Prenez soin des hooligans !

Depuis près de vingt ans, à Saint-Pétersbourg, le cirque Upsala tire de la rue des adolescents à problèmes pour leur faire jouer des spectacles présentés en Russie et en Europe. La vocation du projet, affirment ses concepteurs, est artistique avant d’être sociale, même si le travail réalisé dans ce domaine est colossal. Un reportage de la revue Meduza.

« Je vomis la guerre »

C’est un rituel : à la fin du mois d’avril, Saint-Pétersbourg se prépare aux célébrations du Jour de la Victoire, le 9 mai. Les rues sont noires de monde, les promeneurs font des selfies à côté des chars militaires exposés sur les places. Au même moment, sur la scène mal éclairée d’un chapiteau, à l’écart du brouhaha du centre-ville, une dizaine d’adolescents âgés de 12 à 16 ans jonglent avec des ballons de basket et font des acrobaties. Tour à tour, ils s’approchent d’un micro et crient :

-Je vomis la corruption !

-Je vomis l’inégalité !

-Je vomis la guerre !

Face à eux, le public leur fait une ovation debout. Certains spectateurs ont les larmes aux yeux.

Ils viennent d’assister à une représentation du « spectacle documentaire » Dominos proposé par le cirque Upsala. Ce dernier travaille exclusivement avec des jeunes en difficulté. Larissa Afanassieva, directrice du lieu et metteur en scène, les appelle affectueusement ses « hooligans ». « Pour la plupart des gens, les gamins avec lesquels nous travaillons sont des bons à rien, des gibiers de potence. Nous avons décidé d’assumer : nous sommes effectivement un cirque pour hooligans. Ainsi, chacun se sent à sa place », dit-elle. Au-dessus de la scène, une grande banderole arbore le slogan d’Upsala : « Prenez soin des hooligans ! ».

L’idée de Dominos est venue à Larissa il y a deux ans, à la même période de l’année. « Nous nous baladions en ville et, en voyant tous ces gens parader devant les tanks, l’air ravi, je me suis sentie mal à l’aise. Je ne comprends pas que la présence de la guerre dans notre vie ait pu devenir une source d’intérêt, de fierté… », confie-t-elle.

Représentation du spectacle Dominos le 9 mai à Saint-Pétersbourg. Crédit : Novostidny

En août 2018, Upsala a organisé une résidence artistique de deux semaines en Allemagne, à Zeitz, une localité située près de Leipzig, consacrée au thème de la guerre et de la paix. Le projet réunissait 26 adolescents, jeunes Russes et Allemands issus de familles défavorisées, mais aussi migrants syriens et afghans. C’est l’histoire de ces derniers qui a inspiré la mise en scène et le titre : dans les camps de réfugiés, les jeunes qui ne parlent pas la même langue font connaissance en jouant aux dominos.

« Il y a dix ans, je pensais que l’État devait nous aider. Mais ça n’a jamais été réellement le cas. J’ai fini par comprendre que le pouvoir ne voulait pas de changement social réel, profond. »

La même année, la pièce était sélectionnée pour la Biennale d’art contemporain de Berlin. Larissa sait que la façon dont le spectacle aborde les thèmes des conflits et de l’exil est aux antipodes de la rhétorique officielle, et c’est volontairement qu’elle ne demande pas de subventions publiques. « Il y a dix ans, je pensais que l’État devait nous aider. Mais ça n’a jamais été réellement le cas. On se limitait à des marchandages du type : on vous paie une nouvelle chaudière, et vous participez au concert du 9 mai organisé par la mairie… J’ai fini par comprendre que le pouvoir ne voulait pas de changement social réel, profond. Donc nous ne collaborons plus avec les autorités. Nous ne sommes pas des modèles de pureté ; simplement, nous voulons construire notre monde à nous, exclusivement avec des partenaires qui partagent nos valeurs. Nous ne sommes pas des mendiants », martèle la directrice.

Enfants indésirables

À l’origine de la création d’Upsala, on trouve une étudiante allemande, Astrid Schorn, née à Berlin-Est en 1977. Ses parents ont des amis en URSS, Astrid apprend le russe à l’école. Pour son stage de fin d’études d’éducatrice spécialisée, en 1999, elle choisit Saint-Pétersbourg, où elle rejoint un centre d’aide aux enfants des rues. La ville subit de plein fouet la violence sociale liée à la grande libéralisation économique : près de la station de métro Gostiny Dvor, les mineurs mendient et sniffent de la colle, le canal Griboïedov est le repaire des petits pickpockets, et le parc Ekaterinski, en face du théâtre Alexandrinski, celui des jeunes prostitués. La plupart d’entre eux ont des familles, mais sont livrés à eux-mêmes.

