Le Kremlin face aux Verts européens

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Au-delà du large succès des droites populistes et eurosceptiques lors des élections européennes de mai dernier, les résultats du scrutin ont révélé une tendance aussi significative qu’inattendue : la nette progression des écologistes, qui se trouvent désormais en position de concurrencer tant les formations politiques les plus extrêmes, que les partis de centre droit et de centre gauche, ces derniers détenant traditionnellement le pouvoir à Bruxelles.

Des partenaires difficiles

Les Verts sont arrivés deuxièmes en Allemagne et troisièmes en France, et ont enregistré des succès importants en Finlande, au Portugal, en Irlande et jusque dans ce Royaume Uni qui n’en finit pas de quitter l’Union. Ils se présentent aujourd’hui comme la quatrième force du parlement européen. De plus, contrairement aux populistes de droite, ils sont soudés et ont des visées communes. Enfin, tout laisse à penser que leur influence ira croissant : en mai, un tiers des moins de trente ans a voté pour eux.

À Moscou, le « verdissement » du parlement européen ne suscite pas l’enthousiasme. Cela n’a rien d’étonnant : les relations de la Russie avec les responsables politiques de ce mouvement ont toujours été difficiles. En Europe de l’Ouest, les militants de la cause environnementale partagent généralement des convictions radicales sur le respect des droits de l’homme et des minorités de toutes sortes, ainsi qu’un refus catégorique de tout règlement des crises internationales par la force.

« Il y a fort à parier que la défense de l’environnement deviendra tôt ou tard la grande idée fédératrice, que nos philosophes politiques peinent à définir depuis plusieurs décennies. »

Le Kremlin a ainsi vu dans les écologistes européens quelques-uns de ses plus virulents critiques au moment de la guerre de Géorgie, durant l’été 2008, ou au début de la crise ukrainienne et lors de l’annexion de la Crimée, en 2014. Il n’est toutefois pas le seul à s’être heurté à leur antimilitarisme. Au printemps 2003, au moment de l’intervention américaine en Irak, le leader des Verts allemands, Joschka Fischer, alors ministre des Affaires étrangères de son pays, avait fait front commun avec ses homologues russe et français contre Washington.

Toutefois, en dépit des inévitables difficultés qui ne manqueront pas de survenir, les Verts peuvent devenir des partenaires stratégiques de premier plan pour la Russie.

Union (trans)nationale

L’écologie politique en est à ses balbutiements en Russie, et aucun « parti vert » n’a encore réussi à s’y implanter durablement. Pourtant, la sensibilité écologique d’une frange de la société russe est indéniable, et la protection de l’environnement devrait occuper une place prépondérante dans le débat public des mois et des années à venir. Qu’on se rappelle seulement les récentes mobilisations contre les usines d’exploitation de l’eau du Baïkal ou contre les déchetteries moscovites déportées à Arkhangelsk, à près de mille kilomètres au nord de la capitale…

Manifestation contre la construction d’une usine d’exploitation de l’eau du Baïkal à Oulan-Oude (Sibérie orientale) le 24 mars 2019. Crédit : Gazeta

En outre, la situation écologique est un sujet plutôt rassembleur. Elle peut permettre à la classe politique de dépasser ses clivages – entre droite et gauche, conservateurs et libéraux, nationalistes et mondialistes. Or la Russie a besoin, aujourd’hui plus que jamais, de s’unir derrière un projet commun. Il y a fort à parier que la défense de l’environnement deviendra tôt ou tard la grande idée fédératrice que nos philosophes politiques peinent à définir depuis plusieurs décennies.

« Et si la présidence finlandaise du Conseil de l’UE était l’occasion d’amorcer le tournant du partenariat écologique russo-européen ? »

La question écologique se caractérise notamment par sa complexité et son étendue. Elle a trait, de près ou de loin, à tous les aspects de la vie politique, économique et sociale : mode de gouvernance, libertés, droits, progrès technique, culture, santé… Toute politique sérieuse de protection de la nature aura des répercussions profondes dans la société et dans l’organisation de l’État.

Autre avantage : la coopération internationale en la matière échappe largement – et devrait continuer d’y échapper –, en raison de sa spécificité, aux sanctions européennes prises à l’encontre de la Russie. Même les critiques les plus inflexibles du Kremlin que compte la classe politique européenne ne trouveront a priori rien à redire à un partenariat avec lui au nom de la défense de la nature. L’urgence climatique et la protection des espèces menacées sont des dossiers intrinsèquement transnationaux, et la moindre mobilisation en Russie ne peut que trouver un écho favorable au-delà des frontières, notamment en Occident.

L’écologie sans fard ni feinte

La Finlande assumera la présidence tournante du Conseil de l’UE de juillet à décembre 2019. N’est-ce pas là l’occasion d’amorcer le tournant « vert » des relations russo-européennes ? Ce pays frontalier de la Russie est, en effet, un des « leaders écologiques » de l’Europe, à la pointe de la technologie et de la « culture verte ». De plus, Moscou collabore depuis longtemps avec son voisin dans des cadres bilatéraux et multilatéraux. Entre 2017 et 2019, Helsinki avait ainsi placé l’écologie du Grand Nord au cœur de ses deux années passées à la tête du Conseil de l’Arctique.

Naturellement, le « verdissement » de la politique russe sera pris au sérieux par l’UE à condition qu’il n’apparaisse pas comme une feinte ou comme une monnaie d’échange dans le cadre de négociations plus générales sur d’autres dossiers. Mais si Moscou réussit à faire de la cause environnementale une de ses valeurs fondamentales et à l’intégrer à ses politiques de développement, alors le regard porté sur elle évoluera immanquablement de manière positive, en particulier en Europe.

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