L’avenir radieux de la forêt biélorusse

Elle accueille les visiteurs dès l’aéroport de Minsk. Immense et majestueuse, elle occupe 40 % du territoire national. Partout elle exhale une fraîcheur qui semble nettoyer l’air de toute impureté. La forêt biélorusse est à l’image du pays : propre, très encadrée et surprotégée.

Elle est l’une des rares ressources abondantes de ce petit État de 207 000 kilomètres carrés, dirigé, depuis 1994, par l’incontournable Alexandre Loukachenko (l’homme termine actuellement son cinquième mandat). « Selon notre Constitution, les forêts appartiennent à l’État. Il n’y a pas de forêts privées en Biélorussie », rappelle, non sans fierté, Valentin Chatravko, vice-ministre des Forêts. L’homme au regard sévère nous accueille dans son bureau : « Certes, nous exploitons le bois, mais notre rôle, c’est également la reforestation ».

Lac dans la forêt de Belovejskaïa Pouchtcha. Crédit : Photosight

Les coupes massives avaient commencé à ronger sérieusement les forêts du pays au début du XXe siècle. En 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elles n’occupaient plus que 25 % du territoire de la Biélorussie. Mais dès les années 1950, la politique environnementale du régime soviétique met l’accent sur l’équilibre nécessaire entre exploitation et protection des ressources naturelles, si bien qu’au début des années 1990, le pays a retrouvé sa surface forestière du début du siècle. « Environ 85 % des forêts sont placées sous notre autorité. L’industrie du bois est un secteur stratégique, affirme M. Chatravko. En dehors de la production d’énergie, c’est aussi un produit d’exportation. »

« Le bois a d’abord été un moyen de renflouer les caisses de l’État. Mais depuis 2009, l’accent a été mis sur le tourisme et à la préservation de la nature. »

Qu’en est-il des 15 % restants ? Ils dépendent directement du ministère des Affaires présidentielles, chargé de la gestion des espaces protégés et des parcs nationaux (près de 715 000 hectares). Au cœur de cette marée verte, trône la forêt de Belovejskaïa Pouchtcha. Inscrite en 1992 au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, elle s’étend, au-delà de la frontière, jusqu’à la Pologne (où elle prend le nom de forêt de Bialowezia). Considérée comme « la dernière forêt primaire d’Europe », elle a servi ‒ dès le XVe siècle ‒ de terrain de chasse à l’aristocratie russe. Durant la période soviétique, après la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue une zone protégée, vitrine de la politique écologique du régime communiste. Refuge de nombreux mammifères (notamment du bison d’Europe), elle concentre à elle seule 70 % de la flore de Biélorussie. C’est aujourd’hui un espace d’intérêt scientifique mais également touristique.

Alors que la Biélorussie abrite le dernier régime autocratique d’Europe, régulièrement dénoncé pour la chasse qu’il livre à ses opposants (l’Union européenne a toutefois levé ses sanctions contre elle en 2016, pour son rôle politique modérateur dans la crise ukrainienne), c’est la Pologne qui s’est retrouvée pointée du doigt par le législateur européen en 2017. En effet, les autorités de Varsovie ont permis des coupes illégales dans la forêt millénaire sous prétexte d’une prolifération de scolytes, des insectes nuisibles, et ont été condamné pour cela par la Cour de justice de l’UE. Sous la pression internationale et sous le feu des critiques des mouvements écologistes, la Pologne a mis fin à ces pratiques l’année dernière.

Arrivée gare de Brest. La localité est située à 340 kilomètres de Minsk, dans l’extrême sud-ouest du pays. Un imposant édifice soviétique domine la ville. C’est le point d’entrée pour la plupart des touristes venus profiter de la quiétude de Belovejskaïa Pouchtcha.

Un bison d’Europe dans la forêt de Belovejskaïa Pouchtcha. Crédit : Mir-Tourista

Cette forêt, Giorgi Kazulka la connaît bien. Il a travaillé pour l’administration publique chargée de sa gestion au début des années 2000 avant d’être licencié : « Le directeur de l’époque voulait absolument organiser la coupe et l’exploitation des arbres dans cet espace. Il a exigé que des pseudo-recherches scientifiques soient menées pour justifier ces pratiques. J’ai refusé », raconte l’ancien fonctionnaire. Aujourd’hui, Giorgi Kazulka conseille l’organisation internationale Forest Stewardship Council (FSC). Il s’est récemment rendu sur son ancien lieu de travail. « Il fallait voir leur tête quand je suis revenu les inspecter », dit-il en riant. Pas rancunier, l’écologiste a un discours plutôt positif sur la gestion actuelle des forêts par les autorités : « Au début, face aux difficultés économiques du pays, le bois était pour l’État un moyen de renflouer ses caisses. Mais depuis 2009, l’accent a été mis sur le tourisme. Cela a modifié la gestion des forêts. Les coupes n’ont pas cessé, mais la priorité est aujourd’hui donnée à la préservation de la nature. »

