Les Russes en mal de solidarité

Dans une chronique pour le site Gazeta.ru, l’écrivain Andreï Desnitski revient sur trente ans d’aspirations des Russes.

Au moment de la perestroïka [à la fin des années 1980], les Russes aspiraient à la liberté : ils voulaient pouvoir parler de tout, voyager et profiter de leur temps libre à leur guise. Rêve ultime : voter pour le candidat de leur choix, sans qu’il soit nécessairement communiste. L’URSS fut incapable d’accéder à ces demandes et s’effondra.

Dans le chaos et la violence des années 1990, les Russes rêvèrent soudain de stabilité et de croissance. Sortir de la misère, toucher son salaire en temps et en heure, et, encore et toujours, voir le monde – certes, ils avaient maintenant un passeport, mais pas d’argent. Quant à la liberté, ils y avaient goûté, elle leur avait laissé un goût amer, et ils ne la désiraient plus avec autant d’ardeur.

Paradoxalement, le désir d’honnêteté eut plus d’effets négatifs dans le camp de l’opposition que du côté du pouvoir.

Puis vinrent les années 2000, la décennie faste. Les Russes se mirent à réclamer respect et reconnaissance. « En quel honneur se permet-on de nous traiter comme des Papous ?, s’indignaient-ils. Nous ne sommes pas ce soi-disant pays où rien de bon n’arrive jamais. Nous sommes la Grande Russie éternelle, qui s’est toujours sacrifiée pour tout le monde, ce que certains ingrats oublient un peu vite… » Le réfrigérateur était plein, au tour du téléviseur, désormais, de combler les attentes !

Les années 2010 furent celles de l’exigence d’honnêteté. « Pourquoi nous ment-on sans cesse ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires de fraudes électorales [en particulier aux législatives de 2011, qui devaient entraîner des manifestations de masse dans les grandes villes du pays, ndlr] ? » La franchise devint le critère d’évaluation de toute prise de parole. Mais aucun bouleversement social ou politique ne suivit…

L’écrivain Andreï Desnitski à Moscou. Crédit : Schwingen

La raison en est simple : ce besoin d’honnêteté trouvait aisément des palliatifs. Bien sûr, la télévision mentait, mais il y avait internet (alors moins contrôlé qu’aujourd’hui) pour s’informer et s’exprimer. Certes, les élections étaient falsifiées, mais rien n’empêchait de les dénoncer ouvertement.

Paradoxalement, ce désir d’honnêteté eut plus d’effets négatifs dans le camp de l’opposition – où le moindre débat tourna à l’empoignade, où chacun voulut être le plus irréprochable et le plus « pur » – que du côté du pouvoir, où la propagande d’État continuait de prospérer.

La nostalgie du « nous »

On assiste aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle aspiration. Les Russes sont en mal de solidarité.

La mobilisation autour de l’affaire Ivan Golounov [le journaliste d’investigation, spécialiste des affaires de corruption, arrêté puis relâché au début de juin pour trafic de drogue sur la foi de preuves falsifiées, ndlr], les manifestations contre les décharges d’ordures moscovites dans la région d’Arkhangelsk, ou encore les protestations contre la construction d’une église orthodoxe à la place d’un des rares squares du centre d’Ekaterinbourg, tous ces événements récents témoignent d’une soif de solidarité évidente. Les Russes ne supportent plus de se sentir impuissants, d’être des atomes isolés dont le pouvoir dispose à sa guise. Au demeurant, ce dernier a largement contribué à cette prise de conscience en renforçant constamment sa présence à tous les niveaux du quotidien, en détruisant scrupuleusement toutes les connexions horizontales, considérées comme de potentielles menaces.

La liberté se réduit comme peau de chagrin et le confort matériel se dégrade, mais la majorité des Russes vit mieux qu’on ne pouvait l’espérer il y a trente ans.

Pourquoi n’avons-nous pas de syndicats efficaces ? Pourquoi nos partis politiques ne peuvent-ils entrer au parlement sans se transformer en filiales du parti au pouvoir, Russie unie ? Où sont les associations et les organisations civiles qui ne dépendent ni de l’État ni de puissances étrangères ? Au demeurant, même ces « agents de l’étranger » se font de plus en plus rares…

Toutes les formes de contrôle citoyen de l’action publique ne sont que des parodies de consultations, à l’image des conseils de quartier où les promoteurs ont gain de cause à tous les coups et où les habitants ont voix au chapitre uniquement pour la couleur qu’ils souhaitent pour les bancs publics. Jamais on ne leur demande de se prononcer sur l’organisation de la circulation en ville ou sur les commandes publiques majeures…

Manifestation en soutien à Ivan Golounov à Moscou le 12 juin 2019. Crédit : DW

Les Russes ont la nostalgie du « nous », dont témoignent leurs accès chroniques de néo-stalinisme. Dans leur esprit, l’URSS apparaît aujourd’hui comme un pays des merveilles, où ils étaient tous frères et vivaient de victoires communes. Et peu importe que l’Union soviétique de Staline ait peu à voir avec cet idéal : l’URSS est une utopie, pour laquelle ils seraient prêts à sacrifier la plupart de leurs acquis.

Espoirs déçus

D’ailleurs, la liberté se réduit comme peau de chagrin, même s’il en reste bien plus qu’au temps de l’URSS. Le confort matériel aussi se dégrade depuis quelque temps. Quant à l’image que les Russes ont et donnent d’eux-mêmes, comment pourrait-elle s’améliorer, alors que leurs dirigeants mentent effrontément à la population et au reste du monde, comme des adolescents pris en faute : C’est pas moi ! Ou alors, prouvez-le ! Et puis, les autres font pareil ! Ne nous appesantissons pas sur la question de l’honnêteté…

Pourtant, dans leur grande majorité, les Russes vivent aujourd’hui beaucoup mieux qu’ils ne pouvaient en rêver il y a trente ans, et le régime politique actuel semble avoir encore de belles années devant lui. Au demeurant, rien n’est moins sûr…

Un vieux sage chinois affirmait que tout État avait besoin d’armes, de nourriture et du respect de sa population. A priori, on doit pouvoir se passer d’armes. En cas d’absolue nécessité, on peut même se passer temporairement de nourriture. Mais du respect de la population, jamais.

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