Souvenirs rock du « pays des merveilles »

La chanteuse et productrice américaine Joanna Stingray, figure clef de la scène rock soviétique underground de la fin des années 1980, a fréquenté les artistes les plus emblématiques de la période, de Viktor Tsoï (chanteur du groupe Kino) à Boris Grebenchtchikov (musicien et compositeur de Kino, Aquarium). En 1986, elle a fait découvrir le « rock russe » au public occidental en éditant, aux États-Unis, une compilation des groupes Kino, Aquarium, Alissa, et Strannyïé igry – Red Wave, 4 Underground Bands from the Soviet Union. À l’occasion de la sortie de la première partie de ses Mémoires, Stingray au Pays des merveilles, la musicienne répond aux questions du journal russe en ligne Meduza.

Le « pays des merveilles » de votre livre, c’est l’URSS… Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui ?

Joanna Stingray : Au début des années 1980, les gens n’avaient pas internet, personne n’avait la moindre idée de ce qui se passait dans les autres pays. Chaque voyage était une authentique découverte ! Mais aujourd’hui… la Russie n’est plus très différente des États-Unis. On trouve à Moscou les mêmes magasins qu’à Paris ou à Los Angeles. Certes, nous avons des systèmes politiques différents, ce qui est marginal, parce que tout le reste est identique. La Russie n’a plus rien du pays des merveilles…

Quand je montrais aux ados américains des clips vidéo russes, ils comprenaient soudain que les jeunes de là-bas leur ressemblaient trait pour trait !

Dans le livre, vous racontez la rencontre entre vos parents – un couple d’Américains plutôt aisés – et ceux de votre futur mari, Iouri Kasparian (guitariste du groupe Kino), dans la banlieue de Leningrad (Saint-Pétersbourg). Vous donnez l’impression qu’à l’époque, déjà, les gens n’étaient pas si différents des deux côtés de l’océan…

J. S. : Dans n’importe quel pays du monde, dans n’importe quelle ville, une maman est une maman. Elle se fait du souci pour ses enfants. De manière générale, tous les êtres humains se posent les mêmes questions, ont les mêmes problèmes, les mêmes aspirations. La politique ne m’intéresse pas, parce que la lutte pour le pouvoir divise. Les gens ordinaires ont beaucoup plus de choses en commun qu’on ne le croit d’ordinaire. Pour chacun, au fond, l’essentiel est d’être heureux, de voir ses enfants grandir en bonne santé, qu’ils fassent de bonnes études, qu’ils s’épanouissent dans leur vie…

Le groupe Kino de Viktor Tsoï (à gauche) en 1987 à Léningrad. Crédit : Twitter

Au début des années 1980, j’ai demandé à de petits Américains ce qu’ils pensaient de la Russie. Tout de suite, sans presque réfléchir, ils ont répondu : « La Russie, c’est le Mal, il faut la brûler ». J’ai alors commencé à me rendre dans les écoles américaines pour montrer aux adolescents des clips vidéo des groupes de rock russe. À chaque fois, c’était un véritable choc : les gamins comprenaient soudain que, là-bas, dans la lointaine et terrible Russie, il y avait des jeunes qui leur ressemblaient trait pour trait !

Qu’est-ce qui vous plaisait tant dans la vie que vous meniez à Leningrad ?

On se levait quand on voulait, on allait au Kamtchatka [ancienne chaufferie où avait travaillé Viktor Tsoï, devenue un squat et un club de rock mythique, ndlr], on débarquait chez les copains sans prévenir. Personne n’avait le téléphone, et d’ailleurs, il ne nous serait pas venu à l’idée d’appeler… On frappait à la porte, et on entendait crier : « Entrez ! » Aux États-Unis, c’est impensable : vous n’arrivez pas chez les gens comme ça, il faut être invité, se mettre d’accord à l’avance…

Je crois que c’étaient la précarité, l’absence de confort matériel et de certitude du lendemain qui rendaient les rapports humains plus spirituels, plus forts…

Le mode de vie des rockeurs russes a-t-il changé ?

