Béjart enfin au Bolchoï

Soirée historique, en ce 13 juin, au Bolchoï de Moscou : un ballet chorégraphié par Maurice Béjart y était présenté pour la première fois. Il s’agissait de Gaîté parisienne, un spectacle autobiographique sur une musique de Jacques Offenbach.

Maurice Béjart (1927-2007)… Une carrière de chorégraphe débutée dans les années 1950, un succès mondial dès la fin des années 1960, des tournées internationales sans fin avec sa troupe (le Ballet du XXe siècle, puis le Béjart Ballet Lausanne), des relations en dents de scie avec l’Opéra de Paris. Une personnalité engagée à gauche, un « ami de l’URSS » dont les chorégraphies ont rarement été mises en scène à Moscou : Béjart, c’est aussi la conversion à l’islam, l’homosexualité, l’affirmation de la sensualité des corps, et des ballets bien trop « désinhibés », paraît-il, pour l’homo sovieticus

Rendez-vous manqués

En 1978, le Roméo et Juliette présenté dans la salle de spectacle du Kremlin par son Ballet du XXe siècle fait l’effet d’un séisme et d’un tsunami simultanés. Peu auparavant, le comité du Parti communiste de Leningrad s’était offusqué, auprès des chorégraphes Natalia Kassatkina et Vladimir Vassiliov, de la « nudité » d’Adam et Ève dans la Création du monde (les deux personnages étaient en fait habillés de justaucorps couleur chair). Une « indécence » inadmissible sur une scène soviétique ! Quand débarque une troupe française montrant sans tabou l’amour charnel entre les amants mythiques imaginés par Shakespeare, certains s’attendent au pire.

Dans les coulisses du Bolchoï, certains s’opposent à un partenariat avec Béjart : les tant vantées et multi-primées chorégraphies maison risqueraient de prendre un sacré coup de vieux.

Au contraire, la salle est conquise. Des danseurs de tous les âges, connus ou inconnus, chevronnés ou débutants, veulent immédiatement danser avec Béjart. Lui est prêt à travailler avec eux. Financièrement, il accepte même de réduire ses prétentions pour cadrer avec les honoraires pratiqués en URSS – en 1976, il avait autorisé gratuitement la troupe du Bolchoï et Maïa Plissetskaïa, en tournée en Australie, à danser son Boléro.

Les deux parties s’entendent, le ministre soviétique de la Culture, Piotr Demitchev, s’apprête à signer le contrat, mais en coulisse, des voix s’élèvent contre l’entrée du chorégraphe français au répertoire du Bolchoï : les tant vantées et multi-primées chorégraphies maison risqueraient de prendre un sacré coup de vieux. Mieux vaut ne pas donner au peuple de point de comparaison en matière de génie révolutionnaire…

Maurice Béjart dans Notre Faust au théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles en 1975. Crédit : RTBF

La troupe de Béjart finit par repartir, mais, déjà, la liberté et l’ouverture d’esprit du chorégraphe inspirent les jeunes danseurs du pays, qui se passent les cassettes vidéo de ses spectacles.

Après l’effondrement de l’URSS, le Ballet du XXe siècle commence à revenir régulièrement en Russie, mais Béjart demeure absent des répertoires. En 1995, le célèbre danseur Vladimir Vassiliev est nommé directeur du Bolchoï et promet de monter Gaîté parisienne. Les années passent et l’ère Vassiliev s’achève, en 2000, sans que la scène du théâtre ait accueilli la moindre chorégraphie du Français.

Un ballet autobiographique

Dix-neuf ans plus tard, Moscou a enfin sa Gaîté parisienne. Pour un premier Béjart, on aurait pu s’attendre à un ballet plus célèbre ou plus spectaculaire. Le Boléro de Ravel, par exemple, dansé sur une table entourée d’une foule lugubre, fiévreuse, terrible, prosternée devant son idole. Ou l’Oiseau de feu, d’Igor Stravinski : l’histoire d’un groupe de révolutionnaires en costume maoïste, conduits vers l’avenir radieux par un chef charismatique au pantalon écarlate ; celui-ci finit par se sacrifier pour le bonheur du peuple avant de renaître comme le phénix – la révolution est immortelle !