Astrid veut les initier au théâtre, à l’image de ce qui se fait en Allemagne. Eux sont méfiants. La jeune femme, qui s’intéresse personnellement au cirque, déploie l’artillerie lourde : elle passe ses journées à déambuler sur l’avenue Nevski à monocycle… Les jeunes tombent sous le charme. L’étudiante déniche un premier mécène en Allemagne et achète des accessoires de jonglage. Elle peine, toutefois, à réunir une équipe d’encadrement : « Tous les intellos pétersbourgeois, autour de moi, parlaient beaucoup et ne faisaient rien. À un moment, j’ai failli renoncer », se souvient-elle. Pourtant, en 2000, elle fait la connaissance de Larissa, alors âgée de 25 ans. Née en Bouriatie, cette dernière y a entamé des études de théâtre, qu’elle comptait poursuivre à la prestigieuse Académie théâtrale de Saint-Pétersbourg. Mais Larissa et l’autorité… Exclue de l’école, elle choisit néanmoins de rester, enchaînant les petits boulots de vendeuse, dans des fast-foods ou des magasins de jeans.

Astrid Schorn en septembre 2012. Crédit : Meduza

« L’idée d’Astrid m’a tout de suite emballée, autant du point de vue artistique que par la façon de travailler avec les jeunes. À l’époque, les gamins des rues ressemblaient à des meutes de petits chiots sauvages, ils avaient tout vu », se rappelle Larissa.

Les deux femmes baptisent le projet Upsala, à partir de l’interjection Oups !, commune à leurs deux langues, et forment un premier groupe de douze jeunes. Avec six entraînements par semaine, l’idée est aussi d’épuiser les ados – afin de ne pas leur laisser de temps de penser à autre chose. Le groupe se réunit où il peut : l’été, dans les parcs, l’hiver, dans les locaux de centres de rééducation ou de maisons de jeunes acceptant de les accueillir. Mais le cirque n’est jamais longtemps le bienvenu au même endroit : « Parfois, en arrivant à l’entraînement, les gamins avaient encore des traces de colle sous les narines… Ça faisait tache », concède Astrid.

Le businessman apprécie les « qualités de gestionnaire » de Larissa Afanassieva, et le fait « qu’elle n’ait pas la prétention de sauver le monde ».

Malgré tout, le projet prend forme. Peu à peu, Astrid et Larissa travaillent avec les services sociaux, rencontrent les familles. Nombre de jeunes retrouvent le droit chemin, même si certains profitent de leurs nouveaux talents pour retourner faire la manche.

Upsala subsiste grâce à des dons de fondations européennes. « À l’époque, personne n’aurait songé à chercher des sponsors en Russie. Ici, tout le monde ou presque s’efforçait simplement de survivre. Et les milieux d’affaires étaient étroitement liés aux réseaux criminels », commente Larissa.

Au cours de l’été 2000, la troupe effectue sa première tournée à l’étranger, à l’occasion du festival de cirque Cabuzawi, à Berlin – et remporte le premier prix.

La culture du cirque comme lumière

Upsala fêtera ses 19 ans d’existence en juin. Pourtant, il y a cinq ans, l’aventure a bien failli s’arrêter.

À ce moment-là, Astrid a quitté le projet, Larissa dirige seule le cirque – qui ne dispose toujours pas de son propre local. Début 2012, l’entreprise qui les héberge provisoirement se lance dans de grands travaux et leur demande de partir. La directrice est à deux doigts de renoncer.

Mais l’homme d’affaires Rodion Chichkov, membre de la direction d’Upsala, lui présente Igor Vodopianov, patron d’une grosse entreprise de location de bureaux. Ce dernier apprécie les « qualités de gestionnaire » de Larissa et le fait « qu’elle n’ait pas la prétention de sauver le monde ». Il permet au cirque de monter son chapiteau sur un de ses terrains situé dans un quartier dortoir.

Les deux représentations mensuelles proposées aujourd’hui au public ‒ pour 240 spectateurs ‒ font salle comble. Upsala emploie une vingtaine de personnes : administrateurs, entraîneurs, éducateurs et collecteurs de fonds, dont la moitié à plein temps. Sur le million de roubles (un peu moins de 14 000 euros) dont la structure a besoin pour fonctionner chaque mois, celle-ci s’autofinance à 30 %, grâce à la vente des billets et de produits dérivés, ainsi qu’à des ateliers payants proposés aux entreprises. Le reste provient de dons privés – à présent, les sponsors sont majoritairement russes.

Le chapiteau du cirque Upsala à Saint-Pétersbourg. Crédit : Vikids

La Commission fédérale en charge des mineurs avance le chiffre de 140 000 enfants et adolescents en grande difficulté en Russie, et d’un million supplémentaire relevant des « groupes sociaux à risque », ce qui recouvre un éventail très large, allant des jeunes handicapés aux mineurs délinquants. « Il existe des dizaines de programmes d’aide à l’enfance aux niveaux fédéral, régional et local, ainsi que de nombreux établissements dédiés – internats disciplinaires et centres médicaux –, mais le pays n’a pas de politique réellement coordonnée en la matière », relève la sociologue Irina Lissovskaïa, de la Haute École d’économie.