J. S. : Aujourd’hui, mes amis possèdent des appartements, des voitures. Ils ont de l’argent, ils vont au restaurant. C’est dingue ! À l’époque, ils n’avaient rien. On vivait dans l’instant, sans comprendre ce que le moment avait d’exceptionnel.

Je ne l’ai saisi que récemment. J’ai parfois l’impression d’être passée à côté de tant de choses ! Je voudrais revenir en arrière et faire plus de photos, tout filmer, tout enregistrer… Certains l’ont fait, comme le musicien Afrika (Sergueï Bougaïev), qui devait flairer quelque chose, lui aussi : il collectionnait déjà soigneusement toutes les traces… Mais nous, tous les autres, les plus jeunes, on n’en avait absolument pas conscience. On se laissait simplement porter par le courant, et on était heureux.

Je me souviens d’un fou rire, un jour, en recevant une lettre de Viktor Tsoï : « Joanna, je t’aime, tu me manques… P.S. : Rapporte-moi des bottes… »

Qu’est-ce qu’une jeune Américaine fortunée pouvait avoir de commun avec ces rockeurs soviétiques underground ? Pourquoi vous acceptaient-ils dans leur cercle ?

J. S. : À vrai dire, je me le suis toujours demandé. Prenez [l’auteur-compositeur] Sergueï Kouriokhine : c’était un génie, qui ne supportait pas les gens dénués de talent. C’était pourtant mon cas ! Mais il a fait mon éducation, il m’a emmenée à des concerts, il me faisait monter sur scène… Il m’a totalement intégrée à cette vie du Leningrad underground. Son énergie et son talent irradiaient tout autour de lui. Pourquoi a-t-il décidé de me prendre sous son aile ? Ça reste un mystère…

De mon côté, je faisais tout mon possible pour aider mes nouveaux amis. Un jour, je rentrais aux États-Unis, j’ai demandé : « Qu’est-ce que je vous apporte la prochaine fois que je viens ? » Tout le monde a éclaté de rire. Ils avaient l’habitude des Américains et des Européens qui venaient voir de près ce monde secret du rock soviétique, qui étaient enthousiastes, qui promettaient de revenir… et qu’on ne revoyait jamais. Donc, sur le ton de la plaisanterie, Boris Grebenchtchikov m’a dit : « Rapporte-moi une [guitare] Fender Stratocaster rouge – la même que [David] Bowie. »

Mais moi, je suis revenue. Et je les ai épatés ! Vous auriez vu leurs têtes, quand je suis arrivée avec ma valise pleine de tout ce qu’ils m’avaient « commandé »… Puis, je suis retournée en Russie encore et encore… Sans jamais réellement comprendre ce que tous ces gens merveilleux pouvaient bien me trouver.

Le Kamtchatka, un bar-musée à la gloire de Viktor Tsoï. Crédit : 2gis

De temps à autre – il le fallait bien –, je rentrais dans mon pays prospère, où je retrouvais ma maison, ma voiture, mon frigo et mes magasins aux rayons bien garnis. Ma vie s’arrêtait. Je passais mes journées enfermée chez moi à pleurer et à hurler sur ma mère qui me disait de ne plus retourner dans cette Union soviétique de malheur, de me trouver enfin un travail et un mari américain… C’était une véritable torture !

N’avez-vous jamais pensé que vos amis étaient un peu ingrats, qu’ils profitaient de vous ? Après tout, vous faisiez découvrir leur musique en Occident et vous leur rapportiez tout ce qu’ils demandaient…

J. S. : Jamais, non ! Je vous l’ai dit, je voulais être utile, ça me rendait heureuse. Je ne cherchais qu’à en faire toujours plus, à rapporter de nouvelles choses à mon prochain voyage… J’étais ravie de toutes ces « commandes » ! Je me souviens d’un fou rire, un jour, en recevant une lettre de Viktor Tsoï : « Joanna, je t’aime, tu me manques… P.S. : Rapporte-moi des bottes… »

En fait, j’ai toujours su qu’ils me donnaient quelque chose de bien plus précieux que toutes mes petites compensations matérielles… Ils m’offraient leur art.

J’ai choisi de ne pas révéler l’homosexualité de certains, parce que c’est un sujet tabou en Russie.