À première vue, Gaîté parisienne a quelque chose de très morcelé – la partition réunit vingt-quatre extraits de différentes œuvres de Jacques Offenbach – et de trop « peuplé » – que de personnages sans importance qui apparaissent et disparaissent sans laisser de traces ! Mais le ballet parle de la jeunesse de Béjart, et il n’est pas absurde de faire entrer un nouvel artiste au répertoire par un spectacle autobiographique…

Le père (Roustam Skvortsov) lors de la première de Gaîté parisienne au Bolchoï le 13 juin. Crédit : Bolshoi.ru

Le récit de Béjart est sincère et dénué de pathos genre « Ma vie dans l’Art ». Le héros principal est le jeune danseur Bim (le surnom de Béjart enfant), interprété par Gueorgui Goussev lors de la première du Bolchoï. Le rideau se lève sur un berceau taille adulte, d’où surgit le visage ingénu de Bim. Dans une allusion évidente à la naissance de la princesse Aurore et aux dons des fées dans la Belle au bois dormant de Marius Petipa, six danseurs offrent à Bim/Béjart le saut, le plié et la batterie, avant qu’une femme acariâtre (la fée Carabosse, pour les amateurs du conte), professeur de danse, ne déclare au « poupon » qu’il restera petit toute sa vie.

Malédiction ! Ce jeune homme dont l’âme respire la danse se voit banni du monde du ballet classique en raison de sa petite taille et de ses jambes légèrement arquées. Mais il en faut plus pour l’abattre : épris d’harmonie et de beauté, il ne peut se résigner et renoncer au monde merveilleux de la danse, et reste persuadé d’y avoir toute sa place.

Paris, la vie, la joie

Bim respire la joie de vivre. Avec sa danse flamboyante, Béjart se définit contre le style néo-classique du chorégraphe George Balanchine (1904-1983). Il oppose ainsi à l’Apollon musagète de ce dernier un Dionysos jovial et grimaçant, un Bim enthousiaste (et dénué de jalousie) devant le spectacle des danseurs classiques. En guise de consécration, le jeune Béjart nage – lors d’un songe – vers Louis II de Bavière, protecteur des arts et dieu de la danse dionysiaque, auquel le chorégraphe a donné ses lettres de noblesse au XXe siècle.

Une danseuse étoile prend appui sur Bim qui s’écroule sous le poids inattendu de la céleste virtuose… La salle rit.

Le monarque, incarné par Fouad Mamedov, propose une variation aussi lente que sublime, qui lui donne l’air de planer. Certes le mécène de Wagner est mort quarante ans avant la naissance de Bim et n’a pas connu la Ville lumière d’avant-guerre. Qu’importe ! Béjart fait coexister différentes époques dans un Paris éternel où se côtoient le virtuose Offenbach (superbe Igor Tsvirko), Napoléon III (à l’origine de la construction du Palais Garnier, où Bim rêve d’entrer), Marianne et même la Comtesse de Ségur, dont les histoires berçaient le jeune danseur (elle apparaît sous les traits d’une vieille dame revêche qui veut le punir de sa gaieté).

Paris tourbillonne, des piliers en or s’élèvent, rappelant les riches lambris du Palais Garnier. Sur l’arrière-scène, des tas de gravats évoquent l’activité bouillonnante du baron Haussmann, les ouvriers dansent, deux étoiles de l’opéra exécutent un duo sublime. L’harmonie de l’ensemble ne dédaigne pas l’ironie : à l’occasion, une danseuse étoile prend appui sur Bim qui s’écroule sous le poids inattendu de la céleste virtuose… La salle rit.

Le jeune danseur Bim (Gueorgi Gouzev) lors de la première de Gaîté parisienne au Bolchoï le 13 juin. Crédit : Bolshoi.ru

Béjart ne raconte pas le grand avenir de Bim : aucune scène ne montre son admission dans l’institution qui avait longtemps dédaigné son talent. Aucun ressentiment chez le danseur : il est heureux. Il est la danse, il est Paris (qu’il emporte avec lui au gré de ses pérégrinations, sa troupe se basant d’abord en Belgique, puis en Suisse). L’extase est d’une telle intensité que le public ne peut s’empêcher de sourire, béat.

En choisissant ce ballet, Makharbek Vaziev, directeur artistique du Bolchoï, a visé juste. Maurice Béjart entre au répertoire du théâtre en tant que chorégraphe, poète, révolutionnaire et philosophe. Comme le héraut de la vie et de la joie.

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