Chernobyl vue par ses véritables acteurs

La chaîne de télévision américaine HBO vient de diffuser le dernier épisode de sa mini-série Chernobyl, consacrée aux quelque 800 000 hommes et femmes qui sont intervenus sur place après la catastrophe nucléaire, en 1986. Oleg Solomeïn et Sergueï Trofimov ont fait partie de ces « liquidateurs ». À l’heure où la fréquentation touristique s’envole sur le site de l’ancienne centrale (situé dans le nord de l’Ukraine), ils livrent leurs commentaires sur la série pour le site Ekaterinbourg online.

« Chimiste spécialisé dans la collecte et l’analyse d’échantillons radioactifs, j’étais une des rares personnes à savoir où on nous envoyait et pourquoi, se souvient Oleg Solomeïn. Nous n’avions pas peur parce que nous n’avions aucune notion du danger : personne ne nous avait informés de rien. Dans notre tente, nous écoutions la radio Voice of America pour nous tenir au courant. Quand nous sortions, nous regardions en direction de la centrale, d’où émanait une inquiétante lueur… Par la suite, j’ai visionné un grand nombre de documentaires russes ou ukrainiens sur Tchernobyl, mais aucun ne réussissait à transmettre notre état d’esprit et le caractère surréaliste de ce que nous avons vécu. Aussi étrange que cela puisse paraître, les Américains y sont parvenus. »

« Le niveau de radioactivité était largement sous-évalué. »

Originaires de Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg, dans l’Oural), Oleg Solomeïn et Sergueï Trofimov ont été envoyés à Tchernobyl en octobre 1986, soit quatre mois après la catastrophe, au début de la construction du sarcophage au-dessus du réacteur n° 4. Dans un premier temps, les deux hommes ont travaillé sur le toit du réacteur n° 3 pour retirer les morceaux de graphite qui y étaient tombés après l’explosion.

La ville de Pripiat au lendemain de la catastrophe. Crédit : Kommersant

« Il était interdit de rester plus de quatre-vingt-dix secondes sur le toit du réacteur, afin d’éviter toute exposition prolongée au rayonnement. Une fois le signal donné, on courait sur le toit, on ramassait le maximum de débris, puis on rentrait », se rappelle Oleg. En six mois, il a subi l’exposition maximale autorisée aux radiations (25 röntgens). Sergueï, de son côté, a dû quitter les lieux au bout de quatre mois.

« Un de nos coéquipiers, Volodia, travaillait comme opérateur d’excavateur. Il allait dans les endroits les plus dangereux, où le rayonnement était maximal. Selon ses papiers, il aurait reçu plus de 100 röntgens. C’était le chiffre officiel, mais il était sans doute largement sous-évalué. Comme pour nous tous », souligne l’architecte.

Les liquidateurs de l’Oural ont participé au nettoyage de la zone d’exclusion de trente kilomètres mise en place autour de la centrale : ils ont retourné les couches supérieures du sol, brûlé les forêts, enterré les voitures et les engins radioactifs…

« Nous aurions aussi bien pu y aller complètement nus… »

« Il nous est arrivé de trouver des civils à l’intérieur de la zone interdite. Certains voulaient voler une voiture abandonnée, d’autres simplement se promener ! Un jour, on a découvert une Volga retournée sur le flanc avec, au volant, un homme qui avait perdu connaissance sous l’effet du rayonnement », raconte Oleg.

Les deux anciens liquidateurs insistent sur le réalisme de la série Chernobyl. Oleg a notamment travaillé sur le site de Pripiat, une ville située à trois kilomètres de la centrale où se déroulent de nombreuses scènes de la série, pourtant tournée principalement à Vilnius, en Lituanie.

« Tout est reproduit à l’identique, jusque dans les moindres détails. Je tressaille encore en repensant aux maisons vides et aux rues désolées de Pripiat », confie-t-il.

Une chambre de la maternité abandonnée de Pripiat. Crédit : Shutterbug

Dans un épisode, des hélicoptères déversent du sable dans le réacteur n° 4 pour éteindre l’incendie provoqué par l’explosion. « Le pilote Guera Kazakov était un des premiers sur les lieux. Il a heureusement survécu. Une dizaine de pilotes ouraliens ont participé à l’assainissement. Certains sont morts en s’approchant trop près des flammes », raconte Oleg.

Le chimiste s’étonne que la série américaine évoque des événements peu connus du grand public. Ainsi du sacrifice de trois employés de la centrale, qui ont plongé dans la piscine d’eau radioactive afin d’ouvrir les vannes d’évacuation et d’empêcher une nouvelle explosion. Ou encore du rôle joué par les mineurs de Toula, appelés pour creuser un tunnel et créer une salle de refroidissement sous le réacteur. « Les mineurs sont présentés très dignement. L’un d’eux, Volodia Naoumov, était aussi téméraire que le chef des mineurs dans la série. C’est vraiment lui », s’enthousiasme Sergueï Trofimov.

« Je ne me suis jamais considéré comme un héros. »

La scène où les mineurs, accablés de chaleur, enlèvent leurs prétendues combinaisons protectrices, lui laisse un goût amer. « Je pense surtout qu’ils avaient compris qu’elles ne servaient à rien. Sur le toit du réacteur, nous portions des tabliers et de vagues casques en plomb. Un physicien auquel j’ai demandé si cela nous protégerait réellement m’a répondu que les rayonnements passeraient au travers. Nous aurions aussi bien pu y aller complètement nus… La combinaison était surtout là pour nous rassurer. »

Plus de la moitié des liquidateurs d’Ekaterinbourg sont aujourd’hui décédés. Les survivants doivent passer des examens médicaux tous les deux mois, de même que leurs enfants et leurs petits-enfants.

La lutte des pompiers contre l’incendie. Scène tirée de la série Chernobyl. Crédit : Kanobu

« Je ne nous ai jamais considérés, mes coéquipiers et moi, comme des héros, dit Oleg. Si nous n’avions été que deux, ou si seul notre régiment avait été présent, peut-être, mais près de 800 000 personnes ont participé aux travaux d’assainissement. Non, nous n’étions pas des héros mais des conscrits en mission spéciale. C’était notre guerre. Il n’empêche, la série m’a quand même fait prendre conscience que chacun de nous avait contribué à quelque chose de grand. »

Les deux liquidateurs espèrent que Chernobyl sera vue par un maximum de gens dans le monde : « En définitive, c’est une bonne chose que la série n’ait pas été tournée en Russie. Ici, il aurait été impossible de montrer aussi ouvertement les mensonges du pouvoir. On se serait retrouvés avec des personnages caricaturaux joués par des acteurs de seconde zone, habitués à des rôles de policiers et de truands. Dans Chernobyl, les acteurs jouent juste, on y croit. Ça donne une idée très exacte de ce que nous avons enduré, de toute cette folie… »

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