Fumer en Russie

Vendredi dernier, nous célébrions la « Journée mondiale sans tabac ». À cette occasion, Nikolaï Guerassimenko, membre de la Commission de Santé à la Douma, a fait une déclaration pour le moins étonnante lors d’une conférence de presse :

« Je m’effraie tout particulièrement de voir que les jeunes s’éloignent de la manière traditionnelle de fumer. Ils partent vers les cigarettes électroniques, les vapoteuses, les narguilés, ce qui n’est pas traditionnel pour les chrétiens et la Russie. »

Nombre de journaux ont raillé ces propos, tout particulièrement l’inquiétude d’une perte des valeurs chrétiennes liée au tabac. Pourtant, je peux vous assurer qu’il y a de véritables valeurs au sujet des cigarettes chez certains Russes ! Un jour que j’étais allée en acheter à Moscou, j’eus cet étonnant dialogue avec la vendeuse :

-Bonjour, je vais vous prendre des Winston.

-Des Winston ? Celles-ci ? (Elle attrapa un paquet de cigarettes fines.)

-Non, pas des fines, des normales.

Ma vendeuse me jeta un drôle de coup d’œil.

-Elles ne sont pas pour vous, alors ?

-Mais si, pour qui seraient-elles ?

-Pour un homme. Vous, il vous faut des fines.

Je n’eus pas le temps de lui demander pourquoi qu’elle ajouta :

Damskié cigarety.

Des « cigarettes de dame » : en voilà une histoire ! Je déclinai poliment une deuxième fois, puis plus fermement, mais rien à faire : elle n’accepta jamais de me vendre des « cigarettes pour homme », et je repartis avec mes damskié cigarety sous son regard satisfait.

Les cigarettes font partie du patrimoine culturel russe (à partir de Pierre le Grand) – n’ont-elles pas donné leur nom à de célèbres biscuits ? Leur particularité tenait à ce que les feuilles n’étaient pas roulées dans la longueur comme dans les pays occidentaux, mais en diagonale, pour limiter les pertes de tabac – tous ceux qui fument des cigarettes roulées à la main conviendront que ce n’est d’ailleurs pas ce qu’il y a de plus commode.

Les « papirosses », restées célèbres en Occident comme « cigarettes de Staline », (celui-ci fumait plus précisément des « Flore de Herzégovine ») se distinguent d’ailleurs des cigarettes habituelles par cette propriété, assez spécifique aux cigarettes roulées, qu’elles s’éteignent lorsque l’on ne tire pas dessus suffisamment régulièrement, au lieu de se consumer toutes seules.

Les papirosses furent même utilisées comme outil marketing : pour célébrer la création du canal de la mer Blanche ou « Belomorkanal », creusé en un temps record, on édita en 1932 des cigarettes du même nom. Celles-ci connurent une vive popularité du fait de leur faible coût, et on considère encore aujourd’hui qu’elles sont parmi les plus fortes au monde.

Paquet de cigarettes Laïka. Crédit : metrolatam

Les cigarettes publicitaires ont traversé tout le XXe siècle : en 1975 apparurent les « Apollo-Soyouz », célébrant la mission spatiale américano-soviétique du même nom. Elles furent d’ailleurs commercialisées pour la première fois le 15 juillet de cette année en URSS, jour du lancement de la sonde Soyouz : une vraie publicité. Dans le même registre avaient déjà été commercialisées en 1957 des cigarettes « Laïka », arborant sur leur paquet la célèbre chienne spationaute.

Si les papirosses traditionnelles ou les cigarettes Laïka ne sont plus fabriquées en Russie, les adeptes du tourisme tabagique peuvent toujours se procurer une autre marque historique : les Sobranié, très « classe » dans leur étui noir et doré frappé de l’aigle bicéphale du blason impérial, existaient avant la révolution ! Après une interruption de soixante-dix ans, on les vend de nouveau en Russie.

Je terminerai mon article avec une petite recommandation : ne fumez pas à moins de quinze mètres d’une station de métro en Russie… Je l’ai fait innocemment en 2015, et ai aussitôt été arrêtée par la police : rien que ça !

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