Le mauvais rêve géorgien de Moscou

Depuis le 20 juin, de violentes manifestations antirusses agitent la Géorgie et ses 3,7 millions d’habitants. Moscou s’inquiète pour la sécurité de ses ressortissants et s’apprête à suspendre ses vols en direction de son voisin. La situation a pourtant de quoi étonner : le pouvoir en place à Tbilissi depuis 2012 est plutôt bienveillant à l’égard de la Russie.

Ces dernières années, les relations russo-géorgiennes ont peu fait parler d’elles. Pour certains, la guerre éclair d’août 2008, prélude à la crise ukrainienne, et qui a débouché sur la reconnaissance par Moscou de l’indépendance des régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, ne semblait plus être qu’un lointain souvenir. Toutefois, la crise actuelle semble indiquer le contraire.

Les trois piliers du Rêve géorgien

Aux élections législatives de 2012, le Rêve géorgien, le parti du milliardaire Bidzina Ivanichvili, bat à plate couture le Mouvement national uni du président Mikheil Saakachvili. Cette victoire coïncide avec une réforme institutionnelle majeure qui transforme la Géorgie en république parlementaire. Le très antirusse Saakachvili reste à la tête du pays jusqu’à l’automne 2013, mais son départ est acté.

À partir de 2013, les échanges commerciaux entre les deux pays sont relancés, le tourisme en provenance de Russie devenant un moteur significatif de croissance pour Tbilissi.

Le pacte scellé entre M. Ivanichvili et les Géorgiens repose sur trois piliers : stabilité (la population est lasse du populisme épuisant du président sortant), refus de l’autoritarisme et des méthodes répressives (pendant la campagne, les candidats du Rêve géorgien ont fréquemment accusé les services de sécurité de torturer les prisonniers) et normalisation des relations avec la Russie. À ce moment-là, de nombreux Géorgiens voient dans les tensions avec le grand voisin le fruit de la politique irresponsable et des provocations de M. Saakachvili. Pour eux, l’arrivée au pouvoir d’une équipe plus pragmatique que la précédente ne peut qu’améliorer la situation – voire permettre un retour à des relations plus cordiales.

Tout semble aller pour le mieux jusqu’en 2018. Sur la scène nationale, le Rêve géorgien consolide, pas à pas, ses positions. En 2016, il obtient la majorité qualifiée au parlement et lance plusieurs réformes constitutionnelles (notamment l’instauration du suffrage indirect pour la prochaine présidentielle en 2024). De son côté, Bidzina Ivanichvili se met en retrait. Premier ministre de 2012 à 2013, il se contente ensuite de tirer les ficelles en coulisse. Le climat est à l’apaisement. Des manifestations ont lieu régulièrement, comme dans toute démocratie, mais elles ne sont plus réprimées.

Un char russe dans la ville géorgienne d’Igoeti (à 60 kilomètres de Tbilissi) en 2008. Crédit : 112.ua

Dans le même temps, la « question » russe avance à petits pas. Certes, les relations diplomatiques bilatérales, rompues en 2008, ne sont toujours pas rétablies (à titre de comparaison, les relations russo-ukrainiennes ont été maintenues depuis 2014), et les deux parties campent sur leurs positions concernant le statut de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, ainsi que sur une éventuelle adhésion de la Géorgie à l’OTAN. Toutefois, un canal de discussion se met en place entre le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Grigori Karazine, et le représentant spécial du Premier ministre géorgien, Zourab Abachidze. En outre, les échanges commerciaux entre les deux pays sont relancés, le tourisme en provenance de Russie devenant un moteur significatif de croissance pour Tbilissi. Au Kremlin, la question d’une suppression du régime des visas pour les ressortissants géorgiens est fréquemment soulevée.

En février 2019, à Genève, se tient la première réunion intergouvernementale russo-géorgienne, consacrée au commerce transcaucasien, au cours de laquelle sont évoqués de possibles échanges bilatéraux via l’Ossétie et l’Abkhazie. Les autorités géorgiennes, de leur côté, ont retiré leur soutien aux mouvements nationalistes du Caucase du Nord – une spécialité de la période Saakachvili.

Désireuse de ne pas être reléguée dans le camp pro-Poutine, Salomé Zourabichvili qualifie la Russie d’« ennemi et d’occupant » dans une déclaration particulièrement violente.

Bien sûr, Tbilissi ne renonce pas à ses partenariats stratégiques avec l’Union européenne, les États-Unis et l’OTAN, mais elle s’efforce, ce faisant, d’éviter toute confrontation avec Moscou afin de ne pas ajouter de motifs de tension aux relations déjà difficiles entre la Russie et les Occidentaux. Et force est de constater que ce schéma fonctionne : sans satisfaire pleinement aucune des deux parties, il manifeste au moins la volonté des autorités géorgiennes de sortir de l’impasse.

Une crise géorgienne

Toutefois, ce climat politique apaisé cache une autre réalité : à Tbilissi, le pouvoir est fébrile, comme en témoigne le retour de Bidzina Ivanichvili à la tête du Rêve géorgien en avril 2018.

Dans les rues de la capitale géorgienne, les manifestants, souvent jeunes, exigent la démission du chef du gouvernement et du ministre de l’Intérieur, ainsi que la convocation d’élections législatives anticipées. À l’origine des protestations, les dérives policières observées l’an dernier lors de descentes dans des boîtes de nuit et un scandale judiciaire impliquant un proche du Premier ministre, Gueorgui Kvirikachvili. Ce dernier démissionne (le 13 juin 2018) sous la pression de la rue.

C’est dans ce contexte tendu que se tient la présidentielle de l’automne 2018. Au second tour, la Franco-Géorgienne Salomé Zourabichvili (ancienne ambassadrice de France dans le pays), soutenue par le parti au pouvoir, bat le candidat de l’opposition, Grigol Vachadze. Les résultats serrés du premier tour (moins d’un point d’écart) encouragent ce dernier et ses partisans a s’attaquer au système Ivanichvili, incarnée par Mme Zourabichvili.

Salomé Zourabichvili et Bidzina Ivanichvili lors d’une conférence du parti Rêve géorgien en octobre 2018 à Tbilissi. Crédit : exclusivenews

« Menace russe »

Quand, en ce mois de juin, une délégation de l’Assemblée interparlementaire sur l’orthodoxie se rend à Tbilissi. L’événement n’a rien d’extraordinaire et passerait relativement inaperçu si un des députés russes invités, Sergueï Gavrilov, n’avait l’honneur de présider la séance au parlement et de monter au « perchoir ». Pour la population, le symbole est trop fort.

Aussitôt, l’opposition en profite pour réactiver les craintes historiques du pays face à la « menace russe ». Aux cris de : « À bas le poutinisme! », des milliers de personnes descendent dans les rues de de la capitale géorgienne et tentent de pénétrer dans le parlement. Le vendredi 21 juin, les affrontements avec la police font des dizaines de blessés.

Désireux de ne pas être relégué dans le camp pro-Poutine, le pouvoir ressort subitement, lui aussi, la carte antirusse, Salomé Zourabichvili qualifiant la Russie d’« ennemi et d’occupant » dans une déclaration particulièrement violente. Et les deux camps de s’accuser mutuellement d’être la « cinquième colonne » du Kremlin. La campagne législative 2020 est lancée.

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