Dans la pratique, chaque structure ou presque prend ses décisions de façon autonome, souvent au jour le jour, la plupart faisant le choix d’un contrôle très strict, quasi paramilitaire, « mais rares sont les établissements qui parviennent réellement à ramener les jeunes à une vie dite normale », déplore la sociologue.

« Nous ne cherchons pas à changer ces jeunes. Nous leur proposons simplement un autre regard sur le monde. Nous souhaitons leur montrer que la vie, ça peut être autre chose que de la merde et de la souffrance. »

Le « modèle Upsala » se situe aux antipodes. En arrivant au cirque, les adolescents sont soit très agressifs, soit excessivement renfermés. La première étape consiste à leur apprendre à faire confiance aux adultes, puis aux autres membres de la troupe. Les éducateurs d’Upsala accompagnent aussi leurs « pupilles » à l’extérieur : ils suivent leur parcours scolaire, soutiennent financièrement les familles en grande difficulté, aident les mineurs migrants à obtenir des papiers, financent des soins médicaux… Au bout de quelques années, les jeunes s’éloignent de la rue et se rapprochent de leurs familles, reprennent des études, s’intègrent socialement. À leur majorité, les plus talentueux rejoignent la troupe professionnelle du cirque, les autres entrent à l’université, ou trouvent du travail.

Pour la sociologue, les succès enregistrés sont dus à l’attraction qu’exerce « la culture du cirque ». Les jeunes ont le sentiment d’appartenir à un projet, de défendre une cause, les entraîneurs deviennent pour eux des mentors et véhiculent auprès d’eux l’image de l’adulte idéal : « Peu à peu, cette existence les définit, ils se sentent artistes de cirque avant tout », témoigne Irina Lissovskaïa.

La troupe d’Upsala compte aujourd’hui 80 membres, âgés de 12 à 18 ans, qui s’entraînent six jours sur sept. « Nous n’allons quasiment plus chercher les enfants dans la rue, précise Larissa. Certains sont amenés par leurs parents, d’autres viennent après avoir lu une annonce dans les établissements où ils sont suivis. Et puis, il y a les oiseaux de passage, notamment des mineurs migrants… », explique-t-elle.

Cependant, l’équipe est catégorique : Upsala est un cirque avant d’être une organisation sociale. « Nos jeunes ne veulent surtout pas être perçus comme des assistés, c’est humiliant. Quant à nous, nous ne cherchons pas à les changer. Nous leur proposons simplement un autre regard sur le monde. Nous souhaitons leur montrer que la vie, ça peut être autre chose que de la merde et de la souffrance », affirme la directrice.

Jongler avec les stéréotypes

Depuis 2011, Upsala a donné naissance à un projet parallèle : le centre Pakitan, où 39 enfants et adolescents handicapés – atteints de trisomie, sourds et muets ou souffrant de retard mental – se forment, eux aussi, à l’art du cirque. C’est l’un des enfants accueillis qui a inspiré le nom du centre : il n’arrivait pas à prononcer correctement le mot « Capitaine » (Kapitan, en russe).

Avant spectacle de la troupe Pakitan le 4 mai 2019. Crédit : Meduza

Aux côtés d’entraîneurs et d’accompagnants spécialisés, le groupe s’entraîne deux heures, trois fois par semaine. Ici aussi, on forme une « famille » : en-dehors des séances, les adultes organisent des projections vidéos, des anniversaires, etc.

La première création de Pakitan, qui associe des jeunes handicapés et des membres de la troupe d’Upsala, date de 2015 : il s’agit d’un spectacle inspiré de haïkus japonais, intitulé Moi, Basho. La pièce a obtenu un Masque d’Or, la plus prestigieuse récompense théâtrale russe.

« Quand je vois nos gamins monter sur scène et jouer, je me dis qu’il s’est produit un miracle, une chose que la Nature n’avait pas prévue pour eux. » 

« Nous ne sommes pas un centre de rééducation. Pakitan est là pour affirmer que l’art existe en chacun de nous, et que tous les êtres humains méritent d’être traités correctement, parce que chacun d’eux est précieux en soi, et a le droit d’être lui-même. Quand je vois nos gamins monter sur scène et jouer, je me dis qu’il s’est produit un miracle, une chose que la Nature n’avait pas prévue pour eux », confie la coordinatrice des programmes éducatifs du centre, Alexandra Gourianova.

Anton Korniakov, 18 ans, est sourd et muet. Il a été « recruté » au début de l’aventure Pakitan, dans son institut d’aide médico-sociale. Aujourd’hui, c’est « le meilleur jongleur de tout Upsala », selon Iaroslav Mitrofanov, chef des entraîneurs et membre de la troupe depuis 18 ans. « Anton a toujours été fasciné par cette discipline, il jongle partout, tout le temps… C’est un bosseur ! Je le revois encore, en tournée, alors que tous les autres gamins étaient endormis, en train de s’entraîner dehors, dans le noir. Et maintenant, il réalise des choses dont je suis moi-même incapable, dont seuls quelques jongleurs sont capables dans le monde ! », s’émerveille Iaroslav.

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