Bienvenue à Lioublino : « le pire quartier de Moscou »

Il y a dix ans, quand le marché de Tcherkizovo, situé dans le nord-est de Moscou, a fermé et déménagé plus au sud, à Lioublino, ce quartier-dortoir est soudain devenu méconnaissable. Au point qu’à l’automne dernier, les Moscovites l’ont élu « quartier le moins agréable à vivre » de la capitale. Reportage de Nikita Aronov pour Moskvitch Mag.

Dès la sortie du métro Lioublino, la clientèle du supermarché Billa affiche la couleur : des Chinoises, des femmes en hijab, des grands-mères caucasiennes, sans oublier les traditionnelles babouchkas moscovites. Devant le Burger King voisin, trois Noirs bavardent gaiement.

« Les Russes sont rares, surtout en journée. Je suis devenue un peu xénophobe », reconnaît Svetlana, chef de projet événementiel qui habite en face du nouveau marché.

« Les loyers des emplacements ont triplé, les anciens commerçants ont été chassés, le cinéma et la patinoire ont fermé… »

Les deux populations du quartier vivent chacune à son rythme. Les immigrés sont les premiers à se lever. « À partir de quatre heures du matin, on les voit sortir des immeubles environnants et se diriger vers le marché. On dirait des fourmis rejoignant leur fourmilière », commente Svetlana. Vers huit heures, le reste des habitants – principalement des Russes – se dirigent vers le métro. Si les premiers travaillent à côté de chez eux, Lioublino reste un quartier dortoir classique pour la majorité de ses habitants, qui font jusqu’à deux heures de trajet pour se rendre à leur travail.

La grande invasion

En 2009, lorsque le marché de Tcherkizovo (« Tcherkizone » pour les habitués) investit la grande halle de Lioublino, Moskva, la population locale est débordée.

« Le quartier s’est métamorphosé en moins d’une semaine. Le lendemain de la fermeture de Tcherkizone, des dizaines d’autobus remplis de travailleurs chinois et vietnamiens ont envahi nos rues et nos parkings », se souvient Dmitri Kemenov, ingénieur et batteur dans un groupe de rock.

Moskva, petit centre commercial typique de banlieue, principalement fréquenté par les locaux, change immédiatement de visage. « Les loyers des emplacements ont triplé, les anciens commerçants ont été plus ou moins chassés. Deux ans plus tard, le cinéma – le seul du quartier – et la patinoire ont fermé, soi-disant pour travaux : en fait, ils ont été détruits pour construire des échoppes », raconte Dmitri.

Le centre commercial Moskva, à Lioublino. Crédit : Kinsian Moskva

Les habitants se mobilisent et créent le groupe d’initiative Non à Lioublizone, qui organise des réunions, des manifestations – pas toujours autorisées – et même des prières ! Une pétition contre le marché recueille 30 000 signatures (officiellement, Lioublino compte alors quelque 160 000 habitants).

Dmitri poursuit : « Au bout de deux mois, le groupe a disparu et son site internet a cessé de fonctionner. Il y aurait eu des menaces… Certains pensent que les leaders ont été soudoyés. Résultat, la lutte s’est arrêtée et, aujourd’hui, le quartier affiche un des taux de criminalité les plus élevés de Moscou. On a l’impression d’être dans une autre ville. » Le jeune homme n’a toutefois pas l’intention de partir : « Je suis né et j’ai grandi ici. Où pourrais-je bien aller ? Et puis, je me dis que Moskva connaîtra le même sort que Tcherkizone et sera détruit… »

Récemment, de nombreux travailleurs illégaux ont été arrêtés par la police. Depuis, les affaires périclitent.

En attendant, la situation ne s’améliore pas. À l’automne 2018, l’agence immobilière en ligne Domofond a demandé à 4 000 Moscovites d’évaluer la qualité de vie dans différents quartiers de la capitale. Lioublino a obtenu la pire note (5,2/10).

Deux marchés immobiliers parallèles

Dans les semaines suivant l’installation du nouveau marché, les cages d’escaliers du quartier se couvrent d’annonces de location d’appartements. Malgré la crise économique, les prix flambent : 35 000 roubles (750 euros au cours de l’époque) pour une pièce, 50 000 pour un deux-pièces, 70 000 pour un trois-pièces.