Au moment de la parution de la compilation Red Wave aux États-Unis, les groupes présents sur le disque se sont retrouvés dans la ligne de mire du KGB. Certains de vos amis ont même déclaré officiellement qu’ils n’avaient pas autorisé l’enregistrement…

J. S. : La sortie du disque était un affront pour le KGB. Rendez-vous compte : de la musique underground soviétique aux États-Unis ! Pour sauver la face, ils ont demandé aux artistes d’affirmer publiquement que tout était de la faute des Américains. Mais les services secrets savaient pertinemment qu’on n’aurait jamais pu faire un disque si les groupes n’avaient pas été d’accord. Et les musiciens savaient que la police savait… Au fond, c’était une sorte de jeu : chacun faisait semblant, tout le monde jouait la comédie.

Boris Grebenchtchikov (au centre) avec les autres membres du groupe Aquarium en 1986. Crédit : Pinimg

J’avais d’ailleurs prévenu tout le monde dès le départ : « Si quelque chose tourne mal, mettez-moi tout sur le dos ! Je suis citoyenne américaine, le pire qui puisse m’arriver est d’être interdite de séjour en URSS. Ne prenez aucun risque pour vous ou vos familles ! »

Je sais que la publication de cette lettre a provoqué une sorte de scission au sein du mouvement, les rockeurs qui avaient refusé de signer accusant les autres de lâcheté et de trahison. Moi, je n’ai jamais rien pensé de tel, je ne me suis jamais sentie offensée ni blessée.

C’est facile de juger aujourd’hui, de condamner. Les temps ont changé, la Russie a changé. On n’a plus la moindre idée de la réalité de l’époque. De cette vie où tout choix vous engageait, au quotidien. Où votre sécurité personnelle pouvait dépendre, disons, d’une signature au bas d’une feuille…

Vous parlez de tout dans le livre : sexe, trahison, amour…Y a-t-il des thèmes que vous avez délibérément évités ?

J. S. : J’ai choisi de ne pas révéler l’homosexualité de certains, parce que c’est un sujet tabou en Russie. Mais sur mon site internet, j’ai publié absolument toutes les photos de l’époque, sans aucune censure.

On a apporté la compilation à Gorbatchev. Il l’a écoutée et a demandé : « Mais pourquoi ces groupes ne sortent-ils pas chez nous ?! »

À quoi ressemble la vie d’une ancienne rockeuse ?

J. S. : Je suis mariée et heureuse, j’habite une belle maison et suis terriblement casanière : je ne sors plus nulle part, je ne bois pas. Je mène une existence tranquille, je gagne de l’argent et globalement, je suis extrêmement satisfaite. Mais l’écriture du livre a ravivé la flamme, je ne pense plus qu’à ça. J’ai un peu l’impression d’être revenue à l’époque de Red Wave – ce disque donnait un sens à ma vie, c’était ma mission.

Joanna Stingray (au centre) avec les artistes de la compilation Red Waves en 1985. Crédit : Joanna Stingray

En un sens, ce livre est un peu un recueil des meilleurs moments de ma vie. Toute mon existence est liée à la Russie… Pourtant, la première fois, je m’y suis un peu retrouvée par hasard. J’étais loin de penser que je ferais toutes ces rencontres, et encore moins que je m’occuperais de cette musique !

En travaillant sur le passé, avez-vous appris des choses nouvelles, sur vous et sur cette période ?

J. S. : J’ai appris récemment qu’à la sortie de Red Wave, on avait apporté le disque à Gorbatchev [Secrétaire général du Parti communiste, puis président de l’URSS de 1985 à 1991, ndlr]. Il l’a écouté et a demandé : « Mais pourquoi ces groupes ne sortent-ils pas chez nous ?! » Le rock russe est ensuite sorti peu à peu de la clandestinité, la pression a chuté, les artistes se sont entièrement consacrés à leur musique. Certains ont signé chez Melodia [la grande maison de disques soviétique, ndlr]. Ils ont commencé à donner ouvertement des concerts, à partir en tournée dans l’Union et à l’étranger…

Avec le recul, je me dis que j’ai contribué à quelque chose d’important, de grand… Quelque chose qui a modifié en profondeur le destin de nos deux pays, et peut-être du monde !

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