, c’est de la légitime défense ! »

Aussitôt, la réponse de Mikhaïl, le chef de bande, fuse : « Je vous signale que la loi est de mon côté. »

La tension monte. La résistance s’organise. Les coups pleuvent. La bagarre générale n’est pas loin, quand apparaît un régiment d’OMON (la police anti-émeute) : une dizaine de personnes sont arrêtées pour « consommation d’alcool dans un lieu public ». Les forces de l’ordre ne sont pas là par hasard : elles avaient été prévenues par Lev Protiv, l’organisation à laquelle appartient Mikhaïl.

Le lion qui vous veut du bien

Mikhaïl Lazoutine, vingt-trois ans, est à la tête de Lev protiv (« Le lion qui s’oppose »), qui milite en faveur d’un « mode de vie sain » (ou ZOJ, l’acronyme russe consacré) pour tous. Active dans une dizaine de grandes villes de Russie, l’organisation s’est fait connaître à Moscou, à partir de 2015, pour ses opérations coup de poing dont le scénario demeure identique aujourd’hui : dans la rue, dans les parcs, aux abords des gares, les militants abordent les passants en train de boire ou de fumer, pour leur confisquer leur bouteille ou les obliger à éteindre leur cigarette. En cas de refus, ils passent à l’action.

« En Russie, l’alcool est interdit dans la rue et les parcs, et la cigarette l’est à proximité de certains bâtiments publics, comme les stations de métro. Et puis, de toute façon, c’est mauvais pour la santé et ça gêne tout le monde », argue Sergueï, vingt-cinq ans, qui ne voit rien à redire au recours à la violence : « C’est de la légitime défense ! »

Mikhaïl Lazoutine, l’homme à la tête de l’ONG Lev protiv. Crédit : Arhivach

Au demeurant, la police se montre relativement bienveillante à l’égard de ces « auxiliaires » officieux. À chacune de ses interventions, les interpellations concernent uniquement les personnes « désignées » par Lev protiv. Toutefois, dans la plupart des cas, ces dernières sont relâchées après quelques heures passées au poste : lors de ses « raids », l’ONG ratisse tellement large que la plupart de gens arrêtés n’ont rien fait de mal.

« Là n’est pas la question. Le but est d’éloigner les jeunes de l’alcool, de la drogue, de toutes ces mauvaises habitudes qui nous pourrissent la vie. Pour cela, il faut des actions fortes, spectaculaires », explique Mikhaïl Lazoutine au Courrier de Russie. Il conteste également le prétendu rejet que susciterait son mouvement auprès de la jeunesse russe, en arguant du fait que la chaîne YouTube où il publie les vidéos de ses raids totalise plus d’1,7 million d’abonnés. « Cela va au-delà de la chasse aux fumeurs. Ils prônent le respect de soi et des autres », affirme ainsi l’un d’entre-eux dans les commentaires, accessibles sur le média social…

« Auxiliaires » de police

Le journaliste et blogueur Ilia Varlamov ne partage pas cet enthousiasme : « C’est du brigandage ! On a là une bande armée de bombes lacrymogènes, qui parcourt les rues de Moscou pour faire la loi et punir ceux qui – à son avis – ne la respectent pas. À ce que je sache, en Russie, l’État a le monopole de la violence, comme dans tout autre pays civilisé. Mikhaïl [Lazoutine] oublie un peu vite qu’il n’est pas policier et qu’il n’a pas le droit d’intervenir si quelqu’un se soûle sur un banc public, que ça lui plaise ou non ! »

Un conseiller municipal accuse l’ONG de chercher avant tout à augmenter la fréquentation de sa chaîne YouTube afin de gagner de l’argent.

« Ces jeunes gens prétendent faire respecter la loi, mais ils ne devraient pas perdre de vue que la confiscation de bouteilles d’alcool légalement acquises est elle-même répréhensible », ironise l’avocat Sergueï Jorine.

Les interventions de l’ONG ne font pas non plus l’unanimité du côté des forces de l’ordre. « Lazoutine et ses hommes pratiquent la provocation et la délation alors qu’il s’agit d’infractions mineures. Des gens boivent dans la rue, certes c’est interdit, mais ils restent tranquilles ! Et de toute façon, ça concerne la police, et personne d’autre », confie, sous couvert d’anonymat, un capitaine de police interrogé par le Courrier de Russie.

Mikhaïl Lazoutine « aide » un moscovite à prendre soin de sa santé en mai 2019. Crédit : Ytimg

Il conteste, en l’occurrence, l’usage prétendument défensif des bombes lacrymogènes, mis en avant par les militants de Lev protiv, et affirme qu’une enquête est en cours : « On va bientôt s’occuper d’eux », assure-t-il, alors que l’organisation est impliquée dans des incidents de plus en plus violents.

La santé, un bon filon

À la fin de mai dernier, un des raids de Lev protiv a particulièrement mal tourné. « Les gars de Lazoutine étaient nombreux, ils attaquaient n’importe qui, même des membres de leur bande… », témoigne Jenia, présent ce soir-là. Bilan de la soirée : une dizaine de blessés (principalement des brûlures provoquées par le gaz au poivre), dont plusieurs emmenés aux urgences, et de nombreuses interpellations. Là encore, tous les militants ont pu rentrer chez eux comme si de rien n’était.

Toutefois, l’incident n’est pas passé inaperçu auprès des autorités locales. Tandis que la Ville de Moscou a exprimé sa préoccupation, le conseiller municipal Viktor Kotov a demandé l’ouverture d’une enquête. « Le groupuscule de Lazoutine trouble l’ordre public et n’est pourtant pas inquiété », a-t-il écrit sur sa page Facebook, le 18 juin. L’élu accuse également l’ONG de chercher avant tout à augmenter la fréquentation de sa chaîne YouTube afin de gagner de l’argent.

En 2014 et 2015, Lev protiv avait reçu 160 000 euros des autorités pour promouvoir la lutte contre le tabagisme.

Sa visibilité sur la plateforme de vidéos est effectivement un des objectifs affichés par son chef. « Des gens m’écrivent pour me dire qu’ils arrêtent de boire grâce à nous. Nous avons un rôle social et de santé publique ! », affirme Mikhaïl Lazoutine.

Le jeune homme est-il vraiment désintéressé ? Quoi qu’il en soit, cette chaîne qu’il juge « d’utilité publique » poste presque exclusivement des vidéos violentes aux titres éloquents : « Bagarre générale », « Violence en pleine rue », « Sodome et Gomorrhe »… Des mots et des formules chocs propres à attirer les internautes, de même que les provocations et les « défis » lancés à d’autres blogueurs.

La place Khokhlovskaïa dans le centre de Moscou. Crédit : Novaya Gazeta

« Le coût de production de ces vidéos est quasi nul : ils ont juste besoin d’aller titiller trois-quatre personnes un peu éméchées, de donner quelques coups, et voilà, c’est dans la boîte ! Avec une publication par semaine et près d’un million de vues à chaque fois, ils peuvent facilement gagner entre 100 000 et 200 000 roubles par mois [1 400-2 800 euros, le salaire moscovite moyen étant de 1 100 euros, ndlr], sans compter d’éventuels revenus publicitaires », calcule le fondateur de l’agence de publicité WildJam, Iaroslav Andreïev.

À ce propos, en 2014 et 2015, Lev protiv avait reçu un sérieux coup de pouce des autorités fédérales : une dotation d’environ 12 millions de roubles (167 000 euros) pour promouvoir la lutte contre le tabagisme dans les régions…

Opération sobriété en juillet 2016 à Moscou. Crédit : Rutube

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