« Ici, les logements coûtent plus cher que dans le centre-ville ! Beaucoup sont obligés de vivre à huit ou dix dans une pièce pour payer le loyer », déplore Alicher, Tadjik fraîchement débarqué, qui habite avec trois de ses compatriotes. Le jeune homme rêve de travailler ailleurs : « D’accord, un manutentionnaire peut gagner au moins 100 000 roubles par mois [1 370 euros, sachant que le salaire moyen à Moscou dépasse à peine les 1 000 euros, ndlr] au marché Moskva. Mais ce n’est pas une vie : on porte des colis toute la journée, il fait chaud, ça sent mauvais. En hiver, on peut rester une semaine sans voir la lumière du jour. Et, bien sûr, il faut plusieurs années et se faire des relations pour toucher un salaire décent. Au début, on est à 50 000 grand maximum. »

Une famille de Tadjiks dans un appartement de Lioublino. Crédit : Ria Novosti

Aujourd’hui encore, deux marchés immobiliers coexistent à Lioublino. Pour les appartements les plus chers, les annonces portent la mention « près du marché Moskva ». Les autres, « réservés aux Slaves », affichent des loyers largement inférieurs.

La cohabitation n’est pas toujours simple. Dans l’immeuble de Svetlana, à chaque étage, une affiche en russe et en chinois exhorte les locataires à utiliser le vide-ordures au lieu de laisser leurs poubelles n’importe où. La version chinoise mentionne les articles de lois punissant l’abandon de déchets. « Pour qu’ils comprennent mieux », précise Svetlana, qui poursuit : « Une famille d’immigrés vit au-dessus de chez moi. Au-dessous, c’est tout un aoul [village caucasien, ndlr] ! J’entends tout ce qui se passe chez eux. Si au moins ils parlaient russe, je pourrais suivre les conversations ! », glisse-t-elle, malicieuse.

En journée, c’est beaucoup plus calme : tout le monde est au marché.

Chinatown et Petit Tachkent

Le long de la route qui mène au marché, des sachets vides de naswar [un tabac à priser consommé en Asie centrale, ndlr] et des seringues usagées jonchent la pelouse. Sur les poteaux, des annonces publicitaires proposent des services intimes : « Jeune fille orientale cherche homme pour faire connaissance. »

Des gardiens armés surveillent l’entrée du marché, véritable ville dans la ville. On y trouve des fast-foods chinois, turcs, ouzbeks, des supérettes, une banque, un dispensaire et même un hôtel chinois. Les travaux d’aménagement sont permanents : de nouveaux entrepôts apparaissent chaque mois et les rangées d’échoppes s’allongent.

Dans le restaurant chinois en face du marché, tout est en mandarin. Les rares clients russes utilisent Google Translate pour passer leur commande…

Les alentours du marché ont également des airs de Chinatown ou de Petit-Tachkent. Par exemple, les distributeurs automatiques de billets acceptent les cartes bancaires chinoises UnionPay. Sur le boulevard Tikhoretski, qui longe la halle, le café Issyk-Koul accueille les commerçants les plus âgés pour le thé, en milieu d’après-midi. « On trouve ici la meilleure cuisine ouzbèke – le cuisinier est d’ailleurs un Ouzbek du Kirghizistan », explique Mourtadi, un client tadjik attablé devant des pâtisseries orientales.

Originaire de Douchanbé, il a travaillé au marché de Tcherkizovo, d’abord comme manutentionnaire puis comme vendeur. « Aujourd’hui, j’ai un étal de chaussures. Chinoises, bien sûr : ici, on ne trouve rien d’autre. Je regrette Tcherkizone, le loyer y était moins cher. » En mars dernier, des descentes de police ont eu lieu dans le marché. Plusieurs dizaines d’immigrés illégaux ont été arrêtés. Depuis, les affaires périclitent. Incapable de continuer à nourrir sa famille à Moscou, Mourtadi a dû la renvoyer au pays.

La diaspora chinoise a, elle aussi, ses propres établissements, notamment un restaurant rue Tsimlianskaïa, face au marché. L’enseigne est d’ailleurs la seule inscription en russe visible alentour. À l’intérieur, tout est en chinois. Les rares clients russes utilisent Google Translate pour passer leur commande…

Des échoppes à perte de vue… Crédit : Sputnik.tj

À dix-sept heures, la moitié des échoppes sont déjà fermées. Le marché se vide petit à petit. Les commerçants ferment boutique et rentrent chez eux.

L’animation du jour se reporte dans les cours d’immeubles. Les uns promènent leurs enfants, les autres fument sur les bancs. Les jeunes prennent d’assaut les terrains de sport. À côté d’une école, une trentaine de garçons originaires d’Asie centrale jouent au football. Les Chinois préfèrent le terrain de basket situé un peu plus loin.

Le soir tombe. Les Russes de Lioublino reviennent à leur tour du travail. À la sortie du métro, certains n’hésitent pas à faire un détour pour éviter les terrains de sport.

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