« Le gouvernement biélorusse ne soutient pas spécialement la cause écologiste, mais il considère que le pays dispose d’une superficie forestière suffisante pour élargir les zones protégées. »

Militant des ONG Birdlife international et Frankfurt Zoological Society, Viktar Fenchuk travaille également pour la direction de la forêt de Belovejskaïa Pouchtcha : « Notre tâche est de soutenir le développement du parc, sa restauration et la diminution de l’impact de l’activité humaine », explique-t-il. Bien que très critique à l’égard du régime, qu’il qualifie « d’autoritaire », il approuve « la décision politique d’augmenter les surfaces strictement protégées ». Le complexe forestier est divisé en quatre zones : celle de stricte protection, entièrement préservée et sauvage ; la zone naturelle règlementée, consacrée aux recherches scientifiques et à la restauration de l’écosystème ; la zone de loisirs, destinée au tourisme ; enfin, la zone d’activité économique, où des coupes d’arbres sélectives sont autorisées.

« En Russie ou en Ukraine, il n’est pas rare que des coupes illégales soient effectuées dans des zones protégées en échange de bakchichs. Ici, il y a moins de corruption. La loi est la loi, en Biélorussie », assure Viktar Fenchuk. Le gouvernement biélorusse nourrirait-il une sensibilité plus grande aux questions écologiques que ses voisins ? « Non, pas vraiment, répond le militant. Mais il considère que le pays dispose d’une superficie forestière suffisante pour élargir les zones protégées. »

Monument soviétique à Brest. Crédit : Belatrip

À l’entrée du parc national, un hôtel, un restaurant, un musée et une réserve animale attendent le visiteur. Le long des chemins qui s’enfoncent dans la forêt, de nombreux panneaux rappellent l’importance de protéger la nature. « Ne jouez pas avec le feu », peut-on lire sur l’un d’eux, avec en arrière-fond l’image d’un massif ravagé par les flammes. Des messages de sensibilisation que l’on retrouve partout dans le pays.

« Des milliers d’hectares de forêts ont été dévastées par les flammes il y a quelques années, en Russie, se remémore Sergueï, un habitant de Minsk. Au même moment, aucune forêt n’a brûlé en Biélorussie. Cela veut bien dire quelque chose sur notre gestion dans ce domaine. »

Un point de vue partagé par certaines ONG environnementales. Un rapport du WWF, datant de 2017, dénonce comme causes des incendies de l’été 2010, dans la région de Moscou, « la suppression de 70 000 emplois de gardes forestiers » à la fin des années 2000 et « les coupes budgétaires ayant entraîné la réduction des vols de surveillance ». À l’inverse, le ministère biélorusse des Forêts n’a cessé d’augmenter ses effectifs. « L’année dernière, nous avons embauché 700 professionnels de plus. Nous employons désormais 37 800 personnes », fait valoir le vice-ministre Valentin Chatravko.

Afin d’attirer les chasseurs, l’État a ordonné l’élevage massif du gibier, contre l’avis des écologistes, qui s’inquiètent du déséquilibre de l’écosystème.

Cette différence de gestion du « capital » forestier est directement lié au système politique de la Biélorussie. « Nous louons des terrains à des entreprises internationales pour qu’elles exploitent notre bois, mais nous le faisons seulement à nos conditions. Les businessmen ne font pas la loi ici, le secteur privé ne dicte pas la politique du ministère », se félicite Valentin Chatravko.

Viktar Fenchuk reconnaît que ce monopole de la puissance publique facilite son travail : « Il n’y a qu’un interlocuteur avec lequel négocier. Étant donné le caractère particulier du régime, les projets peuvent se développer sur le long terme. Disons que sa stabilité nous protège. Il y a moins de risques de voir un projet annulé ou rediscuté à chaque changement d’équipe gouvernementale. »

Incendies en mai 2019 dans la région russe de Transbaïkalie. Crédit : Tass

Revers de la médaille, l’État est juge et partie dans la plupart des litiges qui ne manquent pas de survenir. « Est-il normal que le même directeur soit chargé de la protection de la nature, de la recherche scientifique, de l’exploitation économique et de la gestion touristique du parc forestier ? », s’interroge Giorgi Kazulka. À titre d’exemple, il cite la chasse, dont la région tire un important bénéfice. Afin de faire perdurer cette activité lucrative, l’État a ordonné l’élevage massif du gibier. « La préservation de la forêt supposerait, au contraire, de réduire cette population animale, mais le gouvernement s’y refuse, estime M. Kazulka. Les autorités sont prises au piège, coincées entre l’équilibre écologique et l’intérêt économique. Elles veulent absolument sauvegarder les emplois qu’engendre cette activité. »

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